‹ La messe noireChapitre 8 sur 30 · LES AMOURS DE ROMANI · texte numérisé non relu

LES AMOURS DE ROMANI

Vers le milieu d'octobre 1678, un dimanche, Mme Voisin avait été appelée à Saint-Germain, auprès d'un de ses amis et confidents nommé Lége^r, valet de chambre de M. le duc de Montausier. Ce Léger s^était engagé à lui faciliter le moyen de remettre au Roi un placet pour obtenir la délivrance d'un certain Blessis, que le marquis de Termes s'obstinait à garder dans son château de Fontenay-en-Brie,

Mme Voisin, profitant de sa venue à Saint-Oermain, se rendit auprès de sa fille qui était restée à la maison des champs, sous la garde d'une ^àeille servante. Ehe trouva Marguerite rêveuse et fort mélancohque. Cette solitude lui pesait, et elle pria sa mère de ]a prendre avec elle.

— Vous comprenez, ma chère m.aman, je m'ennuie ici à mourir; l'hiver va venir... Et puis c'est vous, vous surtout, qui me manque<z,..

— Ma mignonne, répliqua Mme Voisin,, il faut être docile... Si je te laisse seule ici, c'est que des raison graves m'y obhgent... Puis, tu le sais, c'est la volonté de ton père.

Marguerite eut de telles prièreS:, de tel& arg-uments, que sa mère finit par consentir à l'emmener avec elle.

Madame Voisin logea sa fill^ dans une chambre qu'elle a,yait fait coquettement décorer par un tapissier en vogue du nom de Lenoir. Cette chambre était située au premier étage de la maison et donnait sur le jardin.

Depuis son arrivée à Paris, Marguerite n'avait revu son père que deux ou trois fois, et encore n'était-il resté que peu d'instants à la maison. Mme Voisin devait avoir de sérieux griefs contre son mai'i, car, an sujet de cette dernière visite, Marguerite avait enteaidu sa mère s'écrier que désormais (( elle se refusait à recevoir cheiz elle un homme de si peu de bon sens, et qui ne pourrait servir qu'à sa perte après qu'elle l'avait nourri si longtemps ».

Mais, insouciante, elle ne chercha pas à approfondir de telles paroles.

Mme Voisin avait à son service une fille du nom de Margo, qui paraissait fort dévouée.

Fréquemment, sa maîtresse lui remettait de petits paquets qu'elle était chargée de porter chez diverses personnes, en compagnie de Marguerite.

Celle-ci s'accommodait fort de cette vie agréable. Puis, il faut le dire, durant ses promenades dans la grande ville, convenant mieux à son humeur que le calme séjour en la maison des champs, elle avait rencontré un bel oflicier aux gardes qui, sur son chemin, lui faisait un brin de cour. Peu à peu, son cœur naïf s'émut, et elle devint éperdu-

ment amoureuse.... Aussi, les men^eilles de Paris, maintenant, la' laissaientrelle très indifférente. Chaque sortie avec Margoi était joie nouvelle, parce qu'elle savait que son galant la guettait au passage.

Parmi les familiers de sa mère, elle avait retromé Lesage, qui habitait dans la maison, et Romani, ceux-là mêmes qui, chaque semaine, venaient naguère régulièrement ci Sanit-Germain. Les visites de Romani, maintenant, étaient quotidiennes et, comme à Saint-Germain, Mme Voisin de^ meurait enfermée avec ses deux acoilyles dans son mystérieux cabinet ~ la seule pièce où Marguerite n'avait pu encore pénétrer.

Lesage>, de son vrai nom Adam Cœuret, était un homme d'une cinquantaine d'années environ, de taille moyenne, u ayant une perruque roussâtre, mal bâti, vêtu ordinairement de gris, avec un manteau de bourracan ». Originaire de Venoix, près de Caen, il était venu de bonne heure à Pans s'établir comme marchand de laine. Mais, en réahie, il se hvrait à un tout autre genre de commerce. Il avait couru les aventures les plus extraordinaires. Vers 1667, il fut condamné aux galères pour pratiques démoniaques. Mme Voisin, qui était son amie, avait fait alors les plus acti\es démarches pour obtenir son élargissement. Enfin, au bo>ul de cinq ans, en 1672, ses efforts furent couronnés de succès, et c'est en \ue du port de Gênes qu'un navire, apportant] des lettres de grâce, aborda la galère où Lesage ramait.

Quant à Romani, a grand, brun, bien fait et d'esprit naturel », il était né^ à Grenoble, d'un

père Italien et d'une mère Française, et pouvait avoir alors de trente à trente-cinq ans. Sa jeunesse se passa en Italie et, là, il devint le trop intelligeiit élève d'un empoisonneur célèbre, Exili. Il s'engagea ensuite au service du duc de Savoie, dans le régiment français de la Croix-Blanche, où il fit la connaissance d'un autre empoisonneur, le comte de Ghasluel, major de ce régiment. Romani fut chargé d'une mission dont il s'acquitta avec une audace et une habileté qui lui valurent bien des compliments. Quelque temps après, en effet, Charles-Emmanuel II « mourait, à quarante ans, de la façon la plus inattendue et la plus prompte j). C'est ainsi que Romani fit ses débuts dans l'art des poisons.

D'ailleurs, apte à touics besognes, il fut tour à tour valet de chambre, maître d'hôtel, praticien et commis à la poste de Lyon. Son adresse, sa subtilité, son énergie faisaient de Romani un auxihaire précieux. Il connaissait aussi, à fond, l'art de transformer son visage, à tel point, qu'il avait pu rendre plusieurs visites h Mme Voisin sans que celle-ci le reconnût.

Depuis la présence de Marguerite à la Ville Neuve Romani, ordinairement vêtu de noir, s'habillait a\eo plus de recherche, ornait de rubans frais et de nuances délicates ses jarretières et la coquille de soai épée. Il osait des regards tendres et soupirait so'uvent, lui, l'audacieux. Quelquefois il suivait, de loin, la jeune fille au jardin, et tombait en des attitudes contemplatives — tel un héros de Scudéry ou un précieux galant des madrigaux de Voiture.

Mme Voisin avait pour lui des regards étonnés, un peu ironiques, qui n'échappaient point au soupirant; quanta Marguerite, elle restait indifférente à ces témoignages d'amour.

Un après-midi que la devineresse, seule dans son cabinet, se livrait à ses travaux habituels. Romani entra, Pair tout préoccupé.

Il parut se recueillir un instant; puis, après un long moment d'hésitation, il dit :

— Ma chère amie, pardonnaz-moi de venir vous troubler ainsi au milieu de vos méditations; mais j'avais hâte de vous entretenir d'une chose qui import,e beaucoup à mon cœur...

— A votre cœur ? interlromp'it Mme Voisin, dont les petits yeux pétillaient de mahce... Votre cœur !

— Ne raillez pas, Catherine, reprit Romani... Oui, mon cœur... Il est des sentiments qu'on ne saurait taire trop longtemps sans prolonger une inutile souffrance, et c'est pourquoi je me suis décidé à vous confier mon secret. Catherine, j'aime votre fille !

A ces mots, Mme Voisin ne put réprimer un incrédule sourire.

— Oh I de grâce, continua Romani, ne doutez pas de mon amour !

Mme Voisin redevint sérieuse.

— C'est vrai, fit-elle, j'ai eu tort de sourire, Romani... Mais une telle révélation peut à bon droit me causer quelque étonnement. Ainsi donc, vous aimez ma fille ?

— Si je i'aime I Catherine, répondit Romani avec un accent de sincérité qui impressionna la devineresse. Si je Faime 1

— Ah ! vous aimez Marguerite ! reprit Mme Voisin après un silence. C'est donc là ce que vous aviez à me dire ?

— Oui... Et je venais, en même temps, vous demander sa main.

— Epouser Marguerite 1 s'écria Mme Voisin en feignant la surprise.

~ De grâce, murmura le prétendant.

Mme Voisin réfléchit.

— Mon cher Romani, si pourtant, vous ne plaidiez point à Marguerite

— Un mot, de vous, et votre fille obéirait,

~ Je n'accorderai ma fiiie qu'à celui qui saura la mériter.

~~ Jusqu'ici, Catherine, n'ai-je pas toujours fidèlement exécuté vos ordres ? Vous ne pouvez douter de mon dévouement.

— Votre dévouement ? Jadis, peut-être 1 Je ne dis pas que vous ne m'ayez rendu quelques services..., Mais je cherche en vain Faudace que j'avais cru découvrir en vous lorsque je vous connus. La moindre démarche, maintenant, vous effraie 1 Vous reculez, là même où il n'y a aucun danger à courir.

— Vous oubliez, interrompit Romani, que je viens encore de risquer ma vie pour vous en allant chez la Reine.

— Infructueusement, d'ailleurs... constata la devineresse avec aigreur. Et aujourd'hui qu'il s'agit de Mlle de Fontanges...

— Y songez-vous, Catherine 1 Entrer che?.

Mlle de Fontanges à Theure oix le lieutenant de police, M. de la Reynie, depuis mon départ du

Grand-Commun, croit voir des indices partout, et nous surveille étroitement. Vous n'ignorez pas les suites du dîner de la rue GourLauvillain?

— Le dîner de la rue Courfcauvillain ? interrogea Mme Voisin.

— Oui, le dîner donné par Marie Bosse, cette devineresse de la rue du Grand-Huleu...

— Penh î une devineresse... Une pauvre tireuse de cartes, tout au plus...

" Enfin, n'importe, Catherine ! Marie Bosse, au cours de ce dîner, eut l'imprudence de prononcer une parole gui pouvait passer pour une jactance, mais qui n'échappa point à un des mvités, maître Perrin. Ce méchant petit avocat sans causes s'empressa de rapporter ce propos à M. Desgrez, le lieutenant-exempt du prévôt, des archers: a Encore trois empoisonnements, et nous nous retirons, fortune faite )>. Quelques jours plus tard, Marie Bosse était arrêtée avec sa fille Manon et ses deux fils, François dit Bel-Amour, le soldat aux gardes, et le plus îeune, Guillaume, âgé de quinze ans, qui sortait de l'hôpital de Bicêtre où sa mère Tavait placé pour a le moraliser et lui donner l'amour du travail)). Même, une des invitées de Marie Bosse, Mme Vigoureux, la femme du tailleur pour dames, fut comprise dans cette arrestation... Et aujourd'hui, tous attendent au château de Vincennes que le Roi prenne une décision à leur égard. Vous devez^'ous rappeler ces faits, Catherine... Il y a à peine deux mois de cela... Néanmoins, je tenais à vous en faire souvenir.

— Oui, en effet, je me souviens, répondit

Mme Voisin. Mais je ne vois là rien qui puisse motiver vos hésitations... M. de la Reynie a voulu, une fois de plus, faire preuve de zèle. Sa Majesté, j'en suis assurée, sera la première à reconnaître le peu de fondement et rarbitraire d'une telle arrestation, et à donner l'ordre de mettre en liberté Marie Bosse et les autres...

— Je ne le crois point, Catherine. Un arrêt du Parlement, du 10 janvier dernier, a chargé M. de la Reynie d'informer contre Mme "Vigoureux, Marie Bosse et ses enfants... Les temps ne sont guère sûrs et il fait bon, qroyez-moi, se tenir sur ses gardes...

— • Enfm, vous avez peur ?

— Peur, non ! mais je suis prudent, voilà tout.

— Prudent!..., Qu'avez-vous à craindre ? Ne trouvons-nous pas jusque dans la magistrature des protecteurs puissamts ? Vous savez bien que M. de Riantz procureur du Roi auprès du Ghâtelet, et M. d'Eiffitat, lieutenant criminel, nous sont touL acquis...

Et d'ailleurs, qui donc aurait jamais pu vous reconnaître sous le déguisement que vous deviez prendre ? La présence d'un marchand de soies chez la duchesse de Fontanges n'eût étonné personne... Elle se fût empressée d'acheter les étoffes et les gants que vous seriez allé lui proposer... carjn'a-t-elle pas un grand défaut: la coquetterie? Et puis, vous étiez appuyé auprès d'ehe par une de nos amies Mme de la Bretesche. Cette recomr mandation suffisait à assurer votre sécurité. Ah! vous aviez plus- d'audace le jour où vous vous êtes chargé de remettre à M. de Termes la robe de

chambre et le bonnet de nuit que vous lui avez portés à Fontenay!...

Romani fronça les sourcils et baissa la voix :

— Pourquoi me rappeler cela, Catherine ? J'ai voulu vous rendre tout simplement service en essayant d'arracher votre amant Blessis (1) des mains de ralchimiste. Ne parlons pas trop de cette affaire...

-- Tiens ! par exemple, fit Mme Voisin, railleuse, auriez-vous des remords ?

— Des i^emords, non ! Je ne regrette jamais mes actions, Catherine... Mais le jour où je me fus mis en rapport avec M. de Termes, rien n'avait encore donné l'éveil à M. le lieutenant de police,

. Les raisons si justes de Romani n'ébranlèrent pas Catherine.

^On arrive à tout, dit-elle en se levant, lorsque, comme vous, on est actif, spirituel, brave, rusé et, de plus,... amoureux. Quand on s'appelle Romani et qu'on jouit de mes hautes protections, on ne redoute pas les agents de M. de la Reynie.

Puis, après avoir médité une minute, elle ajouta :

(1) Ce Blessis, ancien apothicaire de Monlbi-ison, était venu à Paris pour fabriquer de la fausse monnaie. Là, il fit la connaissance de la Voisin et devint son amant.

" Le marquis de Termes, parent de madame de Montespan, qui se livrait à certains travaux d'alchimie, voulant s'assurer le précieux concours de Blessis, dont on lui avait vanté les talents, ne trouva rien de mieux que de l'enlever et de l'enfermer dans son château de Fontenay-en-Brie.

La Voisin, furieuse, chargea Romani de se rendre chez Je marquis de Termes et de lui présenter un bonnet et une robe de chambre empoisonnés. — .Mais la tentative échoua. — Ce ne fut qu'au bout de quelques mois que le marquis de Termes consentit à relâcher son prisonnier.

— Reculerez-vous encore, si je vous promets, en récompense, la main de ma fille ?

Romani changea de visage.

— Ecoutez-moi, Romani. Je veux bien donner mon consentement, mais vous irez chez Mlle de Fontanges. Vous suivrez toutes mes instructions, et vous accomplirez la mission que vous savez... Gela vous effraie ?

— Non, répondit froidement Romani.

— Rappelez-vous que vous avez échoué chez la Reine, je ne vous le reproche pas, malgré Tintelhgencc dévouée de mes amis Duchêne et Gilot, officiers du gobelet, malgré enfin tous les moyens dont vous disposiez... Aujourd'hui, il faut que Mlle de Fontanges...

— J'ai compris.

— Rappelez-vous que M. de la Reynie est à nos trousses.;.

— Je ne le crains plus, fit Romani, souriant et décidé.

Cynique, Mme Voisin expliqua :

— Ce que je vous propose là, ne l'oubUez pas, c'est un marché dont Marguerite est le prix.

— Je T'accepte.

— Je vous le répète, insista Catherine, ma fille sera votre femme seulement si vous réussissez.

■ Et Romani, dans un sombre et farouche enthousiasme, s'écria :

— J'aime Marguerite, et je réussirai !

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