‹ La messe roseChapitre 18 sur 21 · LE FLOCON DE NEIGE · texte numérisé non relu

LE FLOCON DE NEIGE

— Ce que je veux, dit-elle, c'est un flocon de neige.

— Eh! dîs-je, considérez, vous à qui je suis soumis comme au vent la feuille et la poudre envolée de Taile d'un papillon, que depuis bien des jours les prairies sont vertes et vertes les branches, et que le soleil de mai dore Tonde attiédie du fleuve ! On ne voit plus, aux jardins, ni aux bois, ni aux collines, les hivernales blancheurs. De grâce, désirez autre chose pour prix du baiser qu'implore à genoux le plus humble des amants.

— Ce que je veux, dit-elle, c'est un flocon de neige.

— Vous plaît-il d'avoir une rivière de

diamants noirs où s'allument des rayons d'enfer, ou quelque saphir énorme en qui • bleuit tout le ciel, ou un rubis si rose, si délicieusement rose que, mis tout près de votre bouche, il semblerait une goutte de la chair de vos lèvres ?Consentirez-vous, pour la mettre eh vos cheveux, à accepter — en échange du baiser si longtemps convoité — une étoile volée, dans un temple d'Yeddo, au céleste diadème de Ten-Sio-Daï-Tsin, ou, pour en faire des pendants d'oreille, deux éclats de la pierre-de-lune, que l'on vend cent mille francs l'un, chez le joailler indou de la rue de la Paix?

— Ce que je veux, dit-elle, c'est un flocon de neige.

— Exigez-vous un château en Ecosse, sur les bords de quelque lac où révent, la nuit, le linceul glissant sur les nénuphars, des fantômes de reines ? Préférez-vous cet

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liùtel, aiiv Cliamjjs-Elysées, que M. de ItotLschilil a trouvé trop cher? Aimeriez, vous que l'on altelùl à votre mail-cuach, le jour du 'uianil-Prix, six chevaux de Cîrcassie, plus beaux que ceux qui tirent le carosse du Tzar ?

— Ce que je \ eux, dit-elle, c'est un llocon lie iieij^e.

Alors je cum|)ris qu'elle n'en démordrait point. Et, puisqu'il m'était impossible de vivre plus longtemps sans avoir obtenu l'inelTablo biûser, jo partis pour les Alpes lointaines. IléUis 1 dans les vallées, au flanc des monts, il ne neigeait pas ; partout l'éblouissant, le brûlant soleil. Je me hasardai aux plus périlleuses ascensions; mais, même sur les plus hautes cimes, il ne ncifîcait pas. Oui, sans doute, il y avait sous mes pieds de la neige; ce n'était pas des llocons ! et il ne fallait pas songer à jouer au

plus fin avec le désir de l'adorée. Dix jours, sans gîte, presque sans nourriture, j'attendis sous l'implacable azur ensoleillé. joie enfin ! triomphe ! le matin du neuvième jour, il neigea. Et j'emportai un flocon dans de la glace creuse, que j'avais disposée pour le recevoir; grâce au ciel, il n'y fondit point durant le retour.

Victorieux, je m'écriai :

— Vous êtes obéie, madame, et j'ai mérité le baiser !

Alors, elle :

— Bon ! qu'est cela, je vous prie ?

— C'est un flocon de neige.

— Sans doute ! sans doute ! je ne dis pas non. C'est, en effet, de la neige. Maïs elle est blanche.

— Eh! bien!

— Ah! ce que je voulais, dit-elle, c'était de la neige rose !

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