L'ATROCE NOM
Je demandai à ce mélancolique poète, naguère illustre, maintenant oublié : « Pourquoi, jeune encore, as-tu cessé de faire des V:ers? Est-ce qu'il s'éteignit en toi, l'amour des belles chimères? Est-ce qu'il s'est pour toujours séché, le rameau de ton rêve, où fleurissaient les belles images par touffes et la rose double des rimes ? » Et le mélancolique poète m'a répondu : « Non, les nobles enthousiasmes, je ne les ai pas perdus, ni l'intense énergie créatrice ; mais j'ai cessé d'écrire et jamais plus je n'écrirai à cause du Nom maudit. — Quel nom veux-tu dii:e?
demandai-je encore; — Le Nom de lacent fois traîtresse et infidèle, qui fut mon éphémère joie et sera mon éternel tourment, le Nom de celle que je hais autant que je l'ai adorée. Ce Nom proféré ou écrit, c'est le désastre de tout ce qui est pur, de tout ce qui est bon, de tout ce qui est beau. Il suffit, comme une horrible parole magique, à éteindre les étoiles, à flétrir les lys, à faire se faner la rose de la pudeur aux joues augustes des vierges. Je ne veux plus, je ne veux plus faire entendre l'abominable Nom ! — Eh !
dis-je, qui t'obligerait à le chanter? Oublie la vile parjure. Chante les amours des autres, chante la gloire des héros, et la loyale beauté du ciel et de la mer. — Hélas 1 hélas I je ne puis, dit-il en sanglottant, car l'atroce
charme du Nom ne réside pas que dans ce nom tout entier; il se disperse, sans se diminuer, en chacun des signes qui le forment; de sorte
qu'il n'est presque plus de mots que je puisse écrire, et la plus sainte, laplus chaste, la plus sublime parole, — louange d'une élue ou d'une fiancée, ou des gloires d'un rédempteur, — ne signifierait qu'ignominie et abjection, à cause d'une seule lettre !
Tandis qu'à leurs œuvres perverses Les hommes courent haletants...
Théophile Gautier.
Ce qui, d'abord m'empêcha de m'endormir, — bien que j'eusse trouvé, sous un rayon de soleil dans l'île de Croissy, un tapis d'herbe tout à fait commode aux ensommeillements, avec, pour oreiller, une racine de vieil orme bien capitonnée de mousse, — c'est qu'une fauvette s'acharnait, dans le buisson voisin, à de si jolis gazouillis qu'il m'était impossible de ne point sacrifier mon désir de somme et de
silence, à mon plaisir de l'ouïr gazouiller ; et jp ne fermai les paupières que lorsqu'elle oui. pris son vol, chassée d'un coup d'aile (li; l)rise.
Les yeux clos, ai-je dormi?
■l'ai rêvé, du moins, mais un rêve si dia- |)li[ine aux clartés vraies, si pénétrable aux choses de la nature, que ce fut en effet, plulût qu'un rêve incohérent et obscur, une illusion où la réalité se féerise ' sans s'abolir...
Le bois était en l'èle ! bois merveilleux"!
avec des roses à toutes les branches, avec ili?s gouttes de diamant et des ailes de pierreries à toutes les pointes de brins d'herbe, avec de joyeuses querelles de nids dans toutes les verdissantes broussailles. Les papillons, roses, jaunes, bleus, daphnés, rayrlils, mélicertes, ne savaient plus où se se poser, tant il y avait de fleurs écloses.
LE SONGE d'un JOUR DE MAI 307
La joie des frissonnants éphémères mettait une poussière ardente dans Tor diffus du soleil. Des mouches, ivres de s'être gorgées aux étamines, claironnaient leur triomphes. On voyait des frelons, ne pouvant plus voler, se laisser choir dans l'herbe, comme des ivrognes, tant ils avaient aspiré de parfums aux calices. Les passereaux picoraient les merises ! Les rossignols happaient les fourmis volantes ! Les instables libellules frissonnaient de la fraîcheur des sources et du chatouillis des cressons mouillés. C'était dans tout le bois estival en même temps que printanier, parmi les tiédeurs clémentes et les bons zéphirs, l'épanouie, la rieuse, la chantante, l'éperdue victoire de vivre.
Mais, brusquement, toute la joie fît silence et s'éteignit.
Pourquoi ?
A cause d'une nouvelle que, perché à une branche de sapin, annonçait nn bouvreuil messager.
Il annon(;ail que ce n'était plus le tempe de rire ; que les abeilles en courroux sortaient de leurs ruches pour venir troubler la fête des beaux jours. Elles étaient lasses, disait-il, d'être celles qui font le ntîel et ne le mangent pas. Eternité du travail sans salaire ! Il on fut ainsi pour les abeilles, bien avant les vers de Virgile. Mais les laborieuses sans récompense se révoltaient enfin. Oui, oui, sans doute, elles voletaient dans le soleil, comme les papillons, se posaient aux fleurs comme les coccinelles, mais ce n'était pas pour leur plaisir, c'était pour celui des autres, pour que fussent plus dorés et plus savoureux les rayons de leurs alvéoles, qu'on leur volait si vite. Maintenant leur patience ne pouvait se soumettre
davantage. Elles exigeaient moins de labeur et plus de joie ! Ce leur était une offense que le perpétuel enchantement où s'extasiaient sans mérite les roses, qui ne prennent que la peine de fleurir, les papillons qui n'ont qu'à voleter, les oisillons ayant pour unique besogne de se charmer de leur propre ramage. Et puisqu'on était injuste envers elles, elles seraient terribles envers les autres. Elles avaient des aiguillons, les abeilles ! elles sauraient se ruer, piquer, percer, ravager ! Bonnes ouvrières, mais meurtrières féroces.
Une chose, pendant que le bouvreuil annonçait cette nouvelle, redoubla l'épouvante : noir d'être innombrable et compact, tout le peuple des abeilles, en un énorme essaim sorti des ruches, s'avançait vers le bois ensoleillé. Hélas! quelle bataille ç'allait être et combien de fleurs déchirées et d'ailes