‹ La messe roseChapitre 5 sur 21 · T.'ZU · texte numérisé non relu

T.'ZU

comme une bande de gamins suit un masque, accompagnaient les mépris insulteurs, la gloire d'être un monarque triomphal assis sur un trône d'or ou un radieux charmeur d'âmes que mène au Capitole l'enthousiasme des foules?

— Laisse-moi dormir. La gloire des rois ou la gloire des sublimes chanteurs n'est pas même un bruit dans le tonitruant fracas de l'univers infini.

— Si je t'offrais, à toi que la misère visitait seule dans quelque taudis sous les toits, la richesse, toute d'or et de pierreries, dont s'emplissent les coffres des fabuleux banquiers qui échangent des mines de rubis contre des mines d'escarboucles ?

— Laisse-moi dormir. La richesse des féeriques vendeurs de métaux et de pierreries ne vaut pas l'aumône tombée en la sébile d'un mendiant des routes,

cette aumône fût-elle une pièce fausse.

— Si je tloffrais le foyer honnête et tranquille, où Ton chauffe ses pieds, les soirs, tandis que les enfants jouent autour de la table pas encore desservie?

' — La braise du foyer est une traîtresse qui met le feu à la maison.-

— Si je te donnais la pure et grave épouse, bonne ménagère tout le jour, qui, lorsque vous rentrez au foyer, vous accueille, presque sororale, ou maternelle, d'un baiser au front, et vous offre, en ses yeux purs, son âme?

— La bonne ménagère laisse brûler le fricot, et il y a dans son baiser une odeur d'adultère, et son âme se démène dans ses yeux purs comme un diable dans un bénitier.

— Allons, tu es exigeant! Je vois que, pour te décider à revivre, il faut te donner

la plus exquise félicité qui soit permise à l'homme sous le ciel. Regonfle d'air ta poitrine, dresse-toi, secoue et fais choir ton linceuil, lève la pierre, marche, suis-moi, je te conduirai, tout près d'un village, dans une venelle d'églantiers pas fleuris encore où l'attend, le cœur battant d'un ignoré désir, les lèvres jamais encore ouvertes aux baisers, l'ingénue fiancée des puériles fiançailles. Viens, suis-moi, tu connaîtras l'incomparable délice de cueillir, surde vierges lèvres, l'hésitation du premier aveu.

— Laisse-moi dormir, te dis-je. L'ingénue, dans la venelle toute souillée par la bave des limaçons et puante des ordures des bêtes qui rôdent et s'accouplent, m'apporterait, avec un cœur que hante la fantaisie d'être dame â la ville, une bouche.cent fois mordue par le bouvier ou le garçon de ferme.

Alors celui qui ressuscite ne sut plus que promettre à l'obstiné défunt; et déjà, non sans quelque humiliation, il allait sortir du cimetière, lorsqu'une pensée lui vint. Très vite il retourna sur ses pas, et, se penchant vers l'indocile tombe :

— Monsieur qui dormez, dit-il à voix basse, je sais, dans un faubourg de la cité, derrière des persiennes que traverse la lueur molle d'une lampe, une fiile, point jolie, ni jeune; mais elle a ceci pourelle qu'elle n'est "point vertueuse; et comme, fort détestable aux honnêtes bourgeois et aux austères mères de famille, elle occupe ses lucratives insomnies à d'acharnées expériences, elle inventa, enfin, si l'on en croit la renommée, un baiser, un baiser étrange, un baiser nouveau, qui, par l'acerbité de la morsure ou par l'indolence exaspérante de la caresse, est bien capable de réduire aux extrêmes

Lu. HMÉkÉI^

halètements, tout à coup, ou peu à peu — — selon le désirqu'on manifesta ! — rhomme le moins sensible aux subtiles incitations des plus adroites courtisanes! Et, mort endurci, s'il vous plaît, je vous mènerai chez cette subtile personne.

Alors, bien avisé, le poète enseveli cria :

— Que ne le disiez-vous plutôt !

Et, ressuscité de bon gré, il courut par les rues désertes, tout haletant déjà, vers la maison que dénonce une persienne traversée d'une molle lueur de lampe, vers la maison où une obscène fille, poivrée de gingembre et toute suante d'une sueur musquée, bafoue et surpasse, d'un rare baiser, la gloire d'être Charlemagne ou Pétrarque, et la richesse des vendeurs de joyaux sans prix, et le foyer paisible, et l'épouse et la vierge !

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