II NOTICE SUR KLOPSTOCK
manie avaient adorées et qui toutes sont des modèles de la morale la plus sévère et de Théroîsme le plus noble, il s'était flatté d'éveiller dans son pays des sentiments patriotiques. Mais il s'adressait à un peuple qui avait oublié son origine ; car les Allemands, familiarisés avec les dieux d'Hésiode et d'Homère et accoutuméi à plier sous le joug des différents maîtres qui les gouvernent avec plus ou moins d humanité et de justice, ne se souvenaient ni de leurs anciens dieux ni des héros qui s'étaient immortalisés en défendant le sol de la Germanie contre l'invasion romaine. Presque à la même époque, la mort lui enleva sa femme, Marguerite MoUer, plus connue sous le nom de Metta. La douleur que lui causa cette perte, dont il ne s*est jamais consolé, suspendit ses travaux. La raison et le besoin de remplir sa vocation lui donnèrent enûn la force de les reprendre ; il acheva La Messiade et dirigea la publication des deux premières éditions, dont l'une parut à Halle, en 1769, et l'autre à Altona, en 17«û.
Cédant à son penchant pour la retraite, il s était entièrement isolé du monde, quand la révolution française éclata et parut lui offrir la réalisation des sentiments patriotiques qu'il s'était vainement flatté d'éveUler en Allemagne. Toujours passionné p6i4*\lâ libjett^, im'il 4*egardait comme une des plus saintes cotii^ciâices j9u chn^rianifil^ il composa des odes qui lui valurent le tiu*e .de citp^eA fr&trç^», litre qu'il abdiqua à Tépoque de la terreVc nm^'ç^^cèlser de s'intéresser au sort de la Finance. ChafkltC^GbUaj. n'eut point d'admirateur pins passionné, de dhalitre pius.«éléjmie KIopstock.
Le II mars IpBâS; fl tnô^riii^â4ialnbo^rg, et cet événement réveilla renthousisusmè dodt tl livatt été l'objet pendant sa jeunesse* L'Allemagne comprit la perte qu'elle venait de faire, et les restes de KIopstock furent inhumés, avec une pompe ro>ale, à Altona, près de sa chère Metta. La France n'avait pas attendu la mort du grand poète pour lui donner un nouveau témoignage de son estime : dès 1802, l'Institut l'avait nommé membre-assodé. En l'admettant dans son sein, l'Académie Française avait été guidée par le généreux désir d'offrir des consolations au mérite délaissé et méconnu ; et ce mérite, elle avait pour ainsi dire été réduite à le deviner, car les traductions françaises de la Messiade étaient si loin de l'original , que KIopstock Ini-mémc les regardait comme une des plus grandes calamités de sa vie, et certes il avait le droit de s'en plaindre. MM. Anthelmi et Junker, qui , en 1772 , publièrent à Paris une traduction des dix premiers chants de la Messiade , semblaient avoir pris à tâche d'en faire disparaître cette poésie grandiose et téméraire à force de sainteté , ce cacliet d^inspiration divine qui a fait dire à madame
..v>riGE SUR KLOPSTOGK. III
de Staël : « Lorsqn^on coDimence ce poëme , on croit entrer » dans une grande église au milieu de laquelle un orgue se fait » entendre , et rattendrissement et le recueillement que les » temples du Seigneur inspirent s'emparent de Tâme en lisant » la Messiade. » Dans la traduction dont je viens de parler, ce poème admirable est devenu nne complainte plate et bizarre ; et Petit-Pierre , qui, trois ans plus tard, publia a Neufchâtel une nouTelie traduction de ces mêmes chants , ne fut pas plus heureax. Ces deux essais firent craindre à Klopstock de n^étre jamais compris par les Français, et ce fut pour eux quil traduisit loi-même son poème en prose latine ; mais ce travail, qui Favait occupé pendant plusieurs années , n'obtint «lucun résultat ; on n'essaya pas même de le consulter, car une traduction qui a passé par deux langues ne saurait plus être qu'une ombre vague et iiaparfaite de Toriginal.
Madame la cbanoinesse de Kourzrock publia la première à Aix-Ja-Chapelle , en 1801, une traduction des vingt chants de la Messiade, Cette dame possédait peutnêtre toutes les qualités nécessaires pour comprendre et apprécier Klopstock ; mais elle ne connaissait ni le génie ni le mécanisme de la langue française; aussi sa traduction n'est-elle qu'un assemblage de barbarismes, de phrases inintelligibles, d'images grotesques, et de mots qui semblent s'étonner de se trouver si bizarrement réunis. Ce jugement , qui pourra paraître sévère , Test beaucoup moins que celui de Klopstock. J'ai eu plusieurs fois le bonheur de le voir pendant mon enfance, car mon père ét'f'*it un de ses meilleurs amis et un de ses plus zélés admirateurs. Je me rappelle que, dans son indignation de poète blessé dans ses plus chères affections , il n'appelait pas cette dame Kourzrock, mais kourtzrock (jupon court), et il ajoutait que Dieu lui avait mesuré son talent de traducteur sur la longueur de ses jupons. Ce jeu de mots est peu digne de l'auteur de la Messiade, mais il était alors bien vieux et moi bien jeune ; mon intelligence me permettait de comprendre sa plaisanterie, mon approbation flattait Je bon vieillanl, et jecrois qu'en ce moment il me trouvait beaucoup plus d'esprit qu'à mon père, qui le voyait à regret descendre au niveau d'un enfant. Si j'ai eu tort de rapporter cette particularité, j'espère trouver mon excuse dans le plaisir Qoe j'éprouve en me la rappelant, plaisir qui sera compris sans peine par toutes les personnes qui ont été assez heureuses pour entrevoir, dans leur enfance, et peu de temps avant sa mort, un homme célèbre.
Je m'abstiendrai de parler de la ti*aductiou que M. J. d'Horer lit publier à Paris, en 1825, car je ne pourrais m'appuyer sur Tantorité de Klopstock. Il est facile de se procurer cette
IV NOTICE SDR KEOPSTOCK.
traducUon , et je crois qu'il suffit d'eu lire quelques passage» pour se convaincre qu'elle n'a rien de commun awc la Messiade qui enthousiasma l'Allemagne , et qui valut à son auteur l'admiration de tous les littérateurs de l'Europe. Ce poëme, unique dans son genre , peut donc être regardé comme n'ayant pas encore été traduit en français. Cette conviction seule a pu me décider à entreprendre un travail hérissé de difficultés sans nombre.
Pour se familiariser avec l'esprit et le style de l'Ancien et du Nouveau Testament, KIopstock avait suivi un cours de théologie; et, loin de s'appliquer à être clair pour les lecteurs qui n'avaient pas fait les mêmes études , il semble avoir voulu procurer aux théologiens le plaisir d'expliquer aux profanes les passages empruntés aux livres saints et qu'il n'a pas jugé à propos d'éclavcir par des notes. Aussi n'est-il pas rare de trouver en Allemagne des personnes démérite avouant fort ingénument qu'elles n'ont pas eu le courage et la persévérance de suivre la pensée, toujours noble etélevée,de ce poète,à travers les allusions bibliques qu'une phraséologie brillante, de nombreuses inversions, et une foule de néologismes, rendent souvent tout-à-fait inintelligible. Il est, au reste, fort peu de vers^ dans la Messiade, que le lecteur le plus accoutumé à ce genre de poésie puisse comprendre à la première lecture ; il en est un grand nombre dont chacun m'a coûté plusieurs heures de méditation avant de pouvoir en saisir le véritable sens. J'ai cherché à remédier à ces inconvénients en ajoutant des notes à tous les passages qui m'ont paru en avoir besoin, et à exprimer, avec autant de netteté et de précision qu'il m'a été possible, les pensées et les images que KIopstock aime à envelopper d'un voile mystérieux. Cette profondeur un peu ténébreuse a beaucoup de charmes pour les Allemands, mais elle épuiserait bientôt la patience des lecteurs français, qui r^ardent, à juste titre, la clarté comme un des premiers mérites d'un écrivain. Rendre ce poète intelligible pour tout le monde, n'était que la moitié de la tâche que je me suis imposée et qui est celle de tous les traducieui's , dont M. de Pongerville a si bien tracé les devoirs dans l'avant-propos qui précède sa traduction Aa Paradis perdu: <tCe ne serait pas assez pour lui, » dit-il, d'être profondément versé dans la connaissance des deux » langues : c'est la langue poétique qu'il a besoin d'étudier, c'est » à cette langue qu'il doit surtout sa fidélité. Malheur au traduc- » teur qui asservirait son art à une sorte de proche matériel !
» sa version ne serait qu'un calque dénué de vie
* La conscience rigide d'un traducteur le dirige dans un sentier •* étroit , où le moindre faux pas le fait passer du sublime au ri- « dicule» En se prêtant à tous les tons d'une langue étrangère ^