NOTICE SUR KLOPSTOCK. V
• U ne doit jamais oublier les conditions imposées j»ar la
• sienne. »
Il est rare de trouver ainsi réunis l'exemple et le précepte ; j ai cherché à me pénétrer de Tun et de Tautre, et je ne pouvais choisir un guide plus sûr, puisque la Messiade est, en quelque sorte , la continuation du Paradis perdu : diaprés 1 opinion la plus généralement admise, elle est même regardée comme une imitation de ce poëme célèbre; mais cette opinion est erronée, car, tout en partant du môme point, ces deux grands poètes ont pris chacun une route différente et sont arrivés à un autre but.
MiltoD peint le triomphe de Tesprit du mal et la perte de l'espèce humaine ; KIopstock chante la victoire du Dieu de miséricorde et respèce humaine réconciliée avec son Créateur. Miiton, né et élevé au milieu des guerres civiles, façonné aux controverses religieuses, aux discussions politiques et à tous les orages de la vie publique, a fait de Satan la personnification de Tesprit dlndépendance, et de TÉternel Timage de ces monarques débonnaires qui deviennent inexorables, et parfois même cruels, dès que leur peuple ne se contente pas du bonheur sous la forme qu'il leur platt de le lui octroyer. Aussi ne peut-on s'empêcher d^admirer Satan; on Taime presque, car on sent qu'il est trop grand , trop noble, pour obéir à un maître qui, pour être meilleur et plus fort que lui, n'a pas cette audace de pensée qui, à force d'élever l'esprit, l'^re, et qui nous charme toujours, parce qu'elle se trouve en harmonie avec nos propres tendances. KIopstock, qui n'avait jamais connu d'autres orages que ceux que soulevaient les émotions qu'il puisait en lui-même, et qu'il renfermait en son cœur comme un pieux mystère, a donné à Satan le seul rôle que la philosophie de la religion doive et paisse lui accorder : il en a fait un être malfaisant, qu'un sot orgueil et l'amour du désordre ont poussé à. se révolter contre la justice divine, qu'il hait, non parce qu'elle veut l'asservir, mais parce qu'elle veut faire r^ner sur la terre la paix, la liberté» et toutes les vertus^ qui marchent à la suite de ces deux filles du ciel* Ce poète, à la fois si sensé et si enthousiaste, s'abstient autant que p<^8ible de montrer la divinité considérée comme être abstrait, et quand la nature de son sujet ly force, il l'entoure de saintes ténèbres, car il sent que le génie humain, (]uelque sublime qu'il puisse être, en voulant peindre cette divinité , la ravale aux mesquines proportions de la terre» Il n'en est pas de même du Dieu qui s'est fait homme; en prenant un corps d'os et de chair, il a voulu se rendre accessible à nos sens. C'est de ce Dieu que KIopstock a fait le héros de son poème , et c'est en développant Tlncarnation de ce principe d'amour et de miséricorde, qui! élève l'âme de
tr NOTICE SUR KLOPSTOCK.
ses lecteurs à une hauteur qui, pour être presque idéale, ne dépasse pas les limites de rinteliigence humaine. La même diiTérenGe qui existe entre la pensée fondamentale du Paradis perdu et de la Messlade se fait remarquer dans les détails. Gomme IMilton , Klopstock étonne et effraie par le grandiose et la hardiesse des descriptions qu'il fait des régions^ célestes, où Timagination des grands poètes se complaît tonjourSh Mais chez Milion, le ciel doit son étonnante beauté au reflet de Téclat gigantesque que la révolte de Satan^ jette sur rinfini; chez Klopstock, la création, comme enfermée dans le réseau de l'harmonie céleste, est un immense tableau dont chaque détail offre Timage du bonheur noble et calme qui résulte naturellement du règne de la justice ; et celte justice, dont Milton a fait un pouvoir arbitraire, est ^ chez le poète allemand, la conséquence de la perfection qu^unc bonté infinie fiiit pencher vers Tindulgence pour tout ce qui n'est que faiblesse et erreur, pensée qu'il a développée avec un talent admirable dans les scènes du jugement qui précèdent l'ascension du Christ , et surtout dans le caractère d*un ange déchu, qui' figure dans la Messiade sous le nom d'AbdieUÂbbadona. Cette création est une des plus consolantes qui soit jamais sortie du cerveau d'un poète philosophe; elle place le repentir jusque dans les enfers , et étend l'action de la clémence divine même sur le gouffre de la damnation. Milton excèle dans la peinture des passions , mais il se borne à nous les montrer grandioses ou enivrantes, car il ne veut que fasciner ou émouvoir. Klopstock ne s'est jamais permis d'écrire une seule ligne dans un autre but que celui de rendre les hommes meilleurs et plus heureux ; aussi, voyez quelles couleurs opposées ces deux grands peintres du cœur humain trouvent sur leurs palettes r chez Milton, l'amour est une divinité couronnée de roses dont le voluptueux sourire fait de la vie terrestre un jour de fête et de bonheur; c'est de cet amour que s*aiment Adam et Eve, et leurs entretiens, qu'on admire à juste titre , exaltent l'imagination et font battre le cœur : chez Klopstock, l'amour est une émanation de la divinité, qui, en nous rappelant sans cesse la noblesse de notre origine, nou» élève, nous sanctifie ; c^est de cet amour que s'aiment Cidlie, la fille de Jaîrus, et Sémida, l'orphelin de Naïm, tous deux ressuscites par le Christ. Dans cette jeune fille, qu'il nous représente douée d^une beauté aérienne, d'une bonté et d'une candeur angéliques, il peint sa chère Metta lorsqu'elle n'osait pas encore espérer qu'un jour elle pourrait devenir sa femme; et il nous fait deviner ce qu'alors il éprouvait lui-même quand il décrit la passion non moins pure, mais plus énergique, de Sémida. Cet épisode, qui semble emprunté à la vie des anges.
NOTICE SUR KLOPSTOCK. Vit
«paraît plus touchant encore quand on en connaît roriglne; Teffet qu'il produit est doux et bienfaisant ; tandis que Tépisodc d'une auti*e Cidlie et de Gédor, qu'on trouve dans le quinzième chant , éveille lui sentiment douloureux, car le poète y raconte la mort de Metta que dans presque tous ses poèmes il a chantée sous le nom de Gidlie. On sent qu'en composant ce morceau il humectait le papier de ses larmes; on pleure avec lui, mais on n^ose le plaindre ; la douleur, quand elle est si noblement religieuse, repousse la pitié pour nous laisser tout entiers à Tadmiration et au respect. L'amitié ne pouvait pas trouver place dans le Paradis perdu ; dans la Messiade, comme dans tout ce que KIopstock a écrit, ce sentiment est un culte sacré, et Toubli des devoirs qu'il impose, le plus grand des crimes.
Suivre plus long-temps ce parallèle serait analyser la Messiade, et ce poème veut être lu; l'analyse n'en donnerait qu'une idée imparfaite, et souvent même fausse.
Si j'ai réussi à faire passer une partie des beautés de la Messiade dans la langue française, elle doit avoir en France le même succès qu'elle a eu en Allemagne , et alors la morale publique y gagnera beaucoup. Les Martyrs de M. de Chateaubriand , les Méditations de M. de Lamartine ont ramené plus d'un jeune cerveau égaré : l'œuvre de KIopstock produira le même effet ; et certes jamais on n'a eu, autant qu'aujourd'hui, besoin d'un livre qui puisse servir de contrepoison aux écarts de la littérature du jour. Tous les esprits ont été plus ou moins indignés ou faussés, tous les cœurs ont été plus ou moins blessés ou corrompus par ces productions dangereuses qui, sous prétexte de s'élever contre les préjugés et les abus, font du vice une conséquence inévitable de nos institutions sociales, et du crime le plus puissant et presque le plus noble emploi de la force morale.
BARONiNE DE CAULOWITZ.
Taris, 18 mai i8'40.
Le Messie s'éloigne du peuple qui vient de le proclamer roi, et gravit le Moot des Oliviers, où il va promettre de nouveau à son père d'accomplir Tœuvre de la rédemption. — Les souffrances de la passion commencent pour lui. Gabriel, qui le sert sur la terre, remonte vers les cieux pour y porter ses prières. ~ Après avoir traversé le soleil et la route aérienne qui , jadis ^ rattachait la terre au ciel , Tange arrive au sanctuaire. — Eloha, le plus grand des séraphins, Tintroduit, et Gabriel pose Tencens sur Tautel de la rédemption. — L'Eternel allume le feu du sacrifice, et donne des ordres à Eloha, qui les communique à tous les immortels , afin qu'ils célèbrent le second Sabbath de la création. — Gabriel va porter un message aux anges gardiens de la terre , qui habitent un soleil placé dans Tintérieur du globe terrestre. — Il y trouve les âmes des jeunes enfants morts, qui apprennent dans ce mystérieux séjour à mériter les béatitudes célestes. Gabriel se rend ensuite au soleil, où les âmes des patriarches se sont réunies autour d'Uriel, sur le pinacle du temple solaire.
Âme immortelle I chante le Dieu qui s'est fait homme pour racheter les enfants d'Adam! chante le Messie qui a bravé les souffrances et la mort pour initier de nouveau l'espèce humaine au culte deTamour divin I Vainement Satan se leva contre le fils de rÉternel, la volonté éternelle se fit, et il s'accomplit le grand œuvre de la rédemption.
0 secret sublime de la miséricorde divine I la poésie osera-
2 LA MSSSIADE.
t-eUe le célébrer ? Dans le lointain ténébreux où tu la retiens, elle rrémit de crainte et d'espérance. Sanctifie-la , Esprit créateur ; donne-lui ton regard de feu qui sonde les profondeurs de la Divinité, et fait du cœur de Thomme, en dépit de son enveloppe de poussière , un temple digne de toi. Et quand ta Tauras armée de ta force, embellie de ta beauté, cette poésie qui, eUe aussi, est une fille du del , oh I alors conduis-la au-devant de moi , pauvre poêle au cœur pur ; et ma voix , quoique toujours la voix tremblante d'un mortel , chantera THomme-Dieu , et j'entrerai dans Tarône d'un pas chancelant, mais soutenu par le noble espoir d'atteindre le but.
Mortels ennoblis par le souffle de majesté qui passa sur l'espèce humaine lorsque son créateur s'immola pour la sauver, âmes pieuses qui comprenez la personnification du principe d'amour et de charité, écoulez-moi, et que la pureté de votre vie célèbre le fils de l'Éternel !
Quel vertige funeste vient de frapper Jérusalem? la ville sainte , l'ancienne nourrice des patriarches , l'antique cité des gloires surhumaines , va jeter loin d'elle sa couronne d'élu ; bientôt elle ne sera plus qu'un autel sanglant où des mains meurtrières sacrifieront une victime innocente.
Non loin des murs de Jérusalem , Jésus s'est séparé d'une foule de peuple qui, tout en l'honorant, lui prouve qu'il ne sait pas le comprendre. Ces hommes aveuglés par le péché ont jonché sa route de branches de palmiers et l'ont accueilli par des cris de triomphe. Le ciel s'est voilé de nuages , et du fond de ces nuages une voix mystérieuse a dit à la Judée :« Regarde, voici celui que j'ai glorifié , que je glorifierai de nouveau (!)• »
Et le peuple de la Judée n'a rien vu, rien entendu ; il ne reconnaît pas dans le Messie la plus noble émanation de la Divinité ; il croit lui rendre tous les hommages qu'il mérite en le
(1) Evangile selon saint Jean, cliap. 12, vers. 23. Ceat dan» ce même cfacpitre qu*U est parlé de Tentrée triomphale de Jésus h Jérusalem, telle gue Uopsiock la décrit ici. [Note du Traducteur.)
proclamant son roi. Mais lai, triste et pensif, s'est dirigé vers les montagnes qni s'élèvent à Test de Jérosalem. C'est là qn'il va de oouveaa promettre à son père d'accomplir l'œuvre expiatoire de la rédemption.
Plos d'one fois déjà ces montagnes l'avaient reçu sur leurs cimes élevées. Il y venait passer des nuits entières en pieuses méditations et se reposer des angoisses sans nombre que la fragile enveloppe mortelle fait éprouver à l'âme qu'elle captive, lors même que cette âme est un Dieu.
Le crépuscule enveloppe les collines d'alentour , et Jésus s*avance vers le mont des Oliviers : Jean l'évangéliste Ta suivi ; mais il s'arrête près des tombeaux. Là, le pieux disciple va consacrer la nuit à la prière; car son maître lui défend de l'accompagner plus loin.
Seul et creusant l'abîme de l'éternité de toute la force de sa pensée divine, le Messie s'élève vers l'extrémité du mont. Sa tête s'entoure d'une auréole céleste, reflet du sacrifice qui doit s'accomplir. De hauts palmiers lui prêtent leurs ombres; un souffle mystérieux, précurseur de l'approche de TÉternel, soulève sa chevolure.
Gabriel, l'ange envoyé sm* la terre pour y servir le fils de Dieu pendant son exil, est debout entre deux cèdres majestueux, n rêvait à l'ineffable félicité qui doit enfin devenir le partage des hommes, lorsqu'il voit l'homme-Dieu s'avancer lentement vers loi. Le Séraphin sait que le jour terrible et solennel qui rachètera les péchés du monde n'est point éloigné : cette pensée remplit son âme d'une satisfaction mêlée de tristesse.
« Mon divin maître I dit-il à voix basse, ton corps épuisé a-t-il besoin de repos? Regarde I pour ombrager ta tête immortelle, le cèdre étend ses rameaux verdoyants ; pour, recevoir tes membres accablés, le baume pHe ses tiges soyeuses. Au pied du mont, dans la fente des rochers où dorment les morts, croit une mousse fine et parfumée : veux-tu que ton serviteur t'en prépare une couche ? Fils de l'Étemel 1 la fatigue, la douleur sont empreintes
sur tes traits divins. Ah ! combien tu souffres sur cette terre par amour pour les enfants d'Adam I •
Le Messie répond par un regard qui renfame toutes les bénédictions du ciel, et gravit péniblement la dernière pointe du rocher, la plus proche des nuages, la plus proche de Dieu ! Il se prosterne, il prie, il parle à son père.
Au son de la voix de Jésus , la terre frémit d*espéranre. Ce n'est plus la voix puissante et terrible de Fanathéme qui lui arrive des régions célestes ; c'est le doux accent du Sauveur promis, qui demande grâce pour elle et qui déjà lui rend une partie de Téclat dont elle brillait quand le péché de son premier homme ne Tavait pas encore souillée.
La pensée du Messie sonde les profondeurs de Tinfini, et ces paroles sortent enGn des lèvres mortelles d'un Dieu :
« Ils approchent, Ô mon père ! les jours d'une éternelle et sainte alliance ; les jours de l'accomplissement d'un grand œuvre, arrêté depuis l'instant où, d'accord avec ton fils, tu conçus la création; où, dans le silence de Téternité, nos regards, perçant le temps et l'avenir, découvraient les hommes qui n'étaient pas encore, les hommes destinés à l'immortalité, et devenus la proie du péché et de la mort I... Je voyais leurs malheurs, leurs souffrances ; toi , mon père , tu voyais mes larmes ! Et tu promis d'incarner une seconde fois l'image de ta divinité dans l'homme déchu I Tu le sais, ô mon père! les cieux le savent aussi, combien de fois, depuis cet instant, j'ai soupiré après mon abaissement I Je m'estime heureux aujourd'hui, depuis trente-trois ans je suis homme. Beaucoup de justes se sont rangés autour de moi , mais c'est le genre humain qu'il faut sauver ! J'attends tes arrêts. Qu'ils me jettent parmi les morts, qu'ils me réduisent en cendres, je supporterai tout avec respect, avec soumission. Aucun être créé ne saurait comprendre ni ta clémence ni ta colère: Dieu seul peut réconcilier Dieu! Apprête-toi, juge de l'univers ! je suis libre encore, je puis retourner aux cieux ; le chœur des anges m'y ramènerait en triomphe. Je m'offre une
seconde fois ! mon front prosterné se relève vers le tien , ma main toache aux nuages ; je le jure par moi-même, qui suis Dieu comme toi, je veux racheter les péchés du monde ! »
La Yoix de rÉtemel répond ; elle n'est intelligible que pour le Messie :
« J'étends ma tête sur Tunivers, mon bras sur Tinfini ! Je Tai Juré , mon fils , moi qui suis rÉtemel , les péchés du monde seront remis I »
Il dit et se tait.
Un doux frémissement agite la nature, une sainte extase saisit tous les habitants du ciel ; au fond des enfers Forage gronde.
Jésus est resté debout devant FÉternel , qui n'est phis pour loi qu'un juge terrible, et les angoisses de la rédemption commencent ; car le pressentiment, quand il touche de si près à la réalité, se confond avec elle.
Gabriel s'était prosterné dans une muette adoration. Toutà-coup i) se sent revivre d'une vie nouvelle , même pour lui , dont le souvenir plane sur un passé qu'aucune pensée humaine ne saurait embrasser. Il se relève ; son âme nage dans une mer de délices, et de son corps aérien s'échappent des rayons éblouissants. La cime des monts étincelle, et la terre semble vouloir se dissoudre sous l'influence de cette corruscation céleste. Jésus s'en aperçoit, et se tourne vers le séraphin :
« Voile ton éclat I tu oublies que tu me sers sar une terre d'exil ! Pars , va répéter mon humble prière aux cieux réunis ; là seulement il t'est permis de briller de ta splendeur d'ange. »
Gabriel obéit en silence ; le Messie le suit du regard, et déjà sa pensée le voit au pied du trône de l'Éternel , où se prépare pour l'espèce humaine un avenir plus beau que l'espérance n'oserait le rêver.
Rapide et diaphane comme une suave matinée de printemps , le séraphin s*est élevé vers les sphères célestes. Là des soleils seuls remplissent Vespace, et leur reflet s'étend sur l'infini, semblable à un voile pourpré , tissé par une main divine avec les
rayons de la lumière primitive. Aa-dessoosde cette atmosphère étincelante que pas un globe ténébreux n'ose aborder, la nature nuageuse passe en fuyant , et les mondes et leurs habitants paraissent et s'abîment comme les flots de poussière , avec leurs populations d'insectes imperceptibles, se soulèvent et s'affaissent sons les pas du voyageur.
Mille routes partent en tous sens de ce foyer de lumière. Au milieu de la plus belle de ces routes, qui descend vers la terre, coulait jadis un torrent aux flots d'or. Sa source partait du trône de l'Éternel. Les anges, et parfois Dieu lui-même, suivaient son cours pour aller s'entretenir avec les enfants de la'^terre sur des rives où les rayons de l'arc-en-ciel et les nuées matinales formaient des contrées enchantées. Mais, quand l'homme perdit son innocence, le fleuve remonta yers sa source, et ils restèrent déserts les monts dont les formes aériennes portent encore les traces de la présence de l'Éternel ; et ils restèrent déserts les bosquets dont le feuillage embaumé avait frémi sous Je souffle de Dieu ; le silence et la solitude étendirent leurs voiles de deuil sur les vallées que les habitants du del aimaient à visiter, et sur les berceaux où les enfants de la terre avaient goûté ces délices ineffables qui se traduisent par des larmes de joie.
Quand, après le jugement universel, lès étoiles s*éleveront dans des orbites infinis, quand le regard de Dieu, en embrassant tous les mo.des à la fois, les fera tous rentrer dans l'harmonie céleste , alors lé torrent aux flots d'or reprendra son cours, et, sur son rivage rajeuni, les fils atnés de l'immortalité accueilleront avec un sourire fraternel les nouveau4iés de leur mère commune.
C'est sur cette route sainte et solennelle que le séraphin s'avance vers le sanctuaire des cieux, archétype de l'univere, source de cette beauté universelle qui , semblable aux mille bras d'un fleuve rapide, sillonnent Tinfini et reflètent tout ce qui est.
Le bruissement des ailes de l'ange voyageur, porté par un souffle embaumé , arrive jusque sur les plages des soleils. A ce
doux monikore, les ccNrdes des barpes célestes vibrent sbos des doigts immortels , et des chants harmonieux résonnent à travers Tespace.
Ck)mpagne des anges, ô toi qoi peux contempler la Divinité , toi qui peux écouter des voix immortelles, mnse de Sion (1) , soutiens-mol; je vais redire l'hymne envoyée par les habitants des deux vers les régions saintes que le messager du Messie va franchir :
« Salut, sphère sacrée des apparitions divines ! Là les ombres que projettent les mondes, faibles émules des deux, replient leurs sombres voiles , car là tu te montres tel que tu es , tel que tu fus, tel que tu seras, toi que nous appelons Jéhova, quoique tu sols inexprimable. Nos chants, dans leurs élans primitifs, cherchaient en vain ton image : ta perfection est trop vaste , même pour Fintuition des immortels. Toi seul tu peux te pénétrer de ta pensée incommensurable ; pour agir sur les choses créées, elle est forcée de descendre jusqu'à elles, et pom*tant tu as voulu qu'il existât des êtres en dehors de toi. Ton souffle passa sur le néant, et le ciel en sortit ^brillant et beau ! Ta voix créatrice commandait au premier mi^issement des mers qui venaient de naître; les plages où les mondes s'amoncelaient en masses arrondies et s'enfuyaient en roulant à travers l'espace l'oitendirent cette voix; l'âme universelle y répondit; mais les étincdles échappées de ce grand tout n'existaient pas encore. Tu te contemplas sur ce nouveau trône ; tu y restas debout, solitaire et pensif. Gloire à la Divinité rêveuse, car ce fut alors qu'elle nous créa , nous séraphins , enfants aériens de la pensée immuable, nés pour adorer cette pensée I L'Étemel dit à la solitude: Ne sois plus I et aux êtres : Soyez I et la solitude se peupla , et les êtres sorthrent du chaos ! »
Le chœur des anges se tait, et Gabriel continue à s'avancer
(1) Petite monlagao de la Palestine sur laquelle est bâtie Jérasalem. Les prophètes el les évangélistes désignent souvent cette vlllu sous le nom de Sion, Xlopslock a imité leur exemple. (iV. du Tr,)
dans Tocéan de lumière qui Tentoure ; il s^approcbe du sanctuaire et se prosterne ; Dieu ie regarde, et les deux après lui. Le divin Éloha vient à sa rencontre ; Éloha, lé plus grand des êtres créés, le plus proche de Tlncréé. Sa pensée est belle comme l'âme humaine, quand, par de sublimes méditations, elle se rend digne de son immolante. Son regard est plus doux que Taube matinale, plus brillant que les astres lorsque, au sordr du néant, ils décrivirent pour la première fois leurs étincelantes paraboles. Ce fut du fond d'un océan de nuées que Dieu l'appela à Texistence. Pour former son corps, il choisit la plus douce des lueurs qui précèdent le lever du soleil, puis il lui tendit les bras à travers Tempirée el dit : Première de mes créatures, regarde, me voici ! Éloha le vit et se perdit dans la contemplation ; mais bientôt il put exprimer à son créateur ses pensées et ses sensations. Les mondes s'écrouleront et sortiront de nouveau de leurs débris ; mille et mille siècles s'abîmeront dans l'éternité avant qu'il soit donné au plus sublime des mortels de connaître ût semblables pensées, de semblables sensations.
A l'aspect d'Éloha , Gabriel se sent inondé d'une joie ineffable. Ces deux immortels, qui, long-temps avant la naissance du globe terrestre et de ses habitants, avaient exécuté ensemble de périlleuses et sublimes entreprises, se jettent dans les bras l'un de l'autre en frémissant de bonheur. C'est ainsi que s'enlacent deux frères héroïques, qui, encore couverts du sang qu'ils ont versé pour la patrie, se retrouvent sous les yeux de leur noble père.
Dieu bénit les anges fraternels. Embellis par cette bénédiction et par le doux éclat de leur sainte amitié , ils s'avancent ensemble et s'arrêtent sur le mont sacré qui porte le sanctuaire des gloires célestes. Autour de ce mont , l'obscuration divine étend son empire ; calme et puissante comme tout ce qui émane de Dieu, elle enveloppe l'élincelante clarté qui veille autour du mystère des cieux. Parfois celte clarté sillonne les ténèbres , frappe les regards des anges , et leur dévoile un roc diaphane qui scintille à l'entrée du sanctuaire.
Gabriel reconnaît Tautel que les deux ont élevé à la rédemp* tion; il s'en approche avec la gravité imposante d'un souverain pontife, y dépose deux vases d'or remplis d'un encens céleste , et reste plongé dans de sublimes méditations.
Debeut près de lui, Éloba laisse errer ses doigts sur les cordes de sa harpe ; les accords solennels qu'il en tire soutiennent la voix du séraphin saeriûcateur. Cette voix redit aux cieux la prière du Messie , et son chant résonne à travers TinGni comme les gémissements de l'Océan , quand la tempête , messagère de la volonté suprême, le soulève en vagues écumantes.
Dieu fait tomber une étincelle sur l'encens, il s'allume et une vs^nr embaumée s'étend et monte vers la Divinité; c'est ainsi que les montagnes de la terre s'élèvent, s'étendent et montent vers les nuages.
Le regard de l'Éternel était resté incliné sur la montagne , où le médiateur continue à lui dévoiler les souffrances et les joies de sa double nature. Tout-à-coup son regard se relève ; il domine riofini. Les cieux attendent dans un silence solennel les ordres de leur maître, et, sur la terre, le cèdre suspend son bruissement, l'Océan se tait, et, sur ses rives hérissées de rochers, les ouragans, muets et immobiles, déploient leurs larges ailes prêtes à porter par tout Tunivers la parole de Dieu. La voix du tonnerre les effleure ces ailes puissantes , et cependant elles restent immobiles encore, car cette voix n'est pas celle de l'Éternel, elle n'en est que le précurseur.
Le san'ctuaire s'ouvre, et les immoitels se préparent à écouter Jéhova. Urim, le plus grand des chérubins, le confident de l'Esprit créateur, se tourne vers Éloha. Son geste est imposant et grave, sa voix est pleine d'une céleste rêverie.
9 Que vois-tu, Éloha? » lui demande-t-il.
Et Éloha s'avance et dit :
« Là-bas, contre ces colonnes d*or, je vois les tables de la providence et le livre de vie. Le souffle de l'immortalité soulève ses feuillets sacrés, où mes yeux lisent les noms des chrétiens à ve-
Dir. Plus loin , s'ouvre le code qui réglera les arrêts du jugement universel; ces pages terribles s'agitent, semblables aux drapeaux sacrés qui jadis guidaient au combat, contre les anges révoltés, les séraphins héroïques et fidèles. Sous ces voûtes d'argent, brillent mille et mille flambeaux, symbole des générations rachetées. Urim, tu peux compter leur nombre, les mondes peuvent contempler les hauts faits des anges ; nous comprenons les ineffables dâices des immortels , mais la rédemption est un mystère même pour les cieux I Taperçoîs le trône du juge suprême, et le feu dévorant, exécuteur des arrêts qui tombent de ce trône... La tempête vivante Télève sur son estrade de nuages orageux.. •• Grâce, Messie ! juge de l'univers, toi qui disposes de la mort éternelle, grâce!... »
La foudre entr'ouvre pour la septième fois le voile impénétrable du sanctuaire , et la voix de l'Éternel se fait entendre et dit:
« Je suis le principe d'amour ; je me suis révélé par la création, je me révélerai de nouveau par la mort de mon fils! A l'heure de cette mort, je vous soutiendrai tous, afin qu*elle ne vous anéantisse pas, vous pour qui le temps peut finir ! »
Il se tait , et sa pensée donne au divin Éloha des ordres que le séraphin communique aussitôt aux habitants du ciel.
« Soyez bénis, dit Éloha, vous qui pouvez contempler votre créateur dans sa miséricorde; osez lever les yeux. Usez votre bonheur sur son front, qui s'incline vers vous avec une condescendance paternelle. Tournez vos regards vers Gabriel ; c'est pour vous qu'il est venu devant l'autel de la rédemption ; le fils de l'Éternel a voulu que vous fussiez tous témoins de son sacrifice. Vous allez le célébrer avec nous, âmes vertueuses qui jadis avez habité la terre. Parmi ceux de vos frères encore enchaînés dans leur enveloppe de poussière, il en est qni persécuteront, qui trahiront le fils de l'homme ; leurs noms sont, depuis longtemps, rayés du livre de vie. Un rayon céleste dessUlera les yeux ^'^ amis dévoués de Jésus, et ils ne verront plus,, dans le sang
CHANT 1. il
delarédeoipUoo,qa'iin fleuve sacré qui conduitdu temps àTélernité ! Partez, anges et séraphins ; allez dire aux exécuteurs de ^' Yolouté suprême qu'ils se préparent à célébrer les fêtes de la lumière et de la paix éternelle. Et vous, âmes rachetées d^avance par le Messie, et vous qui êtes ses pères, puisquUl s'est fait un corps mortel avec les cendres des corps que vous avez laissés sur la terre, afin qu'ils mûrissent pour la résurrection , rendez-vous dans le soleil qui éclaire le point de Tinfini où doit s'accomplir le mystère de la réconciliation universelle. Descendez sur ce rayon liunineux et contemplez FHomme-Dieu dans son abaissement, dans ses souffrances I Jéhova le veut ainsi. Gieux^ écoutez-moi ; il est arrivé le deuxième jour de repos, le second sabbat (1) , .plus grand , plus solennel que le premier... Vous ne Pavez pas oublié , mes frères, ce moment où la nature , à peine achevée , vierge et mère en même temps , devint la nourrice de tous les êtres créés : Tinstant où le Messie accomplira son œuvre sera plus grand encore. Hâtez-vous de l'annoncer à l'infini, cet instant que l'Éternel nomme le sabbat de l'alliance. »
A la voixd'Éloha, les anges et leurs frères immortels, les âmes des patriarches et des bienheureux, se dispersent à travers l'espace; Gabriel seul est resté près du trône. Dieu lui donne des ordres pour l'ange Uriel , le plus grand des génies protecteurs de la terre, et le séraphin s'éloigne pour aller remplir son message.
À mesiu*e qu'il s'approche des régions terrestres, Gabriel en* tend des voix plaintives qui demandent le salât de l'espèce humaine , et , parmi ces voix , celle du premier homme est la plus touchante. Plongé dans de profondes méditations sur sa chute , sa pensée embrasse les aéones (2) du passé et celles de l'avenir.
(1) Tool le monde sait qae sabhat ett un mot hébreu qni signifie repott cessaf«m, et qae les Jai£i ont donné ce nom an septième jour de la semaine, jour que Dieu bénit lui-même après avoir achevé la création , ainsi qu*il est dit dans la GenèM, chap. 2. {N, du Tr,)
(2) kéùne signifie eontûitie/, qiù eotUe toujours, sans fin. I) vient d^àivaos, ou àivocuv, adj. Klopslock remploie substantivement pour remplacer Is mot sikcte,
iS LA MESSIADE.
Gabriel vient de descendre s ur l'aatel terrestre de la rédemption , dont le prophète de la nouvelle alliance verra fimage céleste pendant son exil sur les rives de Pathmos (1), tandis que les rochers de ces rives lui rediront les plaintes des martyrs et les larmes des âmes sauvées, qui demanderont au juge suprême de retarder le jour de la vengeance (2) •
Le corps qui enveloppe Tâme d^Âdam n'est qu'une nuée vaporeuse, ej: cependant il est suave et beau comme Timage qui flottait dans la pensée éternelle, quand la terre d'Éden, exhalant avec un doux frémissement la surabondance de sa vie nouvelle, se transforma sous la main du Créateur pour réaliser sa pensée.
Agile par Fespérance et par la crainte , Adam s'avance vers Gabriel d'un pas incertain, et dit :
« Salut, bienheureux séraphin; à ton aspect, mon âme se gonfle de bonheur, car je connais la mission que tu vas remplir. Ah I que ne puis-je te suivre et contempler à tes côtés le Messie sous l'humble forme qu'il a choisie pour racheter les hommes que j'ai perdus I Que ne puis-je arroser de mes larmes la place où il prie, où il souffre pom* eux I Que ne puis-je la revoir cette terre où j'ai reçu la vie I Je les trouverais plus belles que les vallées d'Éden , ces plage& dévastées par l'ana-
dont il ne se sert qae pour marquer le temps dans ses rapports a^ec le monde et ses habitants. Par le mot adotUt qui revient fort souvent dans le poème, il désigne les diverses phases de la création, telles qa^elles existent dans la pensée de la Divinité, et que les habitants du ciel les comprennent et les mesurent. La langue française n^ayant point d^expression qui rende d^nne manière aussi claire et aossi précise la pensée de Klopstock, on a cru devoir conserver ce mot tel qu'il Ta composé. fiV. du Tr.)
(1) Petite tle de rarchipel grec. Saint Jean TEvangéliste, que Klopstock nomme souvent le prophète de la nouvelle alliance, y fut exilé par Temperenr Domitien, Tan 95 de Jésus-Christ. Ce fut pendant son séjour dans celte île quMl écrivit son Apocalypse, dans une grotte siluée au bord de la mer. Près de cette grolte les chrétiens bâtirent plus tard un couvent qui porte encore aujourd'hui le nom de Couvent de C Apocalypse. [N, du Tr.)
(2) Allusion an chapitre 6 de TApocalypse , où saint Jean TEvangélislc parle de Taotel de la rédemption qui, dans ses visions, lui apparat tel que Klopslock l« décrit ici. f^. <(a Tr.)
GHAKT I. 43
ibême de la mort , car elles portent Pemprelnte des pas du Rédempteur. »
Et Gabriel répond :
« Je lui ferai part de tes vœux ; j'espère qu*il daignera te permettre de contempler la gloire céleste dans son abaissement volontaire pour sauver ta race. »
Adam le remercie par un sourire mélancolique, et le séraphin reprend son vol vers la terre.
Terre bienheureuse I des voix sortant de Tinfini la proclament la reine des mondes, Tamie des cieux, la confidente du Messie, qui Ta choisie pour y accomplir son sublime sacrifice. Déjà les étoiles voyageuses Fentourenlde leurs douces clartés matinales; mais la fraîcheur et le sommeil séjournent encore dans les vallées, et d'épais nuages couronnent la cime des montagnes que Gabriel effleure de ses pieds. Repliant aussitôt ses ailes d'azur, U marche, il s'avance, il cherche le fils de rÉternel, et le trouve endormi dans un des plus sombres ravins du mont des Oliviers. Frappé d'admiration, il s'arrête et l'adore en silence. Le calme et l'amour céleste respirent sur le visage du Messie, embelli de tout l'éclat qne le reflet de la Divinité peut donner à la forme humaine. Un sourire mélancolique et bienveillant effleure ses lèvres, une larme étincèle à sa paupière fermée, et décèle l'ami deshommes. Lesommeil, en le couvrant de ses pavots aux nuances douteuses, cache le Dieu, même aux yeux de Gabriel. C'est ainsi que la terre, quand le crépuscule d'une soirée printanière l'enveloppe, apparaît à l'étoile polaire, qui s'élève au-dessus d'un horizon désert, et invite le sage à quitter sa retraite paisible pour la contempler et puiser dans ses rayons mystérieux le pressentiment de l'immortalité.
S'arrachant enfin à son extase, le séraphin s'adresse au médiateur :
« 0 toi qui m'entends , quoique ton enveloppe mortelle soit assoupie, j'ai ponctuellement exécuté tes ordres. J'ai rencontré sur mon passage le premier homme , et je t'apporte son hum*
ih LA MESSIÂDE.
ble prière ; paisse ta miséricorde te permettre de l'^exaucer ! » Puis il s'éloigne doacement pour annoncer le jour du grand sacriGce à Tauguste assemblée des génies de la terre , qui , réfugiés dans Tasile le plus mystérieux de leurs domaines, y exécutent en silence les décrets de FÉtemel. Mais avant de quitter les lieux sanctiflés par la présence du Messie, Gabriel leur ordonne de respecter son repos ; et sa pensée d*ange dit à, la nature :
« Vous tous qui existez ici-bas , soyez attentifs et silencieux , car les instants rapides que le Sauveur doit encore passer parmi vous pèseront davantage dans la balance du temps que les siècles incalculables qui les ont précédés. Retenez votre baleine , brise matinale ; tais-toi , solitude des tombeaux , ou du moins ne fais entendre qu'un doux murmure ; voûte des rocbers , que vos échos soient muets , et que votre sein exhale une fraîcheur plus suave; cèdres majestueux , bosquets fleuris, ne bruissez pas en répandant vos ombres embaumées. Silence , univers ! silence » devant la divinité qui sommeille ! »
Terre sanctifiée que j habite , ô toi mère féconde qui , plaçant tes innombrables enfants sur les ailes des siècles , ces sublimes oiseaux de passage de Téternité , les envoie chercher dans Tinfini Taccomplissement de leur mystérieux destin , tandis que tu ensevelis les formes que tu leur avais prêtées sous des tertres funèbres où jamais le voyageur fatigué ne vient se reposer ! que tes anges gardiens , que le divin Éloha, protecteur de ces anges, me pardonne , si j'ose dévoiler aux mortels le sanctuaire des esprits bienfaisants qui yçillent sur eux. La muse de Sion a daigné m'en montrer les détours. Si jamais, dans les ineffables voluptés des contemplations solitaires, ma pensée a touché au cercle lumineux des pures extases , si elle a parlé et compris le langage des âmes , oh I alors , divin Éloha , écoute-le un instant, le poète , si audacieux dans sa timidité. Il n'essaie pas de célébrer dans ses chants les gloires éphémères des mortels, permets* lui d'introduire les initiés de la mort^ les initiés de la résurrec-
tion dans rassemblée solennelle des gardiens du point de llnfini qu'habite la race d'Adam.
Non loin da pôle arctique , le silence , le froid et TinacUon ont creosé on lit profond et ténébreux. De sombres nuages en découlent sans cesse et ?ont se perdre dans TinOni, semblables aux yagaes d'un fleuve qui se précipite dans la mer. C'est là que dort minuit I tels, sous les ténèbres que jadis Molse'étendit sur rÉgypte , dormaient et le Nil dans ses quatorze rivages , et les Pyramides étemelles , orgueilleuses tombes des rois. Jamais aucun œil mortel n'a plané sur ces contrées inhabitées , Jamais ancone voii humaine n'a troublé le silence de sa nuit sans fin ; pas on mort n'y sommeille, pas un mort ne s'y réveillera. Les séraphins seuls les visitent parfois : semblables aux astres nageant dans un del orageux, ils jettent de longues traînées de lumière à travers ces ténèbres, quand ils y marchent plongés dans de prophétiques rêveries sur les futures félicités de l'espèce humaine.
Au milieu de cet immense désert s'élève un portique mystérieux ; c'est l'entrée du domaine des génies de la terre.
Quand , après une longue suite de journées brumeuses , le soleil d'hiver, pour donner une fête à la terre attristée , se montre tont-à-coup , oh I alors le voile qui enveloppait les diamants et les rubis que les frimas sèment à pleines mains, tombent, et les montagnes glacées , et les champs couverts de neige , et les forêts avec leurs festons de givres étincèlent d'un éclat surnaturel , et la terre s'embellit d'un reflet de la beauté universelle. C'est ainsi que sous les pas de Gabriel brillent les monis nocturnes dont les gouffres profonds renferment la couche ténébreuse de minuit. Il les traverse , il franchit le portail mystérieux dont les battants se sont ouverts d'eux-mêmes, et qui se referment aussitôt. Maintenant il marche dans les entrailles de la terre. Des océans amoncelés roulent lentement devant lui vers des rives où rien ne se meut , où rien ne respire ; leurs fils , les fleuves rapides, les suivent en mugissant comme les orages
qui s'élèvent aa-dessus des déserts et se perdent dans Tespace. Le séraphin se présente à l'entrée d'un second portique construit avec des nuages grisâtres. L'édiGce recule devant lui , ses nuées se dilatent en rayons célestes, et les ténèbres flottantes qui servent de routes au séraphin reproduisent Tempreinte de ses pas en flammes vacillantes , dont le reflet lui montre rentrée d'une voûté immense qui s'arrondit dans le centre du globe terrestre. Un souffle divin a formé l'atmosphère de cette voûte , au milieu de laquelle se meut doucement un soleil dont les rayons portent la vie et la chaleur dans les veines de la terre. G*est à ce soleil mystérieux qu'elle doit les fleurs dont elle s'émailie au printemps , les épis que l'été courbe sous le poids des trésors qu'il mûrit, et les pampres aux fruits pourprés dont l'automne décore les monts et les collines. Jamais ce soleil ne quitte son horizon ; une matinée étemelle découle de son sourire éternel. Les génies qui Thabitent lisent dans la forme des nuages les ordres et les consolations que Dieu leur envoie. Jéhova parle à ces esprits bienfaisants comme il parle à leurs jeunes frères établis sur la surface du globe, quand, après l'orage, il trace Tarc-enciel sur la voûte azurée.
Gabriel est arrivé sur ce soleil inconnu aux enfants d'Adam. Les immortels qui l'habitent se pressent au-devant de lui.
A leur visage sévère, à leur allure imposante et sombre, le séraphin reconnaît les génies de la guerre et de la mort. Leurs bras inexorables conduisent à travers les labyrinthes du destin le fil mystérieux qui rattache à la volonté divine les actions que dans leur aveugle orgueil les rois et les héros attiibuent à leur propre force.
Un maintien plus doux , un sourire mélancolique révèlent à Gabriel les gardiens des mortels vertueux. Quand le sage, fuyant le tumulte et les joies éphémères du monde, interroge les livres de l'avenir et médite sur les hautes destinées de l'humanité , ces génies bienfaisants veillent près de lui. Parfois aussi ils se mêlent aux réunions solennelles où de ferventô chrétiens
CHANT 1. i7
célèbrent le pacte fraternel cimenté par le saug de la rédemption. £t quand la mort, après une lutte cruelle, imprime enfin le cachet de sa victoire sur Tenveloppe dont Tàme quelle captive ne se sépare jamais qu'avec douleur, ces anges gardiens la consolent en lui annonçant que la nature , vaincue par la mort ici-bas, trouvera dans les débris de sa destruction les éléments d'une vie nouvelle.
Guidés par leurs célestes protecteurs , des âmes jeunes et timides viennent se placer à Tombre des ailes du séraphin , pour Tentendre parler de la terre où souffre Jésus leur divin amL Cette terre , leurs regards craintifs Font à peine entrevue ; elles n'avaient connu encore de la vie que les pleurs et le soiu'ire du premier âge, quand le glaive du plus redouté des auges est venu les arracher de leurs corps d'enfants. Les génies de la terre ont conduit, dans lem* s(^eil mystérieux, ces jeunes âmes trop faibles encore pour paraître devant l'Éternel. Là , les cordes des harpes d'or et les chants sublimes qui se mêlent à ces douces mélodies leur apprennent de quel divin foyer l'âme humaine s'est échappée, à quelle perfection elle peut atteindre, et avec quelle impatience les âmes des pères, mûries par le temps, attendent leurs enfants dans les régions élevées des cieux. C'est ainsi que les candides élèves de ces bienfai-ants génies arrivent à cette haute sagesse dont les hommes ne poursuivent souvent sur la terre que l'ombre éblouissante et trompeuse.
Gabriel transmet aux génies de la terre les ordres de l'Éternel , et la joie , la douleur et la reconnaissance les plongent dans une douce extase. Mais deux jeunes âmes fraternelles expriment ainsi leurs sensations avec la naïveté de leur âge :
« L'homme divin dont le séraphin vient de parler^ demande l'une d'elle , n'est-il pas le même Jésus que nous avons vu sur la terre, l'ami bienveillant qui m'a pressée sur son sein, tandis que ses yeux laissaient échapper des larmes que mes baisers faisaient disparaître ? »
Et 1 âme du jeune frère répond :
18 LA MESSUDE.
« Oui, c*est le même Jé^us I J'entends encore sa douce voix dire à nos mères rangées autour de nous : En vérité Je vous le dis, devenez comme des enfants, ou vous n'hériterez pas du royaume de mon père (1)! Il était notre frère sur la terre , il sera notre père dans les cieux. »
Les deux enfants s'embrassent en pleurant de joie, et Gabriel déploie ses ailes pour aller porter à d'autres mondes son message de paix et d'alliance. Les lumineuses émanations qu'il laisse après lui le rendent long-temps encore visible aux génies de la terre. C'est ainsi que les habitants de la lune distinguent les rayons que notre globe projette sur la cime de leurs montagnes , à travers les nuées transparentes de leurs nuits.
Bientôt le séraphin atteint une atmosphère plus vaste. Rapide comme la flèche lancée par l'arc d'or de la victoire , il traverse les constellations , effleure les étoiles , plane au-dessus du soleil , et s'arrête sur le pinacle du plus beau de ses temples. Là sont réunies les âmes des patriarches , dont les regards impatients se mêlent aux rayons du soleil et descendent avec eux dans les vallées de Canaan (3) , pour y réveiller la première heure du jour, encore doucement assoupie sur le duvet diaphane du crépuscule. Adam, fils de la pensée de Dieu et du réveil de la terre, pré-
(1) Évangile selon sainl Matthleo, chap. 18. [N. du Tr.\^
(2) Nom sons lequel on dësignalt d^abord la Palesiine, parce qnMle était habitée par les Cananéens , c*est-&-dire par les descendants de Cham, troisième fils de Noé. Elle fut aussi appelée terre promite , parce que Dieu en ayait assuré la possession k Abraham et à sa postérité. Après avoir défait les Cananéens et le» autres peuples^ qui alors étaient établis dans la terre promise, Josué la partagea en douce tribus, et elle prit alors le nom de terre de» Hébreux, Les Grecs et les Romains Font appelée Paleetinef parce que ce fut avec les Palestins on Philistins qu^ils établirent leurs premières relations commerdales. Au retour de la captivité de Babylone, les Hébreux, qui étaient presque tous de la tribu de Juda, donnèrent k Tancienne terre de Canaan le nom de Judée. Les Chrétiens rappelèrent terre «ointe, parce que ce fut là que naquit et mourut Jésns-Clirist. Diaprés les livres saints, cette contrée célèbre a servi deux fois de berceau an genre humain , Car c'est là que fut le paradis terrestre, et ce (til là aussi que s'arrêta Farchc de Noé après le déluge. [Fi. du Tr,)
CHANT I. i9
side cette aaguste assemblée. En attendant Tinstant où le mont des Oliviers se dévoilera à leurs regards, Gabriel et le génie du soleil s'entretiennent avec hii des sublimes destinées qui attendent l'espèce humaine.
Lésâmes des putriarcLes aperçoivent le Messie, et le saluenl par dc^ chants solennels. — Jésus arrive dans les tombeaux et chasse Satau du corps de Sam ma. — Satan retourne aux enfers, assemble tous les esprits des ténèbres et arrête avec eux la mort de Jésus. — Abdiel- Abbadona, un des anges déchus^ proteste contre ce nouveau crime de Tenfer ; mais Adramélech , un des princes des ténèbres , le réduit au silence, et se rend sur la terre avec Satan. — Abbadona aussi quitte les enfers. — Poussé par le remords, et tourmenté par Tidée que jamais il ne trouvera grâce devant le Dieu qu^il a combattu lors de la révolte des anges, il cherche à s'anéantir. — Ses efforts sont vains, et il tombe sur la terre presque au même moment où Satan et Adramélech arrivent sur le mont des Oliviers.
Le jour vient de paraître au-dessus des cèdres que la brise du matin agite doucement; et Jésus se réveille et se lève. Les patriarches, assemblés sur le pinacle du temple solaire, Taperçoivent , et Adam exprime par un chant solennel le bonheur que lui cause cette vue.
« 0 toi la plus belle des journées, d'innombrables chœurs d'anges et d'âmes bienheureuses te chanteront quand le temps te ramènera en déroulant les anneaux de sa chaîne. Pendant que tu descendras sur la terre, Téclat d'Orion (1) te reproduira dans le ciel , et quand tu passeras près du trône de l'Éternel , le hosanna des séraphins te précédera; journée immortelle, qui nous montres le Messie dans son abaissement sur la terre. Il est là sous la forme d'un simple mortel , mais le Dieu se dévoile sur son front, que caresse le premier sourire du matin. »
Et la douce voix d'Eve répond au chant du premier homme :
(1) Coiulellalion méridionale. ( N, du. Tr, )
« Elle est heareose la mère qui fa donné ie jonr , divin Sauveur, plus heureuse que moi, mère de l'espèce humaine! Le nombre de mes enfants est infini , mais ils sont coupables et mortels ! Toi , Marie, tu n'as qu'un fils , il est innocent et éternel ! En vain mes yeux te cherchent sur la terre , paradis perdu , englouti sous les eaux du déluge (1) ! Bethléem, où Jésus naquit, sois désormais mon Éden ; cabane où coulèrent ses premières larmes d'enfant, deviens le berceau de mon innocence. Si à la suite de ma faute je t'avais donné le jour^ fils de Marie , j'aurais été avec toi me présenter à mon juge sous l'arbre de la science , dont le doux bruissement est devenu la voix tonnante de l'anathème ; je t'aurais embrassé en pleurant , et je lui aui*ais dit , au Dieu terrible : Regarde , celui-ci me doit la vie ! 6 mon père l plus de colère , plus de châtiment I »
Et Adam reprend :
« Dieu a vu mes larmes , les séraphins les ont comptées ! Les myriades d'enfants que j'ai livrés au glaive de la mort ont été témo'ms du repentir de leur coupable père. Même an sein du repos éternel j'ai gémi! la clémence divine n'a pu calmer mes remords I Toi seul , médiateur sublime , tu adoucis mes souffrances, puisque tu me permets de t'adorer sous l'humble forme que tu as prise pour nous sauver tous I Accomplis ton sacrifice, rachète l'humanité, sanctifie ma terre natale et la tienne , et reviens dans les cieux impatients de te glorifier dans ta miséricorde infinie* »
(1) Kiopstock faitid aUnsioaii une tradition des Arabes qui placent le paradis terrestre an pied du mont Liban , dans la vaste plaine de Sahhel , une des pins fertiles de la Syrie. Diaprés celte mèmp tradition , les eaux du déluge ont entièrement défiguré ce paradis. Le village qui s'élève Ula place où on supposa qo^il était, porte encore aujourd'hui le nom âiÉde^u Sa situation pittoresque, êibi vergers remplis d'arbres h fruits, ses sources qui serpentent à travers des prai* ries é m aillées , son atmosphère embaumée par le parfum des cèdres du Liban , justifient ce nom. Cette délidouse contrée est habitée aujourd'hui par les Maronites, peuple arabe qui prétend tirer son nom de l'abbé Maran, qui vécut aa quatrième siècle, et dont les disciples convarlireut h la foi chrétienne une partie de la Syrie. (iV. i» TV,)
23 LA MESSIAOE.
Jésus entend ces voix comme le pieux solitaire entend les pleurs et les soupirs des malheureux qu'il a laissés dans le tourbillon du monde , pour aller demander à Dieu dans le désert le terme de leurs souffrances.
Plongé dans de divines méditations, le fils de l'homme descend le mont des Oliviers.
Sur le penchant de ce mont s'élève une touffe de palmiers audessus de laquelle les vapeurs de la teire étendent encore les festons diaphanes qui réfractent la lumière naissante et retombent en perles transparentes. En passant sous ces arbres , Jésus aperçoit Raphaël , Tange gardien de Jean, son disciple chéri, et lui dit :
« Viens, marche à mes côtés , invisible aux regards des humains ; et dis-moi quelles ont été les pensées de Jean pendant la nuit. Où est-il?
Et le séraphin répond :
« rai veillé sur lui comme sur le premier des élus. Je Tai bercé de rêves sacrés; il te voyait en dormant, et un sourire plus suave que le sourire du printemps quand il vide sa corbeille de noces sur la terre rajeunie , reposait sur ses lèvres. J*ai vu Jadis Adam et sa douce compagne dormir leur premier sommeil dans le jardin d'Éden; mais ce couple céleste était moins beau que Jean ton bien-aimé. 11 est en ce moment dans les tombeaux près d'un possédé. Ah! combien il souffre, ton aimable disciple , à l'aspect de ce malheureux dont les membres livides se tordent dans la poussière des morts ; dont les hurlements effraient jusqu'aux vers rongeurs, ces rois lugubres des sépulcres! Des larmes compatissantes inondent le visage de Jean , son cœur contient à peine sa tendre pitié , il tremble , il prie. Je n'ai pu rester insensible à sa douleur, mes yeux se sont mouillés, et je suis venu pour te redire ses souffrances. »
Le Messie jette un regard étincelant vers les deux.
« Il est temps de m'exaucer, mon père , que Je tombe victime
de ramemi de hommes; que ce sacrifice apaise eulia le ciel et qa*il dompte Tenfer ! •
Des nuages pourprés portent cette pensée aux pieds de FÉternel, et Jésus s*approche des tombeaux creusés dans des rochers humides et noirs. Une sombre forêt cache l'entrée de ces ToAtes aux r^fards du voyageur qui passe ; un crépuscule éternel y règne. Seulement quand le soleil du midi inonde Jérusalem de ses feux , quelques rayons timides et pâles s'égarent parfois dans la sombre et froide cité des morts , mais ils n'y portent ni clarté ni chaleur.
C'est ce lieu lugubre que Satan a choisi pour torturer l'infortuné Samma. Ses deux fils et leur mère s'étaient empressés de Im porter des consolations. Bénoni , le plus jeune de ces enfants, encore inaccessible à la peur, parce qu'il ignorait le danger, s'était précipité dans les bras de son père , qui tressaillit de joie , le pressa sur son cœur, et l'accabla de caresses. Mais au moment où Bénoni lui souriait avec toute la candeur angélique de son âge , Samma retomba sous l'empire de son maître infernal , et lança le gracieux enfant contre la voûte du roc. Son crâne vola en éclats, et son âme candide et pure s'échappa de sa frêle enveloppe.
Depuis ce jour funeste , Samma ne quitte plus la tombe de son enfant ; Il l'enlace , il s'y cramponne quand Satan le torture ; il y reste anéanti et mourant quand il lui accorde quelques instants de repos. C'est pendant une de ces courtes trêves que le Messie paraît à l'entrée des tombeaux. A sa vue , Joël , le fils atné de Samma , qui adressait à Dieu ses prières et ses larmes , s'écrie :
9 Renais à l'espérance, ô mon père! celui qui vient vers nous est Jésus de Nazareth , le prophète des prophètes ! »
A ce nom, Satan s'enfonce plus profondément dans la poussière des morts. C'est ainsi que l'insensé , qui niait Texistence de Dieu lorsque le ciel était serein , se cache en tremblant au fond d'une caveiiie , quand le char du juge parcourt l'univers
sur les nuées d'où s^échappeut de tons côtés Toiiragan, la foadre et la mort.
Mais, ranimé tout -à-coup par la fureur, le prince des ténèbres se précipite sur Samma. L'infortuné se relève, retombe, se tord , et tantôt supplie son ennemi , et tantôt invoque la miséricorde de Dieu. Satan appelle la démence; elle arrive, elle effleure le possédé de son souffle empesté; elle lui suggère des pensées folles et lui prête des forces surnaturelles. Semblable au chat sauvage poursuivi par le chasseur, il monte la pente verticale des rochers , et se cramponne à la yoûtequi s'arrondit au-dessus des sépulcres. Satan Ta poussé sur ce point élevé pour donner au Messie une preuve de sa puissance. Fier de son triomphe, sa volonté cesse de soutenir le malheureux Samma ;\\ va tomber et se briser contre la pierre des tombeaux !*•• Jésus a levé les yeux sur lui ! Sous Tinfluence de ce regard , les hallucinations qui fascinaient sa raison disparaisseat , son visage livide reprend les teintes de la vie; ses traits, qui n'avaient plus rien d'humain , se raniment et se cahnent. Il craint , il souffre encore , mais il espère, et des tarmes de joie inondent son visage, car il sent qu'il est sous la protection du prophète divm.
Parfois le sage , effrayé des maux qui désolent Tcspèce bu*maine, craint que la vie ne soit un jeu capricieux du hasard, et rimmortaliié un rêve. Alors un sombre désespoir torture son âme , car celte iille mystérieuse du ciel a horreur du néant. Mais quand Tespérance au sourire céleste se place à côté de la méditation au front triste et sombre ; quand elle approche de ses lèvres flétries par la soif d'un savoir impossible, la coupe enchantée où les humains boivent à longs traits la douce rosée que Dieu fait tomber sur la terre pour soutenir le courage de ses enfants, ohl alors le doute s'enfuit; le sage, sûr de son immortalité , redevient lier dç lui-même et adore avec confiance les cieux qui voilent à sa raison un secret que son cœur comprend. C'est ainsi que Samma se sent renaître en entendant la voix du Messie dire à Satan :
> Toi qui, sous mes yeux même, oses poursuivre les hommes, mes frères blen-aimés, parle, qui es-tu? »
• Je suis le roi de la terre I le chef suprême d'esprits libres et puissants ! Ma volonté les occupe à des travaux plus nobles que ceux des séraphins qui usent leur immortalité en remplissant les deux de chants et d'hymnes inutiles. Ton apparition sur ce globe a réveillé les échos de l'enfer ; je suis descendu de mon trône pour te voir , l'entendre et te parler. Ënorgueiliis-toi de cet honneur , je te le permets I Les esclaves du ciel t'ont prodamé le Sauveur du monde , toi, visionnaire audacieux et faible comme tous ceux qui t'ont précédé, comme tous ceux qui te suivront , et qui tous m'appartiennent d'avance. Me voilà satisfait, je tai vu, je t'ai montré ce que je fais des hommes que tu appelles les frères. Les cendres et les ossements entassés autour de toi t'offrent l'image de leur immortalité ; les cris et les hurlements de Samma te donnent une idée des joies célestes que je leur prépare dans mon royaume. Je retourne aux enfers I Que la terre et l'océan s'abtment sous l'empreinte de mon talon , et si ta pouvais le reconstruire , ce monde que je vais bouleverser, si tu pouvais le repeupler une seconde fois , j'y reviendrais de noaTean, car il est mon empire , et ses enfants sont mes esclaves 1 •
U dit, et s'élance vers Samma pour l'entraîner avec lui. L'infortuné pousse un cri d'horreur , tend les bras vers le Messie , etj soutenu par sa puissance divine, il tombe doucement à ses pieds. Satan reconnaît en tressaillant de fureur le pouvoir d'un mattre ! U s'enfuit , et la rage et l'effroi qui le poussent lui font oublier d'abîmer en passant et la terre et les mers.
Prosterné dans la poussière des tombeaux, Samma enlace de ses bras tremblants les genoux de Jésus :
« Achève ton ouvrage, ô le plus saint des hommes! permetsmoi de te suivre et de te consacrer la vie que tu viens de me rendre. »
« Tu dois rester avec les tiens... Reviens souvent , dans cette
26 LA MESSUDE.
dté des morts, et tes yeux, dessillés par Tespérance, y verront raccomplissement des secrets de l'Éternel ! »
Ainsi parle le Messie.
Joël supplie Jean de le présenter à son mattre. Le bienveillant disciple le conduit à ses pieds , et le cœur pur et reconnaissant de Joël exhale cette douce prière :
« Grand Prophète! tu as défendu à mon père de te suivre, c^est me le défendre aussi. Mais pourquoi restons-nous an milieu de ces trophées de la destruction, dont la vue glace mon Jeune sang ? Viens habiter la maison de Samma I En lui ramenant son mari , tu rendras le bonheur à ma mère désolée I Elle réservera pour toi le lait de la meilleure de nos brebis , le miel de la plus embaumée de nos ruches ; c'est pour toi qu'elle cueillera les fruits les plus doux de nos vergers ; et pour tisser tes vêtements , elle choisira la laine des plus jeunes agneaux qui [bondissent dans nos prairies. Et moi je te conduirai le soir sous les arbres que mon père a plantés le jour de ma naissance , et là je te dirai : Sois béni, toi qui me Tas rendu ce père bien-airaé. •
Et, tendant les bras vers la tombe de son jeune frère, il ajoute en sanglotant :
« Cher Bénoni, gracieux enfant, adieu I il faut que je te laisse sous la froide pierre qui te couvre I Tes bras caressants ne me réveilleront plus pour m'annoncer le retour du jour ; tu ne viendras plus, après le coucher du soleil, puiser avec moi dans notre nûsseau limpide feau qui rend aux fleurs fanées par les chaleurs de Tété leur fraîcheur priotanière ! Jésus !... élu de Dieu , mon frère Bénoni est-il pour toujours étendu sans vie au milieu de la cendre des morts ? »
Le Messie ne répond que par un sourire de miséricorde et d'amour; il ordonne à Jean d'essuyer les larmes du naïf adolescent, et s'enfonce plus avant dans les tombeaux.
Vaincu par le fils de l'Éternel, Satan a traversé la vallée de Josaphat (1) , caché dans un tourbillon de vapeurs empestées. Bien-
(i) Vallée de la Palestine. {!V. du Tr.)
tôt il franchit la mer Morte, sMIëve au-dessus du mont Garmel (1) , et s élance dans les régions célestes. Là, son regard courroucé plane avec une fureur concentrée sur cet univers dont il cherche vainement à troubler Tharmonie étemelle. L'éclat des astres lai montre toute sa difformité ; il a horreur de lui-même et s'entoure d'une aurore boréale. Mais les anges purs et sans tache peuvent seuls se voiler ainsi aux regards des êtres créés ; pour lui cette enveloppe brillante est un supplice devant lequel s'évanooit toute la magie de sa puissance satanique. Haletant, écumant de rage , il tombe sur la rive la plus escarpée , où les vagues de llnfiiii viennent baigner le pied des noirs rochers qui terminent le globe terrestre. I a reconnu son domaine à la flamme vacillante qui Jette sa clarté lugubre à travers les ténèbres du vide. Ce vide cependant n'est pas l'enfer, il n'en est que la route. Pour le séjour de la damnation , conséquence terrible de sa justice immuable, l'Éternel n'a pas trouvé de place dans les deux , il n'en a pas même trouvé sur la terre. C'est loin de lui, loin de tout ce qui existe, que, pendant trois horribles nuits , il a creusé cet affreux séjour dans le sein des ténèbres étemelles ; puis il en a pour toujoivs détourné ses regards! Deux anges héroïques en gardent l'entrée. £n leur confiant cette tâche pénible , Dieu les bénit et leur donna le pouvoir de maintenir dans ses limites les enfers que Satan cherche à étendre sans cesse. Près du portail où veillent ces deux anges, un rayon de lumière divine s'élève vers l'emptrée. Ce rayon , semblable à un fleuve dont le cours rapide n'est ralenti par aucun détour , les rattache à toutes les beautés de la création , et leur apporte leur part des béatitudes célestes.
Satan a suivi les sombres bords de cette route de feu. Arrivé
(1) Ce mont fameux dans les livres saints «st situé en Galilëe , et fait partie «le la chaîne de PÂnli-Liban. Pendant les premiers siècles de Tëre chrétienne, de» milliers de religieux y vivaient dans des grottes taillées daus le roc. Pins tard il se couvrit de couvents et de chapelles, dont on ne voit plus aujourd*hai que les mines. Du sommet de ce mont l'cBil domine d*un côté sur la Méditerranée , et derantre sur la fertile province de GalUée. (iV. du Tr,)
28 LA MESSIAOE.
au portail infernal, W le franchit avec fureur, et , toujours invisible , même aux yeux de ses sujets , il va s'asseoir sur son trône d'airain. Zophiel, le héraut des enfers, aperçoit les sombres vapeurs qui montent les degrés du trône, et se tourne vers un des esprits des ténèbres :
« Le chef suprême serait-il revenu parmi nous? oh I alors, tremblons , car c'est le retour mystérieux et terrible depuis longtemps annoncé par le destin. »
Il dit ; tout-à-coup la vapeur se dissipe, et Satan apparaît dans tout Téclat de son courroux. Zophiel , en esclave agile et soumis , s'élance aussitôt vers les montagnes de feu chargées d'annoncer l'arrivée du souverain mattre , et qui cette fois ont oublié leur devoir. Porté par le souffle.de la tempête-, il traverse le flanc des rochers et sort par la gueule béante de leurs cratères, qui vomissent aussitôt des torrents de flammes dont le reflet pénètre Jusque dans les gouffres les plus profonds du séjour de la damnation.
Muse de Sion, prête-moi ta voix tonnante pour décrire l'abtme qui punit et que tu contemples avec une sérénité tranquille , car tu vois en même temps le ciel qui récompense.
L'incendie qui annonce une fête aux esprits des ténèbres dore la cime du temple du destin , construit par Âdramelecb , grandprêtre de cette divinité inflexible.
Adramelecb est un esprit plus cruel, plus perflde que Satan lui-même ; il le hait, il le méprise et lui envie l'honneur de l'avoir devancé dans la révolte contre l'Éternel. Ce projet, il l'avait conçu le premier, et, s'il le seconda, ce ne fut point pour fonder un trône à Satan , mais pour s'assurer à lui-même une puissance indépendante. Forcé de suivre les anges déehus dans le gouffre horrible où les relégua la colère de Dieu, il s'y rendit le dernier, revêtu d'une armure brillante et portant devant lui des tables d'or chargées d'une inscription en lettres de feu.
« Princes immortels , dit-il alors aux démons consternés ,
GUANT 11. 29
pourquoi tremblez-vous ainsi ? G*est en triomphateurs que nous devons faire notre entrée en ces lieux, où nous trouverons l'indépendance et la grandeur pour lesquelles nous avons combattu. Pendant que les esclaves de Jébova vous poursuivaient avec les foudres qu*il venait d'inventer , je me suis glissé dans le sanctuaire abandonné, j'y ai trouvé les tables du destin, qui nous annoncent un glorieux avenir; je m'en suis emparé; les voici. Écoutez ce que dit le destin :
c Un des esprits sublimes que Jébova retient encore dans Tesclavage reconnaîtra un jour qu'il est Dieu I II sera chassé du del avec ses divins amis et repoussé dans un des plus affreux déserts de Tespace , où il ne trouvera qu'horreur et désespoir ! Qu'il y entre avec courage, qu'il y reste avec patience. Son vainqueur aussi a long-temps gémi et souffert au milieu du chaos avant qu'il plût à ma volonté suprême de convertir ce chaos en myriades de mondes. Un sort semblable attend les enfers. Un jour Satan en fera un univers plus vaste et plus brillant que celui de son rival, car je lui donnerai moi-même le plan de cette nouvelle création. Telle est ma volonté , moi dont la demeure est l'archétype de la perfection, moi qui suis le seul maître de rmfini, des mondes qu'il contient et des dieux que je leor ai donnés. »
Ainsi parla le perfide Adramelech , et l'enfer n'eut pas même la consolation d'ajouter foi k son mensonge, cai* déjà Dieu l'avait entendu; il confondit le blasphémateur.
Le globe de feu, ce soleil de l'abîme, qui chaque matin sort de l'océan de la mort et s'y replonge chaque soir, interrompit brusquement son cours , tourbillonna dans l'espace , saisit l'im.posieur et le précipita avec lui dans les noires eaux de sa cou^ che glacée. Ils y restèrent pendant sept jours et sept nuits, puis le globe de feu reprit paisiblement sa marche accoutumée , et Adramelech sortit de l'océan de la morti Plus perverti, plus audacieux que jamais , il construisit un palais au mensonge , qu'il appela le temple du destin , s'en proclama le grand-prétrc ,
et y suspendit les tables d*or qu'il avait fabriquées. A cbaque réunion solennelle, il les détache, les porte devant lui et contraint les démons à les adorer.
Chargé de ces tables, dont les princes des enfers eux-méoies se moquent, Adramelech vient s'asseoir près de Satan.
Molloch aussi a quitté les montagnes, où il entasse sans cesse des rochers nouveaux, pour les lancer contre TÉternel, s'il voulait poursuivre les anges rebelles dans leur ténébreux empii*e. Chaque matin , quand le globe de feu sort de Tocéan de la mort, les habitants des enfers voient le redoutable Molloch surchaîner les montagnes par d*immenses rochers qui, presque aussitôt, retombent dans Tabîme, oùle bruit de leur chute est répété par mille et mille échos ; le soir le trouve encore occupé à ce travail inutile. C'est d'un air fier et menaçant qu'il vient prendre sa place sur les degrés du trône.
Le silencieux et sombre Beliel traverse d'un pas soucieux les Images infernales, où il s'efforce en vain de faire éclore la verdure et les fleurs qui embellissent la terre. Le sol maudit ne produit point de moissons, et du sein de ses forêts sans feuillage s'échappent des sources bouillantes, dont les flots de vapeur entremêlés de flammes se prédpitent en mugissant Jusqu'au pied du trône de Satan. Et cependant Beliel le fouille et le bouleverse sans relâche , ce sol maudit ; et quand il compare sa stérilité hideuse aux charmes que le printemps répand sur la nature vivante, il verse des larmes de rage, mêle ses soupirs à la voix terrible des ouragans qui hurlent autour de lui, maudit l'Éternel qui l'a précipité dans cet abîme, et Jure d'en augmenter la stérilité à cbaque siècle qui viendra s'y engouffrer.
Magog arrive le dernier. Avant de frapper sa vue, les flammes qui annonçaient l'arrivée de Satan ont dû se faire Jour à travers les flots épais et noirs de l'océan de la mort, où 11 a fixé sa demeure. Agitées par les blasphèmes qu'il hurle contre le Dieu qui Ta vaincu, les vagues maudites bondissent sans cesse, soit qu'elles le cachent dans leur sein , soit qu'elles le portent sur
leurs bords escarpés. Dès que Magog les foule de son pied , il lance des contrées entières dans Tocéan de la mort , car dans sa rage aveugle il se flatte de pouvoir anéantir les enfers; mais les vallées et les monts qu'il a détruits reparaissent aussitôt
D'innombrables esprits maudits suivent leurs princes, et tous chantent leurs crimes et leurs forfaits. Des harpes d'ébène aux cordes détendues accompagnent leurs chants , qui résonnent à travers la Géhenne (1) comme la foudre quand elle éclate et tombe.
Cest ainsi que chantent les batailles, quand à Theure solenndlerde minuit, les ombres des conquérants les conduisent à travers les airs sur des chars d'airain qui , poussés par le vent du nord , se choquent et se brisent au-dessus du sol encore teint du saog de leurs innombrables victimes.
Le concert infernal , en frappant les oreilles de Satan , lui cause une joie sauvage ; il se lève d'un bond , et son r^ard plane sur tous ses sujets. Au dernier rang il aperçoit les insensés qui cherchent à se persuader qu'un Dieu qui punit et qui récompense n'est que le jeu de notre imagination malade; que la vie n'est qu'un rêve dont la On conduit au néant. Gog, esprit audacieux que l'orgueil a perdu , est à la tête de cette horde que les démons eux-mêmes accablent de railleries amères , car au milieu de leur perversité ils n'oublient pas que l'Éternel existe.
Satan s'est laissé retomber sur son trône, et des pensées som^ bres comme les nuées orageuses qui, à la fin d'une brûlante journée d'été , se groupent sur la cime des monts, s'amoncèlent autour de sa tête appesantie. Mais, s'arrachant bientôt à cette méditation rêveuse , il se redresse , et dit :
« Cohortes intrépides , vous qui avez soutenu avec moi trois jours de luttes terribles dans les pleines de l'empirée , j'aime à croire que vols êtes encore aujourd'hui ce que vous étiez alors.
(1) Nom qoe les Hëbrenx donnaient h Tenfer. Il tîcmI du mol GAcÀômam, qai !»igritfie iorture^ ffrison, [N. du Tr.)
Apprenez donc çf que ]*ai été faire sur la terre , et quelle est la résolution que f ai prise. Oui, les enfers s'écrouleront avant qu'on parvienne à vous dompter! Et Lui! Lui qui jadis tii*a Tonivers du chaos , détruira ses propres créatures avant que je ne loi cède mon pouvoir sur elles ! Qu'il envoie , s'il le veut, des milliers de Messies; qu'il vienne en personne, s'il Tose, pour racheter les enfants d'Adam ; nous braverons sa puissance ; nous resterons des divinités invincibles I Mais qu'ayons-nous à craindre? Son prétendu fils n'est -il pas sorti du flanc d'une mortelle que la destruction réclame ? Et cependant, ô honte étemelle !..• il faut que les princes des enfers le sachent!... à la voix de cet imposteur , plusieurs d'entre vous se sont enfuis du corps des hommes que je les avais chargés de mûrir pour notre royaume ! Misérables lâches ! prosternez-vous dans la poussière ! Ce Jésus qui vous a tant effrayés , je l'ai vu!... j'aurai le courage de le terrasser, si toutefois il y a du courage à châtier un rêveur mortel qui se divinise sur la terre. »
Ainsi parle Satan , et les cicatrices dont la foudre a sillonné son front rougissent et se gonflent ; ses traits annoncent que d'affreuses douleurs le torturent, et pourtant le mensonge et le blasphème continuent à couler de ses lèvres :
ce Un vieux dire , vous le savez tous , berce depuis un temps immémorial le peuple d'Israël de rêves de gloire et de prospérité; et certes, de tous les peuples de la terre, celui-là est le plus rêveur. Ce dire antique lui promet un sauveur qui rafik*anchira du joug de ses ennemis , et fera de son petit pays rocailleux et pauvre le plus puissant empire du monde. Vous n'avez pas oublié le jour où nous apprîmes que des anges s'étaient réunis sur le montThabor (1), en criant : Jésus! Jésus! et qu'à ce nom, les cèdres et les palmiers s'étaient inclinés. On ajouta qu'au
(1) Celle montagne, où TEvangile place la transfigaration de Jësm^ChrisI, est silu'^e en Galilée, dans la plaine d^Ëzdrelon. Son 5oniiuet, conronné d'oliviers et de sycomores, forme un vasle plateau couvert de blé sauvage.
[N. du Tr.)
sortir de cette réunion, Gabriel, tout gonflé d^orgueil, s'était rendu chez une Jeune Israélite, pour lui annoncer qu'elle donnerait le jour à un roi dont la puissance serait éternelle, et qu'il faudrait nommer Jésus. J'ai ?oulu être témoin de la naissance de ce prodige. Je croyais qu^au sortir du sein de Marie , il croî* trait plus vite que la pensée ; qu'un de ses pieds couvrirait la terre, et l'autre l'océan ; que dans sa droite il pèserait le soleil , rt dans sa gauche l'étoile du malin. Le voilà , me dls-je , il ai> rive avec la tempête I irrésistible comme elle, il va t'anéantir !... Fuis . Satan , fuis avant qu'il ne te réduise en cendres I Mais je. n'ai vu qu'un faible enfant qui , pour premier signe de vie, semblable à tous les Ois de la terre , pleurait le malheur de sa naissance. •• Il est vrai quun chœur d'anges a chanté autour de son berceau ; mais les anges descendent souvent sur la terre, car ils oublient que l'ancien Éden n'est plus qu'un vaste cimetière ; et quand Taspect des tertres funèbres le leur rappelle, ils s'enfuient vers les cieux en s^enveloppant de longs voiles de deuil. C'est ainsi qnlls abandonnèrent le berceau de Jésus. L'enfant disparut de la Judée ; ma dignité ne me permit pas de suivre les traces d'un si faible ennemi, et, pour me désennuyer, je fis égorger quelques milliers de nourrissons. A Taspect de leur sang, grossi parles larmes des mères au désespoir, les enfers se réjouirent... Hérode , tu m'entends , parle ! N'est-ce pas moi qui t'ai suggéré ridée du massacre des nouveau-nés? Jéhova a-t-il voulu, a-t-ii pu sauver une seule de ces victimes innocentes? Toi-même n'es-tu pas parmi nous, où tes gémissements attestent ma toutepuissance?... Lorsqu'il mourut, ce roi mon esclave, l'enfant revint d'Egypte. Les premières années de sa jeunesse , il les passa dans le giron de sa mère ; la noble ardeur , l'audace indomptable qui poussent aux grandes actions lui restèrent inconnues. Ne pouvant croire à tant d'insignifiance , à tant de lâcheté chez celui que les cieux avaient annoncé avec emphase , je demandai aux forêts du Liban , aux plages désertes dje la mer Morte, s*ll ne leur avait pas confié quelques projets contre les en-
fers et leurs princes ; et la Jadée entière me répondit iju^elle ne Pavait jamais vu que plongé dans la contemplation des fleurs et des étoiles , ou bien entouré d*enfants , et chantant avec eux les louanges de Jéhova. Votre roi, mes élus , se serait abîmé dans Tennui, s'il n'avait pas trouvé moyen d'arrêter quelques âmes dans leurs élans vers les cieux, pour les envoyer ici grossir nou-e cour. Un jour, cependant, que Jésus se promenait seul sur les bordsdu Jourdain, je crus un instant qu'il allait devenir digne de mon attention, car des rayons célestes Tentouraient. Ce n'était pas une folle illusion I... Ces rayons, je les ai vus, vus de mes yeux immortels I... ils descendaient des réglons éthérées que nous avons habitées jadis, et leurs frémissements répétaient à mes oreilles et les hymnes des séraphins, et l'harmonie de leurs harpes d'or. Il me fut impossible de décider si ces rayons brillaient ainsi pour glorifier l'enfant de la terre, ou si c'était une ruse de Jéhova pour intimider les esprits courageux qui ont osé s'affranchir de ses chaînes. Le tonnerre gronda ; au milieu de ses mugissements, j'entendis ces paroles : Celui-ci est mon fils bien aimé , en qui f ai pris mon bon plaisir. Écoutez-le (1)L.. Ces mots furent sans doute prononcés par Éloha ou par quelque autre esclave de Jéhova. Sa voix, à Lui, est plus imposante et plus terrible, vous le savez, car vous l'entendîtes tons lorsqu'elle nous précipita dans cet^ abîme!.... J'oubliais de vous dire que ce prétendu sauveur avait été annoncé par un prophète sauvage. Habitant les déserts , où l'avalent jeté sa haine pour les hommes, il leur criait du haut des rochers , à travers lesquels le poussait le plus sombre des esprits prophétiques : Voici venir l'agneau de Dieu
(1) Évangile selon saint Mathieu, cliap. 17« vers. 5. Dans ce mëiue chapitre il est dit que Jésus se rendit ovec Pierre, Jean et Jacques dans un endroit écarte, où il leur parut tout-b-coup resplendissant de lumière, et que les paroles qu*oii vient de citer sortirent d'une nuée. Les disciples, saisis de lerreur, se prosternèrent & terre; Jésus les rassura, reprit sa forme habituelle, et continua sa roule arec eux. Cesl & cette transfiguration de Jésns-Ghrist que Satan fait allusion ici. [N. du Tr.)
CHANT II. d5
chm*gé de tous les péchés du monde! O toi, qui es aussi ancien que l'éternité ^ Je te salue I Dans ton sein, qui est la plénitude de la miséricorde ^ nous puisons la grâce par la grâce. Moïse nous a fait connaître la loi; c'est par l'oint du Seigneur que nous arrive la vérité et l'amour (1). Que pen- 8e^vous de cette prophétie? N'est-ce pas ainsi que parlent les foQs quand ils redisent les hallucinations qui viennent parfois porter une darté mensongère dans les ténèbres de leur esprit? Groit-on les princes des enfers impuissants pour pénétrer le mystère des deux ? Co Messie qui nous combattit jadis sous une armure invulnérable, pense-t-on le dérober à nos regards en le cachant sous une enveloppe que nous pouvons anéantir au gré de nos caprices? Il se croit quelque chose, cependant, Tatôme qui fait mouvoir cette enveloppe; il réveille les malades endormis , et puis il dit : Voyez , je leur ai rendu la vie. Mais ce n'est là que le commencement de ses prestiges; 11 ose soutenir qa*il rachètera l'espèce humaine du péché et de la mort!... Du péché, qui naît avec Thomme, qui grandit avec loi, qui sans cesse s'élève et se révolte contre l'esclavage honteox où le devoir cherche en vain à le retenir; de la mort, de notre plus fidèle alliée^ qui, au moindre de nos gestes, égorge des générations entières! 11 va même jusqu'à prétendre qu'il vous rachètera toutes , vous , sombres âmes, mes sujettes, vous que j'ai été chercher à travers la création pour peupler mon vaste empire , comme les vagues de la mer couvrent leurs rivages en y déposant les grains de sable qu'elles ont arrachés aux contrées les plus lointaines. Et vous , anciens esclaves de Jéhova , vous qui avez si chèrement acheté votre liberté , vous
(i) Ce» paroles Bont nue imitation des prophéties de saint Jean-Bapliste, dit le Précarsear, rapportées dans Tévangile de saint Jean, Tapôlre, chap. 1". Satan ne ks cite pas teituellement, il les défigare et les obscarcit afin de ranimer le coQrage de sos snjels, en leur montrant sous an jour ridicule l'homme choisi par DicD pour précéder et annoncer le Messie. On a pa voir qa*il dédaigne même (le le nommer, et qu'il so borne à le désigner par Tépilhete injurieuse de prophite iomag*. {N. du Tr,)
prosternerez-vous dans la poussière devant THomme-Dieu? Ce que la toute-puissance des deux n'a pu obtenir de nous, il nous Farracherait, Lut , pétri de vils éléments soumis à la desiructlon !... Fils de Marie, tu perceras la nuit éternelle de Tablme, dit-on, tu éteindras les flammes de la damnation, tu briseras mon sceptre!... Songe à toi, téméraire! Avant de ressusdterles morts, commence par t'affrancbir toi-même des chaînes de Fange exterminateur ! Déjà son glaive est suspendu sui* ta tête, toi qui as osé lui disputer la pâture que j'avais Jetée sur son passagel Eh bien , tu vas tomber sans vie dans la poussière qui tourbillonne sous les pieds du plus terrible de mes agents. Alors je dirai à tes yeux qui auront cessé de voir : Regardez, les morts se lèvent; je dirai à tes oreilles qui auront cessé d^eotendre : Écoutez, les morts chantent leur réveil ; et Touragan, en emportant ton âme, te criera : En avant ! en avant ! les portes des abîmes ont hâte de s'ouvrir devant toi; leurs princes Font préparé une entrée triomphale!... Si Jéhova n'enlève pas à l'instant même dans les cieux la terre et ses habitants, il en adviendra ce que je viens de vous dire. Oui , Jésus mourra ! et sous les yeux des cohortes célestes , je sèmerai ses cendres sur la route qui conduit aux enfers ! C'est ainsi que se venge Satan !... »
Le prince des ténèbres se tait; l'enfer lui répond par des hurlements de joie ; ces hurlements font retentir les voûtes sépulcrales de Jérusalem , et la tempête, qui les apporte en ce lieu funèbre, dépose aux pieds du Messie une feuille morte. Un faible vermisseau s'y était attaché, il allait périr; l'Homme-Dleu lui conserve la vie par un regard, et de ce même regard il lance la terreur et l'effroi dans l'âme de Satan. Et au même instant ce roi des ténèbres, muet et tremblant sur son trône d'airain, voit dans les princes infernaux rangés autour de lui^ des rocs vacillants prêts à l'engloutir sous leurs ruines.
Abdiel-Abbadona , forcé d'obéir à l'appel de son maître, est venu se ranger avec tous les habitants de la géhenne autour du trône infernal. Préoccupé sans cesse par de sombres pensées.
il cherche toujoui^s la place la plus solitaire. L'avenir relTraie , le passé ne lui offre que des remords, le regret cuisant du temps hem*eux où il lui était permis de se dire Tami , le frère de cet autre Abdiel , séraphin resté digne de sa sublime destinée , met le comble à ses angoisses.
Au jour terrible de la révolte des anges , Abdiel avait été le premier se placer à la droite de rÉternel. Sous son ombre, Abbadona, qui le suivait de loin , était devenu invisible aux regards des rebelles; il allait se trouver à Tabri de leurs séductions, quand tout-à-coup le bruit du cbar de Satan , les cris de guerre de ses bataillons retentirent à son oreille. L'attrait du périt enflamma son cœur héroïque ; Tespoir d'acquérir une divinité indépendante égara son esprit ardent. En vain son céleste ami le supplia de le suivre : sourd à la voix de l'amitié, altéré de gloire, enivré d'orgueil, il rentra dans les rangs ennemis, lui, séraphin , appelé à l'existence par le sourire de Jéhova , sourire indicible , qui éveilla pour l'éternité deux auges à la fols. En s'élançant de leur berceau d'azur ^ que les ailes pourprées du matin balançaient mollement dans l'infini, les célestes jumeaux se regardèrent dans une joyeuse extase, enlacèrent leui*s bras, et se prosternèrent ensemble aux pieds de l'Éternel ; et les séraphins, du haut de leurs nuages d'argent, les saluèrent du doux nom de frères; et leur créateur, se dévoilant devant ces nouveau^ nés, les bénit en leur donnant à tous deux le nom d'Abdiel. Ce souvenir, en flottant sans cesse dans la pensée d'Abdiel- Abbadona, augmente pour lui les tourments de la damnation, cl le nouveau crime que Satan veut faire partager à ses sujets le fait tressaillir d'horreur. 11 va protester, ses lèvres s'agitent, et par trois fois sa poitrine oppressée ne laisse échapper qu'un long soupir. Tel gémit un guerrier tombe sur le champ de baUiille , quand une dernière foi^ il tourne son regaitl mourant vers les vainqueurs ^ autrefois ses amis , ses frères , et qu'il a trahis ,
égaré par une coupable ambition. Cependant l'ange rebelle a
retrouvé la force d'exprimer sa pensive :
« Vous tous qui siégiez ici, vous mé serez éternellement opposés, je le sais; n'importe, je veux parler. Satan ! je te hais plus encore que je ne me hais moi-même I Que le Créateur te redemande éternellement cet esprit immortel que tu as détaché de lui ! qu'il te les redemande tous , les malheureux que tu as perdus ! Que du haut des régions célestes la voix du tonnerre lance Tanathême dans le fond des abîmes ! Que le rugissement de Focéan de la mort réponde : Malheur ! malheur î malheur ! Que ses vagues noires et glacées t'engloutissent avant que tu aies pu réaliser le plus grand, le dernier de tes crimes , le meurtre du Messie ! Que les cieux et les enfers m'entendent : je proteste contre cet affreux projet ! Misérable Satan I la foudre vengeresse n'a-t-elle donc pas encore assez profondément labouré ton front ? Oserais-tu croire que TÉternel n'a plus le pouvoir de nous dompter, nous, esprits malfaisants, qui entraînons sans cesse dans le séjour de la mort éternelle les humains créés pour immortalité? Et tu voudrais t'élever contre celui qui doit les racheter tous? Ah ! ne nous enlève pas ainsi à jamais l'espoir d'un léger adoucissement à nos maux I Satan! toi dont la vue seule suffit pour me rendre les tourments de la damnation plus insupportables, je te le prédis; un seul regard du Messie te clouera au fond de la géhenne , chargé de honte et de malédictions nouvelles. »
Il dit, et le prince des ténèbres, bouillant de rage, lève la main pour lancer contre l'audacieux Abbadona un des rochers d'airain amoncelés autour de son trône. Mais son bras, paralysé par la fureur, retombe, et un sourd gémissement s'échappe de sa poitrine. Adramelech s'enorgueillit de l'impidssaute colère de Satan , qui lui permet de prendre la parole à sa place*
« Lâche ! s'écrie4-il , puisse ma voix t'arriver à travers le plus noir de nos nuages, toi qui du fond de ta poussière oses insulter Satan et moi son ^al ! S'il est vrai que tu souffres , vil esclave I c'est que la peur te torture. Fuis les régions des indomptables ,
GlIANï n. 3»
abandonnes les princes et les génies qui te traitaient en frère , va chercher un refuge dans le yide; que Jéhova t'y construise un royaume consacré aux sottes lamentations du repentir! Là ton immortalité s*écoulera d'une manière digne de ton grand cœur I Va , va donc , te dis-je , va te prosterner devant ce Dieu que tu as combattu jadis , parce qu'alors tu sentais que tu étais Dieu comme lui!... Viens, Satan! viens, que le triomphe que nous allons remporter sur la terre frappe d'épouvante les esprits pusillanimes qui doutent de notre puissance. Labyrinthe de la ruse, ouvre-toi devant le Messie ; il n'est point de fil protecteur pour celui que ma main a poussé dans tes détours sans issues ! Lors même que , pour sauver Jésus , Jéhova lui aurait prêté sa préscience, le feu deFabîme nous vengerait encore de lui. Tremble, terre maudite I nous allons te porter et la mort et l'enfer.»
Les habitants de la géhenne hurlent de joie; le trépignement de leurs pieds ébranle le sol, et l'écho de leurs cavernes répète le cri unanime qui demande la mort du Messie. Le cadran de l'éternité tressaille ; pour la première fois depuis que Dieu peupla l'infini , son aiguille s'arrête pour marquer l'instant oii l'esprit des ténèbres osa concevoir on aussi noir forfait
Satan et Âdramelech descendent de leur trône, et sous leurs pas les degrés craquent comme les fondements d'un monde qui s'écroule. Les rugissements de la foule des maudits accompagnent tes deux princes jusqu'aux portes des abîmes.
Abbadona les a suivis de loin. Il espère encore qu'ils renonceront à leur criminelle entreprise , ou qu'un gouffre béant les engloutira tous deux. Arrivé près du dernier portail , il aperçoit les anges qui en gardent l'entrée. Infortuné Âdiel-Abbadona I quel est ton désespoir en reconnaissant dans l'un d'eux cet autre Âbdiel , jadis ton ami, ton frère , la moitié de toi-même !...!! baisse les yeux en soupirant ; il veut retourner sur ses pas et s'avance malgré lui ; une seule pensée distincte lui reste , celle de s'élancer dans l'infini pour y chercher ime place où il puisse pleurer seul et toujours. Son coeur bat avec violence ; sur son
visage coule des larmes que les anges qui souffrent peuvent seuls répandre ; sa poiiiiae se gonfle de soupirs plus douloureux que le dernier souffle d*un mourant.
Abdiel détourne les yeux du triste Àbbadona, et les lève vers les deux.
« Abdiel! mon frère! soupire Tange déchu, tu l'es donc h jamais séparé de moi? Oh ! oui , mon châtiment est éternel !... Pleurez , oh ! pleurez sur moi , sublimes enfants de la lumière , c'est pour toujours qu'il a cessé de m'aimer, lui qui fut la moitié de mon âme ! Berceaux embaumés qui nous prêtiez votre ombrage pendant nos doux entretiens , ne fleurissez plus ; cessez de couler, ruisseaux célestes , qui mêliez vos murmures à nos chants de bonheur , Abdiel est mort pour son malheureux frère ! Nuit éternelle ; pleure avec moi ; abîmes ténébreux , que Fétho de vos montagnes répète avec moi : Abdiel est mort pour son malheureux frère! »
Cette plainte touchante qu'il n'avait osé adresser au séraphin resté pur et sans tache , il l'a exhalée dans l'espace immense qui se déroule devant lui. La foudre étincelante et rapide l'effraie ; le doux éclat des astres qui se bercent dans leurs lits d'azur à franges d'argent Téblouit. Sa douleur l'avait poussé à s'enfermer dans les solitudes les plus ténébreuses de l'enfer, et depuis bien des siècles il n'avait pas vu une seule fois le spectacle de l'univers qu'en ce moment il contemple avec une admiration mêlée de terreur.
« Je vous revois donc encore une fois, s'écrie-t-il, mondes innombrables , bienheureux enfants de votre créateur et du mien ! que ne puis-je m'élancer dans vos sphères et ne revenir jamais dans ces antres de la damnation! Soleil ! lampe éternelle de l'empirée, et vous, étoiles, diamants merveilleux de la natare, parlez, n'étais-je pas déjà plus édncelant que vous quand la main de TÉternel vous suspendit dans l'infini? Et maintenant me voilà noir et difforme!... Gienx! que votre aspect me remplit
d'épouvante ! C'est là que j'habitais naguère, c*cst là que je roe suis révolté contre mon Dieu!... Calme de Tinnocence, ma compagne chérie dans les vallées de paix et de bonheur, où es-tu maintenant? Mon jage t'a remplacé dans mon âme par la terreur, par le désespoir; à peine me permet -il de contempler les merveilles de sa création. Si je pouvais du moins me prosterner devant mon maître offensé , car le doux nom de père , ma pensée même 'n'ose plas le lui donner. Juge étemel et terrible ! le réprouvé ne peut-il te supplier de laisser tomber un regard sur lui ? L'espérance est-elle à jamais bannie du gouffre où je gémis ? Ah ! si du moins je pouvais ne plus être!.... Sois maudit, jour brillant où les séraphins saluèrent leurs frères nouveau-nés ! Éternité ! pourquoi l'as-tu tiré du néant » ce jour solennel? Et s'il fallait qu'il fût pour compléter les anneaux de ta chaîne , que ne l'as-tu rendu triste et sombre comme la nuit éternelle qui passe et repasse vide de créatures, précédée par l'orage et la mort, suivie par la colère et la malédiction de Dieu!... Tais-toi, oh! tais-toi, blasphémateur ! tu te révoltes une seconde fois contre le souverain de la création ! Écroulez-vous , soleils , étoiles , couvrez-moi de vos débris ; dérobez-moi aux regards du juge qui m*épouvante ? Et pouitant j'ose t'interroger. Inexorable, parle? Est-il vrai que dans ton éternité tu n'aies pas laissé de place à l'espérance? Est-il vrai que tu sois sourd aux cris du repentir, toi , notre père à tous, principe d'amour et de miséricorde ?... Qu'ai-je dit! j'ai appelé Jéhova par des noms qu'un pécheur ne doit pas lui donner. Déjà sa foudre me menace, fuyons!... mais où? comment?... M'importe, fuyons.., »
Il dît, et son regard, plongeant dans l'abîme du vide, supplie le Dieu vengeur d'y allumer un feu qui consume les esprits immortels; mais il supplie en vain, pas une étincelle ne sillonne tes ténèbres. Il s'en détourne avec horreur et s'élance au milieu des paraboles immenses où se meuvent des globes sans
nombre , s'abat sur un soleil et contemple les étoiles ([iii se
pressent, se heartent, se soulèTent comme les ?agues enflammées d*ime mer de feu.
Un monde errant et sombre s'avance au hasard; il s'allume, 11 pétille , il éclate ! Abbadona se précipite au milieu de ses débris enflammés, espérant y trouver la mort; mais la mort le repousse, et il tombe lentement dans un profond ravin du mont des Oliviers. C'est ainsi qu'une montagne, formée sur un champ de bataille par les ossements blanchis des guerriers qui s'y sont égorgés, s'abîme au milieu du sol entr'ouvert par une commotion de la nature.
Satan et Adramelech aussi viennent de s'approcher de la terre. Adramelech l'aperçoit le premier dans un lointain bleuâtre. Cette vue l'arrache aux noires pensées qui pressaient son âme comme jadis les vagues de TOcéan pressèrent le globe terrestre lorsqu'elles détachèrent des trois anciens mondes les plages immenses de la lointaine Amérique.
« Oui, la voilà se dit Adramelech, la voilà cette terre où je régnerai seul dès que j'aurai éloigné Satan et vaincu le Messie, qui le glace de crainte. Mais pourquoi ne régnerai-je que sui* ce globe ? pourquoi épargnerai-je ces milliers d'autres mondes qui , depuis trop long-temps, jouissent d'une paix inaltérable? Que la mort voyage enfm d'étoile en étoile ; que la nature entière ne soit plus que la tombe de tous ses enfants. Seul et triomphant, je m'asseoirai sur cette tombe ; mon regard en mesurera la profondeur avec le rire indicible de la vengeance satisfaite , et mes mains sèmeront la cendre des morts et la poussière des mondes à travers les plaines de l'inûni I... S'il plaisait à Jéhova de reconstruire ces mondes et de les peupler de créatures nouvelles , je reporterais de nouveau de monde en monde le péché , la mort et la damnation !... Adramelech, voilà ce que tu peux... Et si tu réussissais enfin à inventer un trépas pour les immortels, un trépas pour Satan !... Esprit puissant qui animes Adramelech, je te maudis si tu ne peux trouver le moyen de tuer Satan !... Oui , il faut que Satan s'anéantisse ! qu'il ne soit plus rieu , quand je
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deTrais mourir avec lui, car il vaut mieux ne pas être que de partager le pouvoir suprême !... Rassemblez-vous, mes pensées; délibérez comme les dieux quand ils tiennent conseil ; trouvez le moyen d'anéantir un esprit !... Le temps est venu enfin d'exécuter ce que je rêve depuis Tétemité !... Si Satan ne se trompe pas. Dieu s'est réveillé; il vient d'envoyer un médiateur pour nous arracher l'empire que nous avons conquis sur les hommes... Non , il ne se trompe pas Satan ; Jésus , depuis Adam , est le plus grand des prophètes, il est le Messie I Eh bien, que sa défaite me rende digne de régner seul sur tous les esprits infernaux!... Satan, c'est assez pour toi de tuer l'enveloppe mortelle de l'Homme-Dieu ; avant de t'effacer de la création , je te procurerai ce faible triomphe ; et, tandis que tu disperseras péniblement la poussière de son corps, moi je tuerai son âme !... »
C'est ainsi que sa pensée, tourmentée par des désirs gigantesques, se perd en noirs projets. Dieu, qui lit dans Tavenir, l'entend et se tait.
Sombre et rêveur, Adramelech s'est arrêté sur un nuage porté par la nuit. Immobile, le front brûlant et crispé par la fureur, il écoute le bruissement de la terre, qui, dans son mouvement nocturne , chasse les ténèbres, devant elle. Ce bruissement le rappelle à lui-même ; il se tourne vers Satan , et tous deux s'élancent, volent et se précipitent sur le mont des Oliviers pour y chercher le Messie et ses disciples : c'est ainsi que des chars armés de faux tranchantes , lancés par des ennemis perfides , roulent dans la vallée où de nobles guerriers attendaient avec calme le signal du combat.
CHANT m.
Le Messie est toujours dans les tombeaux ; les souffrances de la rédemption augmentent dans son âme. Éloha descend du ciel pour compter ses larmes.— Un séraphin du soleil , envoyé par les palriarcbes, vient pourvoir Jésus, sur le mont des Oliviers. — Il y rencontre les anges gardiens des apôtres, qui lui apprennent à connaître le caractère et la vie de chacun de ces élus du Sauveur. — Satan abuse Judas Ischariotc par un songe qui raffermit dans ses criminels desseins.—Jésus, qui s'était endormi, se réveille et vient parler à ses disciples. — Judas se tient à l'écart et finit par s^éloigner. — Satan le suit« et continue à le pousser au crime. '
Je te salue, ô toi qae je revois enOn, terre chérie où j'ai reçu le jour ! Sois béni, sol natal, toi qui me couvriras avec une tendre sollicitude quand j'irai dormir dans la tombe que tu me prépares dans ton sein frais et pur. Mais cette tombe , j*ose l'espérer, ne s'ouvrira pour moi [que lorsque j'aurai terminé l'hymne de la nouvelle alliance. Oh ! alors elles pourront rester muettes les lèvres du poète qui ont osé chanter le Messie; ils pourront se fermer, les yeux de l'enfant d'Adam qui ont versé tant de larmes de joie quand ils s'égaraient dans les nuages qui nous voilent la gloire des cieux ; et ses fidèles amis pourront déposer ses restes glacés dans le berceau de l'éternité ! Vous tous qui un jour me donnerez cette dernière preuve de votre affection , puissiez-vous entourer ma tombe de palmiers toujours verts, de laïu-lers aux fleurs suaves et pures comme le premier sourire de l'innocence. Le réveil me paraîtrait plus beau si, en secouant les cendres de la mort, je me trouvais sous un ombrage dont le doux parfum uic rappellerait les tendres soins de i'amiiié.
Et toi , muse de Sion , sévère comme ]a Justice , et bienveillante pourtant , tu m'as conduit aux enfers et ramené à la lumière, mais tu n'as rien fait si tu ne rassures pas nion âme ébranlée par les afireuses images qui viennent de passer devant elle. Qu'un seul de tes célestes accords la pénètre , et elle retrouvera la force de chanter le sublime mystère de la rédemption.
Le Messie est encore seul avec Jean sous les lugubres voûtes où Jérusalem dépose ses morts. Assis sur des ossements blanchis, à Tombre des ailes de la nuit, il médite sur lui-même, immortel comme son père , et sur l'espèce humaine vouée à la mort. 11 voit les péchés des temps passés et des temps à venir, et Satan , qui commande en maître à cette infernale cohorte. L^esprit des ténèbres entraîne tes enfants d'Adam toujours plus loin du regard protecteur de Dieu; il les attire vers lui, il les engloutit comme le gouffre qui tourbillonne au sein d'une mer que des rives indomptables ont enfermée dans lin lit trop étroit, attire et engloutit les flots d'une mer voisine , et le navigateur imprudent qui les parcourait avec la sécurité trompeuse que donne l'ignorance du danger.
L'âme déchirée par cette vision prophétique , Jésus lève sa pensée suppliante vers son père , qui , en ce moment suprême , le contemple du haut de son tr<^ne de souverain juge. Une majesté sévère brille dans le regard de l'Éternel ; il va prononcer sur le Messie le plus terrible des arrêts. Mais un sourire d'ineffable bonté, de tristesse divine, adoucit cette effrayante sévérité , un sourire, une larme diaphane , immense , une larme de l'Éternel !... la seconde que les cieux aient vue étinceler à la paupière de leur créateur : la première, il la versa quand le péché d'Adam perdit le genre humain ! . . .
L'orage gronde, la terre tremble, les vents mugissent, les mers tressaillent dans leurs vastes bassins , les astres se voilent de nuages, la nature entière frémit devant la muette douleur du père, devant la sublime résignation du fils, et les mondes, saisis
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de respect et de terreur, s'arrêtent dans leurs immenses paraboles.
Porté sur des nuages d'argent, Ëloha, le plas grand des séraphins, descend sur la terre ; il arrive dans les tombeaux, s'arrête près du Messie, compte ses soupirs et ses pleurs, et remonte vers les cieux.
Jésus se relève de la poussière où il s'était prosterné ; il touche les yeux de Jean et leur prête pour un instant le pouvoir de contempler les immortels. Le bienheureux disciple distingue le séraphin dans tout sgn éclat céleste ; il tressaille , sa poitrine semble se briser sous le poids du bonheur qui l'accable; ses bras enlacent les genoux du Messie , et , pour la première fois , ses lèvres tremblantes le nomment le sauveur du monde, le Dieu éternel.
Depuis plusieurs heures, les autres disciples de Jésus, inquiets de sa longue absence, se sont réunis au pied du mont des Oliviers. {Jn seul d'entre eux a cessé d'être digne de sa haute vocation ; les autres, pleins d'innocence et de candeur, ignorent tons les trésors de vertu que renferme leur cœur ; mais Dieu le sait ,'il les a créés pour la gloire éternelle. Avant de les envoyer sur la terre il leur a fait préparer des sièges d'or entre les quarante places d'honneur qu'occupent les patriarches des cieux. Un jour , de sombres nuages s'amoncelèrent au-dessus d'un de ces sièges, puis les nuages se dilatèrent en brillants rayons, et la voix d'Éloha prononça ces paroles terribles : Il a perdu le trône des élus ! un plus digne que lui viendra s'y asseoir.
Les anges, gardiens des disciples du Messie, sont venus les rejoindre sur le mont des Oliviers. Invisibles à leurs regards « ils s'apprêtaient à les suivre quand un séraphin, arrivant du soleil, se présente au milieu d'eux. C'est un des quatre génies qui, après le sublime Uriel, dbigent le mouvement des astres ; les cieux lui ont donné le nom de Sélia.
0 Mes célestes amis, dit Sélia aux anges gardiens, n'est-ce pas sur cette montagne que souffre le Messie ? Les âmes des
patriarches m'ont envoyé vers lui. Hélas ! pourquoi la terre a-t-elle si tôt dérobé à la clarté du soleil le point sanctifié par son sauveur ? C'est en vain qu'Uriel continue à laisser tomber ses rayons vivifiants, ils éclairent un autre hémisphère; cet hémisphère n'a point d'attrait pour nous , car ce n'est pas là que PHomme-Dieu s'avance vers l'autel du sacrifice ; indiquez-moi, mes frères , la vallée où je dois le rencontrer. Je recueillerai ses paroles , ses soupirs et ses larmes pour les porter au soleil , d'où nos saints patriarches ne peuvent plus le voir, puisque la nuit jalouse le dérobe à leurs regard^. »
Et Orion , Tange de Simon Pierre, répond :
« Celui que tu cherches , ne le vois-tu pas au pied du mont, à l'entrée des tombeaux ? »
Sélia aperçoit le fils de l'Éternel , et reste dans une douce extase. Les heures nocturnes déploient leurs sombres voiles au-dessus de sa tête. Déjà deux de ces fugitives messagères du temps se sont perdues dans l'éternité, et le séraphin est toujours immobile à sa place.
Un sommeil léger et doux , le dernier dont Jésus doit sentir l'inflaence sur la terre, s'approche lentement, et la paix du juste, envoyée parl'Ëternel, répand aussitôt sur son élu ses plus suaves parfums et l'entoure de ses plus indicibles bruissements; le Messie s'endort!...
Sélia se rapproche des anges , et leur adresse la parole avec un sourire fraternel :
« Dites-moi , je vous prie, quels sont ces hommes qui se promènent à pas lents au pied du mont? Une douleur douce, profonde , voile leurs traits et ne les obscurcit point; c'est ainsi que s'aiOigent les belles âmes. Ils pleurent sans doute la mort d'un ami vertuenx. »
« Félicite-toi, répond Orion; tu vois les douze bienheureux disciples que le Rédempteur a daigné choisir pour amis, et dont il nous a confié la garde. Nous le voyons , nous l'entendons quand , avec
liS LA MESSIADF.
une tendre condescendance, il emprante aux choses de la terre les images par lesquelles ilcherche à les initier aux vertus immortelles. Ah ! Sélia, si tu pouvais le contempler dans toute la plénitude de sa divine amitié, ton cœur se dilaterait de bonheur ! Qu'il est doux de les entendre les aimables disciples quand ils s*entretiennent de leur maître bien-aimé ! Plus d'une fois , ils m'ont fait regretter de n'être pas de la race d'Adam. Oui, si mon âme pouvait habiter un corps périssable comme celui que le Messie a emprunté à la terre, je pourrais du moins mourir pour lui ; et, quand mon dernier soupir s'élèverait triomphant vers le trône céleste, toi, Sella, tu^me ramènerais dans les deux par le plus beau de tes soleils. »
Sélia est resté absorbé dans la contemplation des apôtres.
« Les voilà donc, s'écrie-t-il , ces amis de Jésus dont les anges envient la gloire ! Oui, elle est digne d'envie cette gloire ; le fils de rÉternel les traite en frères... Un jour, ils seront assis près de son trône sur des sièges d'or, d'où ils jugeront avec lui les peuples et les rois de la terre ! Depuis long-temps j'ai vu leurs noms briller sur les pages sacrées du livre de vie. Que j'apprenne par vous à connaître ceux qui portent ces noms. Quel est celui dont les regards étincelants semblent demander à tout ce qui l'entoure le maître chéri dont la longue absence l'inquiète? »
« Ce disciple, répond Orlon, est le plus grand des douze : c'est Simon Pierre, confié à ma garde. Je suis près de lui quand il écoule avec un saint ravissement les leçons du Messie ; je l'observe quand loin de lui son cœur s'abandonne aux pressentiments des mystères sublimes qui vont s'accomplir. Pour l'apprécier tout entier, il faudrait comme moi pouvoir lire au fond de son âme , et cependant Jésus l'a dit , il le reniera trois fois I... Révélation funeste ! Pierre ! mon ami , mon frère, quand tu l'entendis sortir de la bouche de ton niaî;re, tu juras que jamais tu ne te rendrais coupable d'un pareil crime ! Le fils de l'Éternel répéta les. mêmes paroles, et son regard s'arrêta
sur toi plein d*une ineffable bonté; le pardon déjà brillait dans ce regard sublime !... Infortuné Pierre, ta faute est donc certaine ? Quel esprit parfait peut répondre de loi , puisque tu dois faillir ! Mais quel pécheur aussi doit désespérer de la miséricorde d*un Dieu graciant d'avance le disciple qui doit le renier ! »
Touché de la douleur d'Orion, Sélia cherche à le consoler,
« S'il faut qu*ii tombe, dit-il, ce mortel noble et généreux , il se relèvera plus beau , plus fort que Jamais. Mais nomme-moi cet homme qui s'approche de lui avec une tendre sollicitude. »
0 C'est son frère, André, répond Tange gardien de cet apôtre ; il fut d'abord disciple de Jean le Précurseur ; un seul mot da Messie suffit pour l'attacher à lui ; il est prêt à verser son sang pour son maître. »
L'ange Libaniel désigne un troisième apôtre qui s'avance vers les deux frères :
« Regarde, ami Sélia, c'est Philippe. Quelle sérénité céleste embellit son visage ! Son cœur est tout amour, sa pensée est un hymne continuel à la gloire de l'Eternel ! Sa vue seule suffirait pour toucher, pour convaincre , et cependant il a reçu le don de l'éloquence ! Les douces paroles qui charment, consolent, persuadent, découlent de ses lèvres, comme la rosée tombe du ciel dès les premières heures^dn jour, comme les plus suaves parfums s'échappent le soir du calice des fleurs. »
« Et cet autre qui se promène silencieux et solitaire à l'ombre des cèdres?»
« C'est Jacques , le fils de Zébédée , répond son ange gardien. L'ambition du sage n'aspire qu'à des triomphes célestes ; paraître grand et sans tache à la face de toutes les générations le jonr où les morts sortiront de leurs linceuls , tel est l'unique d^r de Jacques. Il suit les pas du Messie , moins en simple mortel qu'en saint qui déjà pressent ses hautes destinées. Touché des vœux que forme son âme divine, le ciel ne tardera pas à les exaucer. Bientôt il remportera une victoire éclatante à la vue de
runivers; Jacques jouira le premier, parmi les douze apôtres» de la gloire du martyre. »
« Ami Sélia , dit l'ange Megidoo, jette un regard bienveillant sur le jeune homme que tu vois assis là-bas sur cette pierre ; c^est Simon le chananéen, autrefois humble berger de la vallée de Saron (1) . Jésus s'étant arrêté dans sa modeste chaumière, Simon se hâta de tuer le plus aimé de ses agneaux, et prépara un repas an divin prophète. £t quand le Messie lui dit : Suis-moi, il abandonna son troupeau , et se donna tout entier au maître dont son cœur sent la divinité sans que son esprit puisse la comprendre. »
L'ange Àdoram prend la parole à son tour :
« Celui qui s'approche en ce moment des autres disciples est Jacques, fils d'Alphéc. Son air sévère, son maintien grave, annoncent une vertu rigide, un caractère silencieux. Sa bouche donnera peu de leçons aux siècles à venir, mais^ vie leur léguera de grands exemples. Les hommes pourront Toubtier, mais rÉternel lui réserve ses plus belles couronnes. »
Et range gardien de Thomas dit :
« Voilà mon jeune protégé qui sort du milieu des sombres rochers, où souvent il se perd en méditations au-dessus de ses forces ; dans chaque pensée son esprit trouve toujours une pensée nouvelle. 11 se serait égaré dans ce chaos si le Messie n'avait daigné l'appeler à lui ; mais sa tête méditative cherche encore à sonder les profondeurs de l'inconnu. «
« Je vais t'instrmre à mon tour du rare mérite de Mathieu, dit son divin protecteur à Sélia. Elevé au sein de lopulence , formé à l'amour de l'or, un regard du Messie l'a relevé de cet état abject. C'est ainsi qu'un héros, quand la patrie l'appelle, s'arrache aux charmes dangereux de la mollesse ; mais ce n'est point nue gloire mortelle qu'attend Mathieu ! Dans l'arène où la vertu combat avec le péché, chaque victoire de ce disciple sera inscrite dans les cieux. »
[1] Vflllée de In Palestine, célèbre dan» les livres saints. [N. du Tr.)
CHAINT m. 51
L*ange Siona dé»gne à Sélia un vieillard vénérable dans l'attitude de la méditation, et dit :
« G*est Barthélémy. La piété, le calme, qu^annoncent ses traits sont en harmonie parfaite avec sa tête blanchie , siège de pensées sublimes , de vertus célestes ! Sa vie et plus encore sa mort attireront les regards de peuples nombreux. Au milieu d'une cruelle agonie, il sourira à ses frères et à ses meurtriers Oh! alors, mes célestes amis, nous nous hâterons d'essuyer son vidage ensanglanté^ afin que les hommes voient le sourire du martyr^ et que ce soiu*ire leur fasse connaître le Dieu qui mourut pour eux. o
« Et ce jeune homme, au front*pâle, aux lèvres silencieuses, c'est Lebbée, dit Fange de ce disciple; il n'estfpoint d'âme plus tendre, plus aimante que la sienne, pas même celle des anges ! Quand FÉt^rnel m'ordonna de la faire sortir des régions qu'elles habitent toutes avant de descendre sur la terre , je me rendis 30us l'ombrage épais et mystérieux que vous connaissez. Là , je trouvai l'âme de Lebbée enveloppée d'un nuage paiâble; elle avait plus d'une fois écouté nos plaintes, vu couler nos larmes sur les vices et les misères humaines; et cette impression de tendresse, de mélancolie céleste , resta sa faculté dominante ! Je la confiai en soupirant au souffle d'une brise matinale qui l'apporta sur le lit de ] douleur où gémissait une mère expirante, et Lebbée naquit! En vain, j'écartai de son berceau tous les maux qui assiègent l'enfance, il pleura davantage que ne pleurent ordinairement les mortels. L'adolescence, la jeunesse, au lieu de la gatté folâtre qui les caractérise, n'avaient pour lui que douleurs et regrets. Insensible à ses propres souffrances^ celles des autres déchiraient son cœnr. Aujourd'hui , disciple du Messie , son excessive sensibilité 8*e8t augmentée encore par l'attachement sans bornes qu'il porte à son divin maître. Je te l'avoue, Sélia , je tremble pour lui. Les tourments cruels, la mort terrible que doit souffrir le fils de l'Étemel briseront le cœur de Lebbée!... Le voici qui dirige
vers ous ses pas chancelants, il cherche Jésus ; de profonds soupirs soulèvent sa poitrine; ses regards, mouillés de larmes, ne sauraient nous voir , lors même qu'il nous serait permis de nous montrer à des yeux mortels. »
Lebbée arrive au milieu des anges, qui se dispersent devant ce disciple , dont la bouche exhale des gémissements plaintifs. C'est ainsi que dans une douce nuit de mai se divise Tair cm* baume que frappent les accents mélancoliques du rossignol.
Se croyant seul , Lebbée lève les bras vers le ciel, et sa douleur laisse échapper ces paroles , enti*ecoupées :
« Jésus! mon maître, mon ami, mon frère, où es-tu? Serais-tu tombé au pouvoir de tes ennemis?... Oui, les hommes pervers que la vertu effraie t'ont immolé à leur fureur 1... Tu n'es plus ! et Je n'ai pu adoucir ton agonie par les soins, les consolations de l'amitié I... Mes yeux n'ont pu voir ton dernier sourire d'amour, de miséricorde, et se fermer pour toujom-s avec les tiens ! Ce cœur, que torturent des angoisses cruelles , ne peut-il cesser de battre ? Mon âme, créée pour les tourments comme la sombre nuée pour l'orage , ne peut-elle s^endormir du sommeil de la mort ?... »
11 dit ; et, brisé par la souffrance, il tombe évanoui au pied d'un olivier. Détachant aussitôt une branche de cet arbre delà paix , les anges l'agitent au-dessus de la tête du disciple. Son visage glacé se réchauffe, une légère teinte d'incarnat anime ses traits ; il revient à la vie , et bientôt un sommeil bienfaisant ranime son corps épuisé, et un rêve prophétique , en kti montrant le Messie entouré d'une gloire céleste, rend à son âme l'espérance et le bonheur. Séliale contemple avec une tendresse fraternelle ; mais tout-à-coup la vue d'un disciple qu'il ne connaît point encore attire son attention.
« Quel est cet homme, demande-t-il, qui se promène sur le penchant du mont ? La beauté mâle de son visage sévère est imposante ; sa tête s'élève au-dessus des autres disciples, comme le sombre pin s'élève au-dessus du bouleau embaumé. Son épaisse
ehevelare iM>uclée tombe avec grâce sar &es robustes épaules ; tout en lui annonce la force et Fénergie... Cependant , dois-je vous le dire , mes frères, il y a de Torgueil dans la noblesse de son maintien. Une expression d'inquiétude farouche se mêle à sa fierté 9 et cette inquiétude semble plutôt appartenir aut combats intériears d'une conscience alarmée , qu'à la crainte de perdre le maître chéri qu'il n'a pas même l'air de chercher. •• Vous ne répondez points mes frères?... Vous aurals-je offensé en osant douter de la vertu de ce disciple?... Moi-même, déjà, je me reproche mes injustes soupçons ; je lui en demanderai pardon devant vous quand , entouré de la gloire des martyrs, je le verrai près du trône de l'Ëternel. »
L'ange Ithuriel répond en soupirant :
«Hélas I le silence peut-être conviendrait mieux à ma douleur; mais tu le veux, Sélia, eh bien, je te parlerai de lui : Judas Ischariote est le nom de ce jeune orgueilleux ; je détournerais avec indignation mes yeux du coupable , si jadis il n'avait pas aimé la vertu, si le Messie ne l'avait pas choisi pour disciple. Je comprends enfin pourquoi l'Étemel ordonna au plus grand des séraphins d'étendre un nuage épais sur un des sièges d'or destinés aux douze apôtres du Messie qui n'étaient pas encore nés. Je comprends pourquoi Gabriel se voila le visage lorsque je passai près de lui emportant sur la terre Fâme d'Ischariote , dont l'enveloppe mortelle allait être mise au monde par une mère délaissée au moment de l'enfantement... Infortuné Judas ! pourquoi as-tu reçu le jour puisque tu devais flétrir le nom sublime de disciple du Christ ! »
Ithuriel se tait, Sélia l'interroge de nouveau.
« Achève, mon frère, tes révélations me font frémir, et pourtant je brûle de tout savoir. »
« L'amour de l'or et des distinctions l'a perdu, reprend Ithuriel ; cette passion a fait naître en lui l'envie et tous les vices corrupteurs qui marchent à sa suite. Il hait les autres disciples, et Jean surtout, parce qu'il s'imagine que c'est Inique le Messie
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préfère. Que dis-Je , il hait le Messie lui-même ! Persuadé que le Fils de l'homme est venu fonder un empire terrestre, il craint qu'il ne distribue à d'autres les richesses, les dignités, la puissancequi, seules , flattent sa coupable ambition. Je cherche à le détourner des criminels projets que forme son esprit fasciné ; mais Satan le suit partout , il Finspire , il le guide, et rit de mes efforts pour lui disputer cet infortuné. Ah ! s'il pouvait entrer dans les décrets de l'Eternel de retenir Satan captif au fond des abtmes , Ischariote redeviendrait digne de la miséricorde du Messie, da Messie qui laime encore et qui cependant connaît le crime horrible dont il doit se rendre coupable !... Eloignons-nous ; Je ne puis supporter plus long-temps l'aspect du traître ! »
L'âme remplie de tristesse , les séraphins se rapprochent des tombeaux ; Salçm les suit de loin. Cet habitant du ciel est le second protecteur de Jean , car Jésus a voulu donner deux anges gardiens à son disciple chéri. Raphaël, noble séraphin du trône, veille sur lui; mais , quand parfois il est forcé de le quitter, il le confie au jeune et doux Salem.
Touché de la douleur d'Ithuriel, l'adolescent des cieux se jetie dans ses bras. La candeur de l'innocence respire sur ses traits, et ses lèvres, semblables aux portes du printemps qu^entr'ouvre un premier sourire de la nature, laissent échapper ces consolantes paroles :
« Essuie tes larmes, noble séraphin, regarde l'aimable Jean assoupi près de son maître , et tu ne penseras pluâ à Ischariote. Jean est pur comme un habitant des cieux, Jésus l'aime et en est aimé comme s'aiment Eloha et Gabriel , comme s'atmaient Abdiel et Abbadona avant la révolte de ce dernier contre l'Éternel. Quand Tâme de Jean fut confiée à la garde de Raphaël et à la mienne^ nous savions que la vertu découlerait de l'essence de cette âme comme la lumière s'échappe des premières teintes pourprées qui annoncent le retour du soleil. Toutes les jeunes âmes du ciel le savaient aussi , et je vais vous redire l'hymne solennel par lequel elles célébrèrent sa naissance :
• ^alot, âme immortelle! Salut, fille divine du souffle de Jéhova! De la plénitude de ton être s'échapperont des pensées suaves et bienfaisantes comme la rosée qu'une nuée matinale laisse tomber sur la terre ; de ton cœur émaneront des sensations ineffables comme les larmes de joie que versent les anges à raspecid'an mortel vertueux. Fille divine du souffle de Jého va I va, descends, va sur la terre habiter un corps aussi parfait que la matière peut Fêtre. Cette gracieuse enveloppe redeviendra poussière; mais ton Salem te retrouvera parmi les morts, il t'oroera d'une beauté nouvelle, et te conduira dans les bras du Messie. »
Salem cesse de chanter, et les deux séraphins contemplent avec hii le disciple "bien-aimé de Jésus. C'est ainsi que de tendres frères regardent leur jeune sœur endormie sur une couche de Oeurs fraîchement écloses, belles et suaves comme elles. La jeune fille ignore qu*en ce moment son père est étendu pâle et livide sur un lit de mort ; ses frères , venus pour lui apprendre ce malheur, en la voyant endormie avec le calme de l'innocence, se taisent , et retiennent leurs sanglots.
Épuisés par la fatigue et par la douleur, les autres disciples se sont assoupis sur les divers points du mont ; les uns ont choisi l'olivier aux branches évasées qui forment des berceaux sombres et bas ; d'autres se sont étendus dans d'étroites vallées, entrecoupées de verts monticules ; la plupart ont préféré l'ombrage du cèdre majestueux dont la cime, légèrement agitée par la brise, parsème leurs longues chevelures de perles diaphanes. Jean , seul, repose près de son maître sous les voûtes sépulcrales , où brillent des larmes glacées qui tombent lentement sur la cendre des morts.
Ischariote s*est endormi non loin de Lebbée , dont il est le parent et l'ami; son sommeil est pénible et agité. Satan, qui, pendant l'entretien des séraphins, s'était caché dan^une caverne voisine, s'élance dans les aii*s, s'arrête au-dessus de Judas, et l'enveloppe de son ombre. Sous celte influence infernale ,
56 LA MBSStADE.
le cœur du disciple bat plus vite , il se façonne au cjpime , et son cerveau s*enflamme du feu terrible des passions haineuses.
C'est ainsi qu'au-dessus d'une cité endormie , à Theure solennelle qui marque un jour écoulé, qui commence un Jour nouveau, la peste déploie lentement ses ailes sombres, immenses , terribles ! Sur l'extrémité de ces ailes , soutenues par les murs qui ferment la ville, la mort s'est accroupie ; elle souffle autour d'elle des vapeurs empoisonnées , et la ville dort toujours ! A la faible clarté de sa lampe nocturne, le sage yeille et médite. Près du flacon rempli d'un vin généreux dont l'usage modéré épanouit le cœur, de nobles amis s'entretiennent de la douceur du sentiment qui les unit. Le jour paraît enûo, et avec lui la désolation , le désespoir ! Les gémissements de la jeune fiancée suivant le convoi funèbre de celui qui devait la conduire à l'autel , remplissent l'air ; les orphelins délaissés demandent en vain de douces caresses , un abri , du pain au corps glacé qui fut leur père! En expirant, au milieu des restes inanimés de ses enfants , la mère maudit le jour qui les vit naître , le jour où elle naquit elle-même ! Le fossoyeur pâle et défait , les yeax enfoncés dans leurs orbites, se promène lentement à travers les monceaux de cadavres que ses bras n'ont plus la force d'enfouir ! Il meurt le dernier, et du haut des nuées menaçantes l'ange exterminateur descend sur cette tombe immense; il s'y arrête pensif, silencieux, seul et satisfait !...
Prévoyant l'horrible tentation que le prince des ténèbres prépare à Judas, Ithuriel s'approche de lui. Il lève les yeux vers l'Éternel , et sa pensée le supplie de lui pardonner un dernier e&brt pour sauver l'infortuné confié à sa garde. Trois fois son aile touche le cèdre sous lequel Ischariote est endormi ; le feuillage s'agite et murmure comme le mugissement de la tempête à travers une épaisse forêt ; le tronc , ébranlé dans ses racines , frémit et craque comme la foudre quand elle éclate et tombe ; mais Judas dort toujours ! Trois fois Fange passe près de lui ;
CHANT m. 57
SOUS ses pas puissanu le sol tremble et gronde , mais Judas dort toujours ! A chaque iustant la pâleur de son front devient plus effrayante, ses traits s'altèrent, et une froide sueur couvre sou front.
Ithariel s'éloigne , un long et sourd gémissement lui échappe ; c'est l'hymne de deuil et de mort que les cieux chantent sur l'âme immortelle prête à devenir la proie de Satan.
Abusé par un songe infernal , Judas croit voir son père ; il croît l'entendre lui adresser ces perfides paroles :
« Tu dors, mon fils, tu dors d'un sommeil paisible comme si tu n'avais rien à redouter de l'avenir ! Apprends donc à le connaître, je vais le dévoiler à tes regards! Viens, suis moi, je te soutiendrai... Nous voilà sur le sommet du mont... Regai*de comme il se déroule à tes yeux , le vaste empire que le Messie va fonder pour lui et pour ses bien-aimés. Vois-tu sous les pieds cette chaîne de montagnes boisées dont l'ombre rafraîchit une riante vallée ? La fertilité de ce sol enchanté t'étonne ? Tu le serais davantage si tu pouvais distinguer les monceaux d'or renfermés dans le sein de ces montagnes verdoyantes ! Cette source inépuisable de richesses est le partage de Jean , le disciple chéri du Messie. Et ces collines chaînées de grappes pourprées , et ces champs couverts de moissons, que le plus léger souffle fait ondoyer comme les vagues de l'Océan , c'est rhéritage de Simon Pierre. Arrête tes regards sur cette vaste étendue de pays. Quelle population nombreuse s'agite dans ces brillantes cités , dignes sœors de la royale Jérusalem ! Les cent bras d'un nouveau Jourdain baignent leurs remparts, et ses flots paisibles leur amènent , sans efforts et sans dangers, les trésors immenses que l'nnivers leur apporte en tribut. C'est là que le Messie choisira les royaumes qull destine à ses autres disciples. Maintenant examine cette contrée, lointaine ; elle est sauvage , inculte , déserte! De longues nuits, des vents glacés enveloppent sans cesse son sol rocailleux qui nourrit à peine une végétation languissante et rare; une neige éternelle dort dans les ravins, et
les oiseaux de nuit gémissent sans cesse dans les crevasses des rochers noircis par la foudre! C'est là, Judas, le partage qui Tattend I Tu frémis de colète et de rage ?... £h bien ! ose devenir l'artisan de ta fortune , de ta grandeur I Les chefs d'Israël haïssent le nouveau roi qui s'obstine trop long-temps à rester pauvre et méprisé ! Us projettent sa mort !... Feins de seconder leurs desseins , livre-leur le Messie ! Ne crains point qu'ils l'immolent , h'a-t-il pas dit lui-même qu'il était le flls de l'Éternel 1 Force-le à se montrer-daos sa toute-puissance, qu'il anéantisse SCS ennemis et qu'il fonde enfin cet empire florissant dont il vous parle sans cesse. Alors tu seras le disciple d'un maître redouté , il te donnera la part qu'il te destine. Quelque misérable qu'elle soit, tu la rendras brillante, car l'or des cbeDs d'Israël t'aura enrichi d'avance , et tôt ou tard ton royaume surpassera en puissance , en splendeur, celui de tes rivaux. Ne repousse point cet avis paternel , ne me réduis pas à retourner parmi les morts le cœur navré de douleur ; ne me condamne pas à pleurer éternellement la honte, l'opprobre de mon fils. »
La vision disparaît. Satan se redresse fièrement; Judas s'éveille et se lève avec précipitation.
a C'est mon père que je viens de voir, s'écrie-t-il , mon père enseveli depuis long-temps!... C'était sa voix, ses traits!... C'est lui que j'ai vu, que j'ai entendu!... 11 est donc vrai , Jésus me hait, les morts même le savent!... Oui, je ferai ce que les morts mordonnent, puisque eux seuls s'intéressent à moi... Trahir Jésus! mon maître!... et sur la foi d'un songe!... Ce fantôme qui vient de me conseiller un crime, était-ce en effet mon père?... Depuis long-temps des pensées envieuses, coupables, me poursuivent, m'agitent malgré mol. Si le prince des ténèbres, jaloux de la gloire destinée aux disciples du Messie , m'entourait de séductions?... Éloignez- vous , doutes pusillanimes ! Timides enfants de la crainte, je ne succomberai point à vos molles attaques. La soif de la gloire, de la vengeance, dé-
vorent mon âme énergique ! Un rêve est venu loi promettre la gloire, lui commander la vengeance, et les rêves sont sacrés!... »
n se tait. Le visage de Satan brille d'une joie sauvage, et son regard s'arrête avec Texpressiim du triomphe sur le disciple qnll est sûr maintenant de pousser au crime. C'est ainsi qu'un roc suspendu au-dessus de l'Océan menace d'engloutir l'île flottante qui , poussée par les vagues , passe et repasse sous son ombre. Mais la foudre saisit le roc et le lance au fond d'un gouffre cacbé par les eaux. Au bruit de sa chute Itle tressaille de Joie , et ses plus hauts arbres s'indinent pour saluer là foudre vengeresse.
Empressé d'achever son ouvrage , Satan qniue le mont des Oliviers , plane sur Jérusalem et s'arrête au-dessus du palais de Gaïpfae. Le cœur de ce grand-prêtre ne lui paraît pas encore assez perverti, il va Teffrayer et le séduire par un de ces songes que la perGdie enfante au fond des enfers.
Judas est resté immobile et pensif au pied du mont. Un jour nouveau vient de naître, Jésus s'éveille et sort des tombeaux; Jean le suit , et tous deux vont rejoindre les disciples encore endormis. S'arrêtant près de Lebbée , le Messie lui presse doucement la main.
« Tendre et pieux ami, dit-il, c'est mol, regarde, je vis! » Le disciple enlace les genoux de son maître en pleurant de joie, puis il va réveiller ses amis, qui accourent avec empressement. Le Messie les accueille par un sourire mélancolique , et leur adresse la parole d'une voix pleine de douce majesté.
« Venez, troupe sainte, nous célébrerons ensemble cette journée ; sa fin sera le plus triste des baisers d'adieu. Venez, Saron (1)
(1) Ancienne ville de la terre de Canaan. La vallée où elle ëtail située portait
le même nom. Il en est plusieurs fois question dans la Bible, aux livres des Rois
et anx livres des Chroniques, k Toccasiondo partage des terres entre les diverses
I tribus d'Israël. Isaie, dans sa Bejwtûn dtt Juifs, dit qne rÉtcnnel donnera leur pajs
nous est encore ouvert, le ciel yerse encore sur cette contrée riante la douce bénédiction de sa rosée matinale , le cèdre étend encore sur la terre qui le nourrit son frais ombrage, je vois encore Tempreinte de la divinité sur les visages humains I Bientôt tout cela ne sera plus , bientôt ie del s^obscurcira , bientôt les abîmes ébranlés dans leurs fondemenls engloutiront cette plage fertile , bientôt les hommes n'auront plus pour moi que des regards de haine et des paroles de malédiction !... Ne pleure pas ainsi, Pierre , et toi, cher Lebbée , toi qui m'as tant pleuré cette nuit, essuie tes larmes. Ne suis-Je pas près de toi? La jeune vierge s'afflige-t-^Ue à côté de son fiancé ?... Vous me reverrez tous , et alors votre joie sera semblable à celle des tendres fils qui retrouvent leur mère bien-aimée après une longue séparation. »
Il dit , et une sérénité céleste respire sur son visage , mais dans son cœur les angoisses et les souffrances de la rédemption deviennent toijyours plus poignantes.
'Jésus s'est dirigé vers Jérusalem; ses disciples raccompagnent, Judas seul excepté. 11 s'est tenu éloigné de son maître , et cependant il n'a pas perdu une seule de ses paroles.
a Ëh quoi! se dit-il, en le suivant des yeux, il sait que ce jour sera pour lui un jour de malheur? Puisqu'U prévoit l'avenir, il aiu'a le pouvoir d'échapper à ses ennemis et d'achever son œuvre... Mais sait-il aussi ce que je veux faire?... Ah! si mon rêve m'avait abusé!... si Jésus n'avait parlé de sa mort prochaine que pour augmenter mes tortures? car il me hait... Qu'elle soit maudite la place où je me suis endormi ! que là un fils égorge son père ! que là une victime de l'enfer éteigne ellemême le flambeau de sa vie ! Qu'il soit maudit, le jour où Jésus me reçut au nombre de ses disciples ! Seul jour riant de mon
h ses ëlas, qae Saron sera pour les cabanes da menn bëlail, et la vallée d« Ilacor pour le gros bétail. Voir Isaie, chap, 65. C^est h ce passage du prophète que Jésus failallosion, puisque les calamités qui doivent chasser le peuple d'Israël du pijs de leurs pères ne sont pas encore arrivées. (iV. du Tr,
CHANT m. 61
affreuse existence , qu'aucun mortel ne te nomme Jamais ; que l'Ëternel lui-même f oublie !... L'Éternel !... à ce nom redouté quelle terreur ébranle mes os I... Judas ! qui donc es-tu ? Judas ! souviens-toi de ton noble orgueil , et ton ambition royale f élèvera an-dessus de Tamitié partiale de Jésus, au-dessus des pièges du démon !••• »
C'est ainsi que Judas exhale sa rage et sa terreur. Depuis la vision que Satan lui a envoyée pour le perdre , il s'est rapproché de réternitét de deux heures terribles, irréparables !
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Gaïphc se réveille. Poussé par le souvenir du songe que Satan lui a envoyé, il fait assembler le sanhédrin pour le décider à prononcer Tarrèt de mort de Jésus. — Philon, prêtre pharisien^ se déclare ouvertement Tennemi du Messie , et combat Gamaliel et Nicodéme qui le défendent. — Judas vient dire à Gaïphe qu*U est prêt à lui livrer son maître. Il reçoit une somme d*ai^ent et &*éloigne pour accomplir sa trahison. — Le Messie s'est approché de Jérusalem, où il envoie Simon-Pierre et Jean pour faire préparer Tagneau pascal. Marie, Lazarre, Marie sœur de Lazarre, Sémida , Torphelin de Naîm, Gidlie, la fille de Jaïrus, viennent chercher Jésus. — Amours de Gidlie et de Sémida. — Marie, dominée par une crainte secrète, va au-devant de son fils. Jésus la voit et prend une autre route pour ne pas la rencontrer. — Il s'arrête près de la tombe que Joseph d'Ârimalhie a fait creuser, et médite sur sa mort prochaine et sur sa résurrection. — La nuit est venue, et il entre à Jérusalem avec ses disciples ; Judas vient se joindre à eux. — Le Messie se rend dans la maison où Tagneau pascal a été préparé. — Il se met à table et célèbre la cène avec ses disciples. — Jean se prosterne devant le calice , Judas Timite ; le Messie lui ordonne de se relever, et lui dit qu'H Ta trahi. — Judas s'éloigne pour aller trouver Gaïphe. — Après son départ , Jésus dévoile à ses disciples une partie du mystère de la rédemption, et prédit à Simon Pierre qu'avant la fin de la nuit il le reniera trois fois ; puis il part et se rend au mont des Oliviers. — Après avoir passé le torrent de Gédron, il s'arrête dans la vallée de Gelhsémané , et désigne à Gabriel une touffe de palmiers où il doit faire assembler les anges descendus du ciel pour être témoins de la passion.
Gaïphe se réveille , mais le songe satanique qui a troublé son repos fascine encore sa raison. S'agitant sur sa couche moelleuse , il s'aflaisse et se redresse tour-à-tour sous le poids
des sensations qui r&ccabtent. C'est ainsi que s'agite Timpie tomlié sur an champ de bataille. Les cris de triomphe des vainqueurs qui poursuivent leur victoire ; le hennissement des chevaux qui se cabrent à Taspect des morts dont le sol est jonché ; le bruit des armes et le roulement da tonnerre auxiliaire du génie des batailles, passent sur sa tête entr'ouverte et appuyée sur un monceau de cadavres. U se sent mourir, il croit toucher au néant, un reste de vie se ranime en lui et lui prouve qu'il existe encore; un tremblement convulsif tord ses membres livides; sa pensée confuse maudit Tâme immortelle qui torture son enveloppe avant de la quitter ; elle maudit jusqu'au Dieu dont il n'ose plus renier Fexistence.
Galphe se lève, ordonne de fau'e assembler le sanhédrin (i), et aussitôt les prêtres et les anciens de la Judée se réunissent dans une vaste salle du palais, dont les riches boiseries exhalent les suaves parfums des cèdres du Liban (2).
Joseph d'Arimathie , le plus vertueux du petit nombre des descendants d'Abraham rest^ dignes de leur aïeul , est à la tête des smciens de Jérusalem. Il entre dans la salle, silencieux et calme comme un rayon de lune , quand , après une journée brûlante , cet astre vient jeter sa clarté mélancolique à travers les ténèbres de la nuit. Micodème , son noble ami , marche à ses côtés.
Après s'être assis à la place qui lui a été préparée , le grandprêtre prend la parole. Son geste e^ arrogant, ses yeux étincèlent de colère.
(1) Le mot MOiAAib'm vient da grec çvve^piov, et signifie anemhUe. L*origine de ce consistoire jaif remonte à Moïse, qui choisit soixante-dix personnes, entre ie» anciens d*Israë1, poor lui aider à administrer les aiTaires du gouvernement. Les membres de œ conseili on tanhidrin^ étaient désignés sous le nom d^anc'iem; ils n^ont jamais eu d*aotre titre. [N. du Tr.)
[2) Les cèdres du Liban fournissent nne résine odoriférante ; les plus petits portent nn fruit semblable à la pomme de pin, d^où découle & certaines époques de Tannée on banme épais et transparent. Le bois de cèdre ,même employé, conserve toujours une odeur agréable. Toul le monde sait que pour la conslmclion du temple et du palais que Salomon fit bâlir ë Jérusalem, on n*cniploya diantre bois que celbi des cèdres du Liban. (iV. du Tr.
64 LA MBSSIADE.
« Prêtres et anciens de Jérusalem, s*écrie-t-i], exterminons Jésus de Nazareth , on ce conseil sera le dernier qu'il nous sera permis de tenir en ce monde ! Oui , le sacerdoce que FÉtemel lui-même a confié au plus grand des prophètes sur le mont Sina! (1); le sacerdoce que Babylone, avec ses lours redoutables, s^était en vain flattée de détruire par une longue captivité ; le sacerdoce que la valeur héroïque de la ville aux sept collines n'a pu*ébran- 1er (2) ; ce sacerdoce, un visionnaire mortel de la race d*Israêl le détruira à notre honte et à celle du Seigneur^ N'est-il pas déjà le maître à Jérusalem? Toutes les villes de la Judée ne sont-elles pas ses esclaves soumises? Le peuple, dans son aveuglement stupide , ne délaisse-t-il pas le temple de ses pères pour être témoin des prétendus miracles de Jésus ? Eh ! comment ne le séduirait-il pas, ce peuple sot et crédule? En réveillant les malades endormis, ne prétend-il pas qu'il ressuscite les morts? Et nous le laissons faire , et nous attendons que la révolte et le meurtre s'organisent afin qu'on vienne nous égorger sous les yeux de ce prétendu prophète, car alors, peut-être, il daignera nous ressusciter aussi ! Vous m'écoutezavec une muette surprise ?... Vous ne voyez aucun danger, vous ne connaissez pas même l'ennemi prêt à fondre sur nous ! Et cependant déjà la Judée l'a proclamé son roi ; déjà le peuple a jonché de palmes le sol qu'il foulait de ses pieds; déjà il a chanté liosanna sur son passage I.... Ghétif enfant de Bethléem! ah! que n'as-tu entendu au lieu de ces cris de triomphe la voix de l'anathême portée sur les ailes du tonnerre! que n'es-tu déjà descendu aux enfers, où les rois, quittant leurs trônes d'airain, déposeront devant toi leurs couronnes flamboyantes avec le ricanement moqueur qui convient à ta folle arrogance ! Prêtres et anciens d'Israël , vous vous êtes
(i) Montagne du TArabie Pétrëe, célèbre dans Thisloire sainle. Ce fat sar celte montagne que Dieu s'entretint avec Moyse, et lai donna les Tables de la Loi.
(iV. du Tr.)
(2) Allusion à la situation politique de la Palestine, qui, h cette époque* élaîl une province romaine. {N. du Tr.) ,
rendus indigènes de votre noble vocaiion !... Pardonnez ce mot que m'arrache une sainte furent*, mais il faut que vous le sachiei enfin, ce n'est pas seulement la prudence et Tintérêt du sacerdoce , c'est Jéhova lui-même qui vous ordonne de faire mourir Jésus de Nazareth. Il fut un temps, vous le savez tous, où TÉternel daigna se révéler aux patriarches par des songes ; écoutezmoi, et vous déciderez si une pareille faveur n'a pas été faite à Caîphe :
« Étendu sur ma couche , je méditais tristement sur les idées nouvelles qui menacent d'anéantir l'ancienne loi. Au milieu de ces douloureuses pensées, un songe m'a transporté dans le temple, où j'allais essayer de fléchir le Dieu d'Abraham par un pieux sacrifice. Déjà le sang coulait sur l'autel , déjà ma main soulevait un des plis du rideau qui voile le sanctuaire aux regards des profanes!... Qu'al-je vu, grand Dieu, au fond de ton mystérieux asile !... 0 terreur ! ô vision prophétique ! à ton seul souvenir, je tremble comme la feuille desséchée sous le souille de la tempête !... J'ai vu, oui, j'ai vu s'avancer vers moi, revêtu de ses habits sacerdotaux, le frère du divin Moïse, le grandprétre Aaron I Son front était menaçant ; sous son regard de feu arrêté sur moi, je me sentais mourir ! et sur l'arche sainte les séraphins agitaient leurs ailes avec un bruissement sinistre ; et ma robe de lin et tous mes insignes sacrés réduits en cendres formaient autour de moi un nuage grisâtre ! Puis la voix tonnante d' Aaron m'a fuit entendre ces paroles terribles : « Fuis, «honte du sacerdoce I fuis, misérable ! tu as souillé le temple du •Seigneur ! tu as souffert qu'un mortel indigne insultât impuné- »ment mon frère Moïse, Abraham et moi ! Fuis, te dis-je, avant «que le feu du ciel ne te consume ! »
» Les cheveux épars et couverts de cendres ignommieuses (1) , le front stigmatisé par Tanathêmc du pontife Aaron, dépouillé de
[i) Se couvrir les cheveux de cendres Olail chez les Juifs une mar<|nc de don- Icur el de honte. {N. du Tr.)
mes saints yêtemeDts, J^ai cherché un refuge au milieu du peuple, et le peuple a voulu me lapider I... Je me suis réveillé couvert d'une froide sueur. Après avoir commenté ce rêve pendant trois horribles heures, je vous ai convoqués pour vous dire que le ciel demande la mort de Jésus!... Délibérez sur le genre de son supplice, c^est là ce que J'attends de votre sagesse. »
Une puissance siu-naturelle semble avoir glacé sa langue ; il reste muet, immobile, le regard fixe, et c'est avec un effort pénible qu'il parvient à ajouter ces mots d'une voix presque éteinte :
« Ne vous semble-t-il pas plus juste de sacrifier un seul homme que de souffrù* qu'il nous perde tous? Mais la prudence nous défend de l'immoler pendant les fêtes de Pâques que nous allons célébrer. Le peuple, que cette solennité attire toujours à Jérusalem, pourrait essayer de le soustraire à notre juste vengeance. »
Pas un mot, pas un geste ne répond à ce discours ; les prêtres et les anciens ressemblent à des corps inanimés que la foudre a frappés. Joseph d'Arimathie retrouve le premier la voix et la pensée ; il fait un mouvement pour se lever : il va défendre Jésus ; mais le prêtre Philon (1) , le plus savant, le plus orgueilleux des pharisiens , s'avance pour prendre la parole, et Joseph se retire modestement devant un orateur dont Caïphe lui-même craint et respecte le talent. Personne encore ne sait ce que Philon pense du Messie : aussi prudent que fier, il n'exprime jamais son opinion que lorsqu'il s'agit de la faire triompher.
Ses yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites, brillent
(1) Dans les annales da premier siècle de Vère chrétienne, on troave deux Philon. L*an est un célèbre écrivain surnommé le Platon des Jaî£t, parce quM avait fait une étude spéciale du style et des doctrines de ce philosophe. L'autre, quoique moins connu, a laissé des ouvrages estimés, sur lesquels Fourmonl cl plusieurs autres savants ont fait des commentaires très-curieux. Le pharisien fougueux dont il est question ici ne saurait être ni Tun ni Tantre de ces deux Philon. Cest une création qui appartient entièrement à KIopstock ; le nom seul tsl historique. (Y. du Tr.)
d'un éclat sinistre ; et, portée sur les ailes de la colère , la parole sort sèche et brève de sa poitrine oppressée :
« Audacieux Gaïphe! tu oses nous parler d'un ré?e que rÉtemel aurait fait descendre sur toi ! As-tu donc oublié qu'il ne prodigue pas ainsi ses révélations à Tâme qui se vautre dans les voluptés terrestres, au cerveau dont les perfides combinaisons favorisent en secret les doctrines impies du saducéisme? Le rêve dont tu viens de nous parler est une invention digne d'un lévite lâche a$sez pour s'être vendu aux Romains ! d'un pontife éhonté au point d'avoir acheté à ces vainqueurs du monde le sacerdoce avec l'argent extorqué au peuple d'Israël ! Et, lors même que Dieu serait descendu jusqu'à t'bonorer d'une vision, souviens-toi, Gaîpbe, qu'il a souvent envoyé aux faux {irophètes des esprits mensongers. As-tu oublié que l'ange de la mort quitta son trône pour aller tromper les prêtres de Baal et leur inspirer les fausses prédictions qui perdirent Achab , le perfide époux de l'impie Jézabel? Vois ce roi maudit, pâle et mourant sur son char d'airain qui s'arrête de lui-même dans le champ où l'innocent Nabot avait rendu l'âme sous une grêle de pierres ! Pour attirer Achab à cette place r£terne1 lui avait fait promettre des triomphes éclatants!.... (i) Tu tressailles, au nom de l'Éternel ? Tu sens donc que déjà le plus terrible de ses anges pèse devant lui ton sang prêt à s'échapper pour toujours de tes veines, ou l'effroi seul, en ce moment, le retient immobile et glacé ? Ce n'est pas que Jésus de Nazareth me paraisse innocent : oh ! non ; prèsde lui tu n'es qu'un malfaiteur vulgaire ; tu as souillé le sanctuaire; il veille détruire I Long-temps avant son apparition sur cette terrcj les forfaits dont il devait l'effrayer ont fait pencher
(1) Acliab régna 946 ans avant Jésus-Christ. Ce fui nn des rots les pins impies dlsraêl. Il fit lapider Nabot, qai avait refosé de loi vendre une vigne dont il voulait faire on jardin. Ce crime, auquel il avait été poussé par sa femme Jéz.ibel, combla la mesure de ses iniquités. Dieu lui envoya de faux propliètes qu le pous&crenl h la guerre. Il y fol tué à la même place où il avait fait lapider N..bol. roirlelivrel"dfcsnois, chap. 21 et 22. {N. du Tr.)
vers ie gouffre de la perdition éternelle la balance redoutée dans laquelle plus d'un illustre criminel, plus d'un vaillant oppresseur dCxS peuples a été trouvé trop léger. Que Jésus meure I Je veux le voir expirer, je veux voir ses membres se raidir sous mes yeux I Et du haut de la colline où il aura rendu le dernier soupir, je prendrai de la terre rougie de son sang et je la déposerai au pied de Tarche sainte comme le plus beau triomphe de la race d'Adam sur Tesprit du mal ! Cesse donc, cesse surtout, indigne pontife, de nous parler de la versatilité du peuple : quiconque ne veut pas être écrasé par la foudre vengeresse doit la devancer I Le prophète de Thesbe (1) craignait-il le peuple quand il faisait égorger sous ses yeux les prêtres de Baal, de ce dieu endormi qui avait oublié de donner une preuve de sa puissance en allumant le bûcher du sacrifice ! Non, non, il ne craignait rien ; il se sentait fort de Tappui de TÉternel, qui avait mis la foudre à sa disposition ! Je n'en dispose pas, moi, de cette foudre redoutée, et pourtant j'irai, fier et tianquillc, me montrer au peuple d'Israël, quand coulera le sang de Jésus ; et malheur à celui qui oserait dire que ce sang n'est pas versé pour la gloire du Dieu d'Abraham ! Je vous le dis à tous, un seul de mes regards suffirait pour forcer la foule à lapider le Nazaréen! Qu'il périsse donc , le traître ! qu'il périsse sous les yeux d'Israël, sous les yeux des Romains ! Soyons dignes de nous-mêmes, et ne quittons nos sièges de juges que pour aller rendre grâce au Seigneur, dont nous aurons conservé le temple pur et sans tache. »
(1) Elle. Klopstock le nomme te prophète de Theabe, parce qa'ii éUit ne à Thesbe, ville du pa}-s de Galaad, dans la terre de Canaan. Ce prophète avail déiié les prêtres de Baal de faire allnmer par lunrs dieux le feu du sacrifice. Le bois qu*oxi avait mis sur Taulel de Hdole y resta tel qu^on Vj avait placé, malgré les cris et les invocations des prêtres. Mais à la voix d'Ëlie, le feu du ciel embrasa le bûcher qu^on avait dressé sur Tautel du vrai Dieu. Après ce miracle, le people reconnut la puissance de rÉternel , et égorgea les prêtres de Baal. foir le livre !•' d'S Rois, chop. 1B.
(.V. du 7V.)
tiHANT IV. 69
Et, levaut ses bras vers la voûte de la salle, U ajoute, d^une voix d'inspiré :
a Ombre de Moïse ! soit qae tu sommeilles en ce moment sous ton manteau d'azur dans la sainte vallée où tu as retrouvé Abraham et tous les vrais prophètes ; soit qu'invisible à tes enfants, tu aies daigné assister à ce conseil^ je jure, au nom de Téternelle alliance que tu nous as apportée du haut des nuées enflammées, de ne prendre de repos qu'après avoir vu égorger l'ennemi de ta loi ! qu'après avoir élevé au-dessus de ma tête blanchie par l'âge mes mains teintes de son sang abhorré ! »
Et, comme effrayé de tant de blasphèmes, Philon, pâle et tremblant, se tait. Cependant il cherche encore à se persuader que le regard de Dieu ne saurait pénétrer le vernis dont le mensonge couvre la tombe où le crime ensevelit ses victimes.
Quand, au milieu d'un combat, le chef qui le dirigeait du haut de son char d'airain tombe frappé par une lance ennemie, ses coursiers, ne sentant plus le poids de la main qui les guidait, se cabrent et hennissent, leurs yeux étincèlent, une épaisse vapeur s'échappe de leurs narines, et la terre tremble sous les trépignements de leurs pieds, qui font voler au loin les débris du char brisé.
C'est ainsi que les saducéens allaient venger l'affront fait au grand-prétre par l'audacieux Philon, quand Gamaliel, vénéré de tous pour sa sagesse et pour sa douceur, se lève et réclame le silence par un geste imposant :
« Prêtres et vous pères d'Israël, écoutez-moi ! Que la tempête des passions haineuses s'apaise devant la raison et la justice ! Écoutez-moi, car je vais vous faire entendre des paroles de raison et de justice. Les noms de pharisien et de saducéen (1 j vous
(i) Ces deai sectes étaient les plus paissantes de celles qui divisaient ator» le people d*Israêl. Les croyances da saducéisme sont tirées des principes du philosophe Ântigoue, qui enseigna qu'il fallait pratiquer la vertu pour elle-même et ■ans aocon espoir de récompense. Sadoc, docteur juif» son disciple , enseigna pobliqaement'cette doctrine environ deux siècles avant Jésus-Christ, et Ibnda la
70 LA MËSSIADB.
divisent en deux camps opposés; comment poitrrez-vous triompher de l'ennemi qui vous menace tous deux! Mais Jésus est-ii en effet Tennemi dlsraël? et TÉternel n'aurait-il pas envoyé Ta discorde parmi vous, afin de vous empêcher de décider du sort de celui qu'il s'est réservé seul le droit de juger ? Débiles enfants de la terre, laissez passer la justice de JéhoYa, ne cherchez pas à soulever sa foudre; cette arme , qui fait tressaillir les cîeux, vous réduirait en cendres ! Attendez en silence Tarrét du juge suprême ; sa voix se fait entendre sur tous les points de l'univers à la fois. Si elle dit au tonnerre : Écrase le coupable ! si elle dit à la tempête : Porte de l'orient à l'occident , du nord au midi la poussière de ses ossements broyés par ton souffle I si elle dit an glaive : Arme un bras vengeur et fais couler le sang du coupable ! si elle dit à fa terre : Entr'ouvretoi et ferme sur lui tes gouffres béants! oh! alors, le Nazaréen est l'ennemi de Dieu et le vôtre ! Mais, si par de bienfaisantes merveilles il continue à répandre autour de lui de douces joies et de célestes consolations ; si par lui l'aveugle revoit les deux qu'il doit habiter un jour, et Tami fidèle qui lui servait de guide ici-bas ; si par lui le sourd entend la voix caressante de sa fiancée, les doux accents d'une tendre mère et les bénédictions des ministres des autels; si par lui les morts marchent parmi nous animés d'une vie nouvelle en nous montrant du regard la tombe qu'ils ont quittée et le juge que déjà ils ont vu de près ; s'il continue surtout à nous donner, ainsi qu'il l'a fait jusqu'ici, l'exemple
sccle des saducëem. Ce mysticisme ne ponvalt manquer d*élre mal compris par an peuple aussi conrompo que l'était alors celai d^Israël, et Ton tira bientôt des principes d'Anligone la conséquence qa*il n*y avait ni peines ni récompense» après la mort; que Pâme aussi élail mortelle, et que dès lors il lallait rendre celte vie aussi agréable que possible. Les pharisiens ont commencé k se faire connailre au temps des Machabées, environ i50 ans avant Jésus-Christ. Leur doctrine consistait à feindre des mœurs et des vertus austères, et une dévotion outrée. Ils ne se boivi aient pas k la loi écrite , ils y ajoutaient , comme tradition orale, tout ce qn: pouvait leur être favorable. Leur hypocrisie leur acquit une grande influence sur le peuple , et c'est dans celte secte que le Christ rencontra es annemis les plus acharnés. (AT. du Tr.)
de toutes les vertus : oh ! alors, je vous en conjure au nom du Dieu vivant, nobles juges d^Israël, ne le condamnez pas I »
Ainsi parle Gamaliel, et un morne silence règne dans rassemblée.
Déjà le soleil du midi darde ses rayons brûlants sur les rues de Jérusalem et les rend désertes. En ce moment, Judas les traverse pour se rendre au Sanhédrin. Satan et le triste Ithuriel marchent devant lui et le devancent dans la salle. Invisibles à tous les regards, ils prennent place dans le conseil des prêtres et des anciens, qui tremblent comme le meurtrier lorsqu'il entend gronder Torage au-dessus de sa tête, car la parole de Gamaliel a porté la terreur jusque dans les âmes de Gaîphe et de Philon.
Nicodème se lève, leur jette un regard de mépris et s'avance au milieu de la salle. Sa haute taille est légèrement courbée sous le poids de la douleur qui Taccable. Son maintien cependant est noble , de graves pensées ont sillonné son front; mais son visage est empreint de la douceur d'un cœur aimant et du calme d'une conscience sans reproche. Ses yeux, miroirs fldèles de son âme, versent des larmes qu'il ne cherche pas à cacher, car il croit encore que c'est devant des hommes » devant des frères quUl va parler.
« Sois béni, Gamaliel, dit-il, sois mille fois béni pour les paroles que tu viens de prononcer; elles ont ébranlé la moelle de mes os. Le Seigneur a mis dans ta bouche un glaive tranchant ; tu nous as rappelé sa puissance et notre néant ! Que l'Éternel qui ta donné ce sublime courage te protège ! que son Messie soit aussi le tien et celui de ta race I Mais toi, Philon, et toi, Gaîphe, que vous dirai-je?... Je ne puis que pleurer sur vous !... Puissent-elles toucher vos cœurs endurcis, ces larmes que m'arracbe la crainte de vous voir répandre le sang du plus grand des prophètes ! Ce sang, croyez-le bien, demanderait vengeance an ciel, et le ciel irrité vous jugerait sans miséricorde; il crierait à la Judée : On*as-tu fait du Messie? et il répondrait au silence
de ]a Jadée consternée : Mort et malédiction sur les assassins du Messie ! »
La cojère et i'orgueil offensé ont un instant enchaîné la langue de Philon, mais il se ranime tont-à-coup, s'élance an milieu de rassemblée, où il reste immobile et menaçant, comme la sombre nuée qui se détache d'un ciel orageux et s'arrête audessus du roc le plus élevé : portée par la tempête, elle tourne, s'allume, éclate, et, dédaignant le cèdre majestueux, elle répand la mort et l'incendie dans les cités royales qui s'élèvent orgueilleuses et brillantes sur le penchant des monts.
Satan sourit à la fureur de Pbilon, et l'encourage ainsi delà pensée :
0 Que ta parole, ô mon digne ministre, soit puissante comme les torrents de l'enfer, qu'elle enflamme comme son océan de feu, qu'elle anéantisse comme le souffle qui sort de ma poitrine ! Que ta voix ressemble à la mienne lorsque, du sommet de mes monts les plus élevés, je me penchais sur l'abîme et lui parlais de Jéhova, de ma colère, de ma haine ! Alors les fleuves attentifs apprirent ce langage, et les fleuves leurs voisins le répétèrent en mugissant de joie ! Inspire ainsi tous les peuples esclaves de Jéhova , et Adramelcch lui-même enviera ton triomphe ! Fais prononcer l'arrêt de mort de Jésus I Quand son sang coulera, je mettrai dans ton cœur toutes les joies de l'enfer, et quand tu descendras dans mon empire, je te placerai au-dessus des héroïques conquérants qui ont fiiil égorger des générations onlièresl »
Pour Ithuriel seul la pensée de Satan est intelligible ; mais Philon en subit toute l'influence et s'écrie :
V Saints autels où brûle l'encens, où coule le sang de l'agneau pascal, arche de l'alliance, temple sacré où nous adorons l'Éternel, et toi, Moria (1), reine des montagnes bienheureuses où il
(i) Petite montagne aar l.iqnelle Salomon fit constrnire le célèbre temple 6^ Jérusalem. Une partie de la ville (Uaitsilaéesor cette montagne, qnel'on désigne également »ous]e nom de Sion. (?V. du Tr.)
aimait à faire entendre sa voix aux enfants de la terre , trône terrible da Juge suprême, que le Nazaréen tous anéantisse ! Déjà les prêtres et les anciens d'Israël Tappronvent, bientôt ils le seconderont ; moi seul, parmi tant de coupables, je resterai innocent et pur t Quand vos enfants, le regard inquiet, les genoux tremblants, les bras tendus vers le ciel, cbercheront le sanctuaire duDieade leurs pères et ne le trouveront plus; quand le Naza> réen se sera élevé au trône; quand à la face du monde ses esclaves loi offriront des sacrifices ; quand le voile sacré que nos pontifes ne sonlèventqu'en tremblant sera déchir<3 par des mains impies ; oh ! alors, moi je pourrai me dire : Malheurs inonis! sacrilèges effroyables ! anathémes de Tenfer ! passez, passez soi* la tête du seul homme que vous êtes forcés de respecter, car lui, du moins, ne s'est jamais vautré dans votre fange empoisonnée! Que dis-je? ô Dieu d*Israei ! s^il faut que tant de forfaits s'accomplissent, fais que mes yeux se ferment pour toujours I Oui, que le désespoir brise mon cœur, que ma langue se glace, si tu ne dois pas exaucer cette prière que je t'adresse : Dieu de Mofee f si jamais la voix suppliante d'un mortel s'est élevée de la poussière de ce monde jusqu'au pied de ton trône d'azur; si à la voix d'Élie le feu du del dévora sur le mont Garmel les assassins qu'on roi sacrilège avait envoyés vers lui (1) ; si à la voix de Mobe la terre engloutit dans ses mystérieux abîmes Dathan, Goré et Abiram (2) ; oh ! alors, tu d^s m'écôuter, car je maudis les impies qui te méconnaissent et qui défendent ton ennemi et l'ennemi de ta loi!... Nicodème! le supplice du visionnaire Jésus sera ausi le tien ; tes restes comme les siens seront jetés an mîliea des ossements épars des 'criminels qu'on lapide loin du
(1) Le roi Ocbosias voolat faire descendre Elie du mont Garmel où ce prophèle »*élait l-éfagië. Trou fois il envoya vers lui an capitaine avec cinquante soldats, et trois fois ces tronpes furent renverses par le fen da ciel qu'Elie avait appeM à son seeonrs. Voir livre 2 des Rois, chap. 1". (iV. duTr.)
(2) Nonis des trois cheb qui se révoltèrent contre Mobe et son Diea. A la voix de HoiwU terre 8*enlr*oavrit elles englonlit arec leurs troupes. Vo'wt Nombre, chap. 1«. (iV. da Tr,)
7A LA MESSUDE.
temple* Ton agonie sera sans prières et sans larmes : le cœur qui s^est ouvert au Nazaréen s'est à jamais fermé à l'Éternel; les yeux qui ont pleuré sur le Nazaréen resteront aecs quand ils chercheront ces iarmes de repentir qui adoucissent la sévérité du Juge suprême I Et toi aussi, Gamaliel, tu veux protéger Jésus? Eh bien, que ton regard se ferme à la lumière et tes oreilles à la voix humaine I que ton dernier râle soit un cri de rage I et puis dors et attends que ton Messie te réveille l et le vil peuple, se souvenant que dans ton dernier rêve tu lui avals dit : H me réveillera l foulera aux pieds tes restes à demi rongés par les vers, et se rira de toi et de ton prophète I Lève ton bras redouté, toi dont seul id je soutiens la gloire et la puissance ! Fra^œ, Jéhava ! 'accomplis les malédictions ^que je viens de prononcer eo ton nom ! anéantis Nicodème et cet autre, plus coupable encore, car il a le premier faiit entendre ici la voix du blasphème 1 Mais ta colère terrible, cette colère qui, lorsqu'elle s'annonce, fait trembler sous ses ailes foudroyantes les montagnes de hi terre , les gouifi-es de Tenfer et les voûtes du del, celle-là, ré< sérve-la pour le plus grand des criminels, réserve-la pour le Naziaréen !. •• Je fus jeune et beau , ïae voilà vieux et flétri ; mais je t'ai toujours adoré comme t'adoraient nos pères ! Si ta souffres que Jésus triomphe, que toji sanctuaire ne soit plus liea, plus rien le serment qu* Abraham reçut de toi pour lui et pour sa rac^» alors Je renonce à toi, je te renie à la face de tonte k Judée ! Je vivrai sans toi, sans toi ma tôte blanchie se posera sur la froide j^erre du tombeau pom* y dormir son dernier som* meil, sans rêves et sans lendemain i Oui, si tu n'écrases pas Taudadeux qui t'insulte et qui séduit tes enfants, lu n'appa* rus jamais à Moïse I... Un vain prestige l'abusa quand il crut te voir dans le buisson ardent et sur le mont Sinal, et nos pères et iH)us, nous ne sommes quun misérable peuple de dupes! Honte et malheur sur ce peuple, si Jésus ne meurt pas, car alors il n'a point de loi, il n'a point de Dieu ! » Il dit, et retourne en triomphe à sa place.
CUAfiT IV. 75
PloDgfé dans une profonde rêverie, Nicodëme sent combien la pureté de son âme l^élèye au-dessus des persécutions injustes qui l'attendent, et son cœur aimant rengage à supporter avec calme la fureur de ses ennemis. Le ciel, qui Tlnspire, lui retrace, la sainte nuit que naguère il a passée près du Messie (1). Pendant cette nuit, le Fils de Tbomme Tinitia aux secrets de Téternité, moins encore par ses paroles que par Texpression de son regard, où se peignaient à la fois et la sublime innocence du premier habitant d'Éden, et la douce majesté d'un Dieu. Ce souvenir le soutient , et sa pensée le place au milieu de toutes les générations du passé et de l'avenir réunies sur un seul point par la trompette terrible qui annoncera fa fin du temps et le ré* veil de ses victimes. Fort du témoignage de sa conscience, il reprend la parole, et rassemblée Técoute avec ce respect religieux que la vertu courageuse inspire toujours au crime le plus faroncbe*
« Divin Messie ! je me glorifie avant tout de favoir vu , toi que les yeux d^Abraham cherchèrent vainement dans les bosquets solitaires de Mambré (2), toi que les prières de David, de ce roi né pour prier, supplièrent en vain de descendre des bras de ton père vers les enfants d'Adam ; toi que les prophètes appelaient avec de pieuses larmes que les anges ont recueillies, que l'Étemel a comptées! Il t^a envoyé enfin vers nous! Tu as quitté les deux , tu es descendu sur la terre , pour sauver tes enfants et bénir ton peuple; et les chefs de ce peuple t'appellent un visionnaire, un rebelle, un criminel ! Quel mensonge a souillé sa
(i) AUmion h VenlretieB que Nicodème, l'on des prinoipatii dlaraél, eut avM le Ho«i« , et qai se prolongée pendant tonte nne noit. Ce fut k le aaite de cet entretien que Micodème tmbrasMi onvertement la doctrine de Jëâos. Foif Vé" irjingfi«si4oa aaint Jean, chap. 3. [N, du Tr.)
(2j Allosion h Talliance que rBlemel forma avec Abraham , qnand il Ini apparat dans la plaine de Mambrë^qne l'on nomme aojonrd^hni Hébron, oh ce patriarche avait dressé Ses tente». Voir, Genèse, cbap. 17. Cesl dan» celle même plaine, silnée dans le pays de Canaan, qne se trouve la ville «fHébron, l'ane des villes royales de refuge instiioécs par Josué. [N. du Tr.)
bouche, PhiloD , Je te le demande? Tu étais présent lorsque, dans une de nos assemblées publiques, il s'est écrié avec le courage de rinnocence et avec la majesté d^un Dieu : Qui de vous poun'a me prouver que j'ai commis un péché, un seal (1)!... Où était alors ton éloquence fougueuse, si prodigue de blasphé- ^)es? Pourquoi ta langue et ton regard, comme la langue et le regard de tous ses ennemis, sont-ils restés muets de terreur? Alors, tu dois t'en souvenir, le peuple, voyant qu'aucune voix ne s'élevait contre lui, fit entendre des cris de bénédiction. Et la tête chauve de Moria , et la cime verdoyante du mont des Oliviers , tressaillirent de joie , et les aveugles et les soiirds qui voyaient et qui entendaient par lui , et les affamés qu'il avait miraculeusement nourris dans le désert, se pressèrent autour de lui pour baiser le bas de sa robe, et du milieu de cette foule un Jeune homme, beau comme le dernier frère des séraphins, le même qu'aux portes de Naïm (2) Jésus avait réveillé du sommeil éternel , lui tendit les bras et s'écria « : Non , tu n'es pas un simple mortel , tu es le fils de Dieu I Cette main si ardente maintenant à toucher un pan de tes vêtements, elle était glacée! Ces yeux, qui pleurent de Joie en te revoyant, ils étaient fermés ; mon âme , qui s'élance au-devant de loi pour l'adorer, elle ne m'appartenait plus ! On le portait vei*s la sombre et froide demeure où trône la destruction , le Jeune homme à peine enlré dans la vie ! Une seule de tes paroles a rappelé son âme ; le sentiment et la chaleur ont ranimé ses membres, ses yeux ont revu une mère éplorée , la terre , le cici ! Et on ne le portait
(1) Allusion k la discussion qne Jésus eut avec les pharisiens, qui, en face du peuple, Taccusèrent Ue se rendre témoignage à lui-même, et déclarèrent qoe ce témoignage n'élait pas digne de foi. Ce fut alors que Jésus répondit qu*il méritait d^étre cru , puisque personne ne pouvait Taccuser d^aroir commi» an ««ni péché. Foir l'évangile selon saint Jean, chap. 8. (/V. du Tr,)
(2) Ville de la Palestine. En entrant dans celte ville Jésus rencontra le convoi du lils unique d^une pauvre veuve. Touché des larmes et du désespoir de la mère, il ressuscita le jeune homme. Foir Tévangile selon saint Luc, chap, 7.
(/V. du Tr.)
plus vers la sombre demeure où trône la destructioo , le Jeune homme à peine entré dans la vie I Non, tu n'es pas un simple mortel, tu es le fils de Dieu !... «Mais pourquoi vous raconter ce que vous savez? Vous étiez tous présents , vous avez des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, vos cœurs seuls sont fermés; vous en avez banni tous les sentiments humains , et les passions haineuses qui vous animent, vous voulez les couvrir du manteau de la religion ; vous voulez immoler le plus vertueux des hommes sous prétexte de donner à Dieu une preuve de votre respect, de votre amour. •• Amour sacré de la divinité, religion sainte et douce , fille de Dieu , sœur des anges, mère de toutes les vertus , tu es belle comme tes augustes frères , bienfaisante comme Dieu ton père, quand, sur un pur rayon du del, tu descends dans lin noble cœur. Mais quand tu t'enveloppes d'un nuage, noir comme la nuit éternelle, et exhalant Teffroi comme la vapeur du sang d'nine victime innocenté; quand tes pieds foulent Tabîme tandis que ta tête menace le ciel ; quand ton bras armé d'un glaive homicide plane sur les autels que tu as surchargés de cadavres, quand ta main ravit à la justice éternelle la foudre dont elle seule sait et doit se servir, quand le crime fournit à ton âme ses affreuses perceptions , quand la haine règle les battements de ton cœur , oh I aloi*s tu n'es plus qu'une création monstrueuse de l'esprit du mal, qu'une prêtresse de l'enfer ! Tu demandés la mort de celui sans qui tu ne serais pas ? de celui dont tu as chanté la gloire avant d'avoir été jetée sur la terre pour y être méconnue et blasphémée comme lui? Non, non, tu ne veux pas même la niort du pécheur; le sang te fait horreur!.... Religion sainte et douce, fille chérie de l'Éternel! messagère de paix et de bénédiction , nouvelle alliance de Dieu , pressentiment de l'éternité, c'est par toi que je sens vivre mon âme , c'est par toi que je me prosterne devant la majesté suprême! Hélas! plus tu te dévoiles à mes yeux, religion consolante et sainte , plus je frémis de pitié pour ces hommes qui m'entourent, qui m'écoutent sans me comprendre. Prêtres et pères de
78 LA MBSSUDE.
Jérosalem « reSereMroii» de TiibaisseMeiit où vous éies tombés , osvrex ?os cœurs à la simple iHUuamté, die suffira pour voos faire distinguer le crine de la vertu I II importe peu h Jésus d^étre reconnu par vous, car son père le connaît. Si vous le condamnez , les séraphins rangés autour de hil entonneront des chants de triomphe, et rÉtemel lui sourira du haut des cteox* Que sommes ' nous t hélaill pauvres vermisseaui! nous qui, en nous tordant dans la poussière de la eorru|Mion « osons ira* moler nos frères à nos misérables passions? Que serons^nons, qu^éprouvcronS'BOus, lorsqu^au Jour du jugement général, Dieu appellera ses élus sans que nous entendions prononcer notre nom? Ce sera en vain qu'alors nous dirons à la terre de nous couvrir de nouveau, que nous demanderons aux mmitapes de se précipiter sur nous, que nous appuierons les vagues de la mer pour nous engloutir afin de nous dérober aux regards de nos victimes et à la colère de notre Juge l
» Image terriMe du dernier Jour de TUidvers , tu aoutlendras mon courage qimnd Jésus laissera tomber sur m<d son regard mourant t..» Son regard mourant !«.* A cette seule pensée non oorar se glace , mon 5me se brise , un glaive à double trandiant pèse sur ma tétel J'aurai donc vécu assess pour te voir mourir, toi que J'ai si souvent pressé dans mes bras quand tu n'étais oicore qu*un faible enfant. Mais déjà ta st^resse surpassait la seîeooe de nos vieux docteurs ; debout autour de toi , ils t'écootalcnt avec admiration , et des légions d'anges célébraient entre eux les bienfaits de ton mystérieux exil. Devenu homme, to as ressuscité des morts, ton regard a commandé à la tmupéte, et la tempête a obéi , et les vagues de la mer se sont inclinées devant toi, et leurs montagnes écumanies se sont changées en une pbdne mobile, et tu as marché sur cette plaine , et les deux ont soutenu et compté tes pas 1 On veut que tu meures! ton père le veutril aussi ? Ob ! alors , il ne me reste plus qu'à aller mêler mes larmes à l'eau saiale de la source solitaire de Bethléem, où Marie t'a donné cette vie d'un jour, triste partage des enfants d'Adam ;
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c'est là qae Je veni te pleurer, que je veox mourir I Que le néme instant marqué ta fin et la mienne # que tes ossements et les miens dorment dans une seule tombe» et qu'ensemble ils se ré- ▼eillent à la vie étemelle ! »
Et, se prosternant an milieu de la salle, il lève ses bras vers le ciel :
« Joge de runivers, daigne m'appeler à toi; je sois innocent du crkae qui va souiller Israël I Jésus de Nazareth , plus ancien qu'Abraham , éternel comme ton père, c'est devant toi que je me prosterne, c'est toi que j'adore, tu es mon Dieu ! Puisses-tu , le joor du dernier jugement , te souvenir que j'ai su lire ta divinité à travers ton enveloppe mortelle. »
Il se relève , regarde autour de lui avec la sérénité bienveillante d'un séraphin, et se tourne vers Pbilon :
« Tn as appelé sur moi toutes les malédictions de l'enfer, et moi je te bénis I Voilà ce qu'il m'a enseigné , le Dieu que je viens d*adorer devant toi. Je n'ai plus qu'un mot à te dire , Philon : Quand à ta dernière heure tu verras le aang du Messie rouler audevant de toi, terrible comme le torrent de Gédron; quand à travers les mugîssemenisde ce sang vengeur tu distingueras le pas de fer du juge suprême; quand tu entendra? le glaive redouté frapper contre la balance où se pèsera ta part d'éternité ;^ quand tu te tordras dan» la poussière devant le Dieu que tu méconnais aujourd'hui ; quand tes yeux, voilés par les dernières larmes de l'agonie, demanderont une grâce que ton âme torturée par le remords n'osera plus espérer, oh ! qu'alors il t'entende le Dieu de miséricorde , et qu'il te pardonne I »
11 dit , et traverse lentement la salle do conseil ; Joseph d'Arimathie marche à ses côtés. lUiuriel, toujours invisible, agite ses ailes d'azmr et les suit d'un vol silencieux. Un sourire céleste brille sur le front du séraphin , ses yeux étincèlent de joie , et sa pensée se partage entre le ciel et la terre. C'est ainsi que sourit l'aiige chargé de veiller sur deux amants qui s'aiment <roii amour noble et pur quand il les suit sur la colHne' boisée
80 LA MESSiADB.
OÙ ils aiment à se confier les innocents secrets de leur douce tendresse ; car il voit en même temps le divin Éloha, debout près (lu trône de rÉlernel; il entend Tharmonie céleste de sa harpe d'or qui promet aux âmes vertueuses le seul bonheur digne d'elles, celui de retrouver dans Téternité les objets qu'elles chéris saient sur la terre.
« Bienheureuse espèce humaine , se dit Ithuriel , j'entrevois les brillantes couronnes que te prépare la mort du Messie. Oui , bientôt tous les enfants d'Adam , sous le doux nom de chrétiens , seront pieux et bons comme Nicodème , ce modèle du juste. » Satan frémit de terreur, car il comprend la pensée de Tange, et pressent le triomphe prochain des habitants du ciel.
Avant de franchir le seuil de la salie, Nicodème se tourne vers Joseph d'Arimathie, et lui adresse ces paroles :
« Pourquoi , cher Joseph , as-tu gardé le silence ? Ton dévoûment pour Jésus ne serait-il pkis à tes yeux qu'une faiblesse que tu n'oses avouer sans rougir? »
Arimathie déplore au fond de son âme la timidité qui a paralysé sa langue ; le reproche de son ami met le comble à sa douleur. Triste et pensif, il le quitte en silence , et lève ses yeux pleins de larmes vers le ciel , qui seul lit au fond de son cœur.
Les prêtres et les anciens sont restés dans une muette consternation. Appelant Timpiété et la corruption à leur secours, ils étouffent le sentiment qui leur dit que Nicodème vient de les marquer du sceau de la réprobation , non pour cette vie éphémère, mais pour le jour, du réveil à la vie éternelle. Avec ce jour terrible, les stigmates de l'âme s'ouvriront pour saigner toujours, et la voix secrète que Dieu a mise dans le cœur de chacun de ses enfants deviendra leur juge et leur bourreau , car le mensonge et Thypocrisie ne pourront plus le forcer au silence.
Le sanhédrin allait se séparer, lorsque Judas Ischariotc demande à être introduit. Un long murmure de surprise accueille
GUANT IV. 81
le disciple du Jaste , dont Farrêt de mort Vient d'être prononcé dans la pensée de chaque membre du conseil.
Loin de se troubler en se voyant Fobjet de Tattention générale , Judas se croit un personnage important ; il s'avance vers le grand prêtre et lui parle à voix basse. Caiphe Técoute et sourît avec une vive satisfaction. Quand le disciple a flni de parler, le grand-prêtre relève la tête, promène un regard de triomphe sur rassemblée étonnée, et dit :
« Réjouissez-vous, il est encore en Israël des hommes qui ne plient pas le genou devant Tidole. Celui que vous voyez près de moi est un disciple du Nazaréen, et pourtant il a le courage de rester fidèle à la loi de Moïse. Il mérite une récompense, qu'on la loi donne à Tinstant. »
Iscbariote s'éloigne enivré d'orgueil, car il vient de s'entendre louer publiquement. L'argent qu'il reçoit ne répond pas à son attente , mais il se flatte que , pour lui prodiguer les richesses et les dignités, on attend qu'il ait livré son maître.
L'âme hautaine de Philon s'est révoltée en apprenant qu'un homme du peuple partagerait avec lui l'honneur d'avoir assuré la perte de Jésus , et cependant il Tencourage par un sourire approbatif à accomplir sa trahison , et le suit long-temps du regard. ^
Quand le conquérant vole aux combats, l'ombre du premier des meurtriers le précède et lui répète que la cruauté réfléchie est la vertu du héros , et liiumanité compatissante le défaut du lâche. Puis ce fantôme farouche fait voltiger autour de lui des rêves brillants qui le couronnent des lauriers immortels de la victoire. Sous cette fascination le conquérant se sent heureux en commandant le carnage, et le mugissement des bouches d'airain qui vomissent la mort sous mille formes différentes, lui semble une douce harmonie. Sourd aux cris des blessés , au râle des mourants, il oublie que lui aussi a été convié par le Sauveur au pacte d'amour et de charité , et que pour lui aussi elle sonnera la trompette du dernier jugement.
as LA MBSSIADË.
G*e8i ainsi qa*Iftchariote , accompagné des voèUx ftmeates da pharisien , et plongé dans les séduisantes illusions de rorgneil, cherche , à travers les rues deJénisaletn , Jésus qui , en ce moment, remonte la vallée de Gédron, où le haut palmfer étend son ombrage au-dessus de Técume du torrent
La pensée divine du Messie, franchissant les barrières qui bornent Tintelligence humaine , voit Jérusalem et son temple ; elle voit le conseil des prêtres et des anciens , dont plusieurs seront bientôt les premiers chrétiens. Se tournant vers ses disciples, qui le suivent en silence, il leur adresse ces paroles :
« La voici devant vous , Finfortunée Jérusalem ! mes yeux ont cessé de pleurer sur elle. Regardez les tombes où dorment tant de mortels vertueux , c'est Jérusalem qui les a tués ; mais , parmi ses fils vivants , il en est beaucoup qui viendront à moi , et seront un jour, avec vous, mes témoins pour les temps à venir. Ces temps approchent , exécutons avec calme et confiance les arrêts de mon père ; sous peu , mes fidèles anris , tout vous sera dévoilé !... Pierre, et toi, Jean, précédez-moi tous deux à la ville, vous y rencontrerez un Jeune homme portant an vase plefn d^eau, et qui vous-regardera avec biei^veillance, car il vous aime. Suivez ses pas , entrez avec lui dans ta maison où il entrera , et dites : Jésus nous envoie en ce lien pour y célébrer la Pâque. Et le maître de la maison , homme pieux et pauvre , vous introduira dans une salle déjà préparée pour nous recevoir. »
Les disciples s^éloignent, et tout arrive comme le Messie le leur avait annoncé. Tandis que le mattre de la maison fait rôtir ragneau pascal , Pierre monte sur la terrasse , et ses yeux se dirigent avec une attente inquiète vers la route de Béthanie (1). Au lieu du mattre chéri qu'il attend avec impatience , il aperçoit Marie et quelques-uns de ses amis. Depuis plusieurs jours elle a été privée du bonheur de voir son fils ; son visage pâle et lan-
(1) Bourgade aux environs de Jérnsalum , dont il csl fort souvent parlé dans les évangiles. (iV. dti Tr.)
CIIAMX IV. 83
Kttissaat porte encore les traces de larmes récentes • ma» cette vive douleur n'a point obacurci Faaréole céleste qui remettre è son insu. Marie doit son charme surnaturel à la pureté d'un cœur qui ignbre même Texistence des penchants blâmables : tel serait le partage de toutes les filles d'Eve, si Eve avait conservé son innocence*
liUzare marche à côté de la mère de Jésus, Lazarre le ressuscité 1 Son regard est baissé vers la terre, mais sa pensée appartient aa ciel; elle lui retrace Tinstant où, secouant les chaînes de la mort, il se leva de la poussière et parut devant le Messie avec ce saint frémissement que cause Taspect de la divinité. Sûr enfln de son immortalité, son visage porte Tempreinte du calme sublime que peint le dernier sourire du chrétien mourant, et qu'aucune langue ne saurait exprimer.
Ilarie-Magdelaine (1), Tamie de Jésus, la sœur de Lazarre, les suit de près, La pensée de la naïve jeune fille flotte entre Natbanaêi (3), son bien-^imé, surnommé le Loyal par le Messie, et son pieux frère. Depuis qu'elle l'a vu se relever d'entre les morts, la vie ne lui semble plus qu'un rêve mystérieux. Un secret pressentiment lui dit que , pour elle , ce révc touche à sa fia, et la pâleur mortelle de son beau visage l'apprend à ses jeunes compagnes. Souvent elles lui parlent avec une tendre soUicitade dé sa santé languissante, et alors on voit briller à sa paupière une larme involontaire et touchante comme celle d'un angOn une larme de regret pour son frère et pour NatbanaéU C'est avec une bonté angélique qu'elle prête le faible appui de
(1) C*est la même qui, après avoir versé des parfums sur les pieds de Jésus, resta à genoux devant lui pour écouter ses leçons. Sa sœur Marlbe, préoccupée des soins du ménage^ la blâma de cette inaction apparente. Mais Jésus dit à Marie-MagduIaine qtCimtehoit itidement était néeesioire , et qu'elle avtùl choisi la bonne pari'. Voir Tévangile selon saint Lac, chap. 10. (iV. d» Tr,)
(2) Ce jeune Israélite refusa longtemps de suivre Jésav, parce quMl croyait qu'il ne poumii rien venir de bon de Nazareth, Philippe le décida & aller écouler sou maître, dont il devint dès ce moment un des amis les plus télés. Vmr Tévangile si'lon saint Jean, chap. 1**. Nalhanaël fil partie des fidèles désignés dans les Acto» des Ap6lrcs sous le nom des Soixante-Dix. (/V. du Tr. )
son bras tremblant à la timide Gldlie , la fiUc de Jairus (i) . Douze fois à peine la jeane enfant avait vu fleurir Tamandier, lorsque , s^échappant du banquet bruyant de la vie, elle était allée s'endormir dans le champ du repos éternel. Jésus la vit, il entendit les gémissements de sa mère désolée et réveilla la Jeune fille. Sous le souffle sacré de la résurrection , sa Jeunesse et sa beauté se sont développées avec la rapidité d'une fleur qui puise la vie dans un sol brûlant; mais un reflet de Tétemité ennoblit cette beauté précoce et couronne sa vie nouvelle de palmes immortelles. Elle seule ignore le charme qui Fentoure et le ti'ésor d'amour que renferme son noble cœur.
Telle était Sulamite , la plus belle des Israélites , lorsqu*à la fin d'une brûlante journée d'été, elle s'endormit sous le pommier qui lavait vue naître, et que, réveillée par la voix de sa mère, elle la suivit sous l'ombre épaisse des arbres d oii découle la myrrhe. Là elle s'arrêta au milieu d'un nuage de doux parfums et aspira à longs traits Tamour céleste et pur qui embrasa son ftme. Là elle apprit à soupirer en chants ardents après le noble Jeune homme digne de répondre aux saints tressaillements de son cœur aimant (2).
Telle marche Gidlie appuyée sur le bras de Marie-Magdelaine, et suivie par Sémida, l'orphelin de Nalm.
Sémida est beau comme David, lorsqu'assls près de la source de Bethléem, il écoutait avec ravissement la voix de l'Éternel (3); mais il ne sourit pas comme souriait alors David , car pour lui.
(1) La fille de Jairos n^aTait que donse ans lorsque J^nu la reasoscila. Foir Vé- Tangile selon saint Loc, chap. 8. (/Y. du Tr.)
(2) Allosion à la Sulainile chanlée par Sa'omon. Voir te Cantique des Cantiques. (iV. du Tr.)
(3) Tout le monde sait que, pour fuir la colère de Saûl, David fut ohUgé de se cacher dans des lieux solitaires. Tandis quUl cherchait ainsi à se soustraire à ses assassins, il consultait souvent TEternel, qui répoodoit k son appel en lai traçant la conduite qu'il devait tenir. C'est à celle position de David , dont on trouve tous les détails dans le livre 1*' de Samuel, que Klopslock fait aHasion ici. ;JV. du Tr.)
GIIANT lY. 85
comme pour la jeune Gidlie, la vie n'est plos qu'un mystérieux exO , depuis que tous deux ont dormi ie sommeil de la mort, et que tous deux ont été réveillés par le Messie.
Les deux disciples vont aù-devant de Marie et Taccueillent avec un tendre respect mêlé de surprise. Jamais encore le reflet de divinité que le Messie avait imprimé à Tenveloppe morteUe de sa mère ne s'était montré avec tant d'éclat.
Le mont des Oliviers a été plus d'une fois sanctifié par la présence du Fils de l'homme ; Sion , fière de sa gloire , se repose avec un calme imposant sous le regard protecteur de rÉternel, et la noble tête de Moria porte avec un juste orgueil le sanctuaire de Dieu vers les nuages; mais, parmi toutes les saintes montagnes de la Palestine, le Thabor sera toujours le plus saint, car il est prédestiné à être l'heureux témoin de la transfiguration du médiateur. C'est ainsi que Marie surpasse en vertu et en beauté céleste toutes les femmes dlsraël.
Elle vient d'entrer dans la salle du festin. Ses yeux , après y avoir vainement cherché Jésus, se baissent tristement vers la terre, puis, souriant à Jean à travers les larmes qu'elle cherche vainement à retenir, elle lui adresse la parole :
« Oh ! je t'en supplie , dis-moi où il est , Lui que j'ai porté sur mes bras , Lui qui tant de fois s'est appuyé sur mon cœur avec tout l'abandon de la tendresse filiale... Et cependant je n'ose le nommer mon fils, car il est u^op grand, trop sublime pour être né d'une mère mortelle... Depuis plusieurs jours je le cherche en vain pour le prier de ne pas entrer à Jérusalem , cette ville jadis sainte , aujourd'hui impie et furieuse. Ils veulent le IUl*e mourir , le prophète que mou sein a nourri , que mes yeux contemplaient avec des larmes de joie alors qu'il n'était encore qu'un faible enfant. »
Et Je«|i répond avec une douce émotion :
« Rassure-toi, Marie, il ne tardera pas à venir ici, où il nous a envoyés pour faire préparer l'agneau pascal. Atiends-ie,
86 LA MCSSIADE.
ta Im exprimeras to)-méme tes tendres inqaîétades , mère si digne d*un tel fils. *
Gidlie s*appuie plus fortement sur le bras de la sœur de La* carre; un tremblement involontaire la saisit, car Sémida s^est approché d'elle. Leurs regards se sont un instant rencontrés, mais iU les ont aussitôt reportés vers la terre , muette conOdente des secrètes souffrances dont leurs traits portent Tempreinte. Le mystère de leur existence nouvelle les a placés au-dessus de toutes les faiblesses humaines; ils comprennent que la vie terrestre ne doit plus avoir de charmes pour eux, et se reprochent comme un crime Tamour qui les unissait naguère ; car, dans leur dévouement sans bornes pour le Messie , ils voudraient ne plus aimer que lui et n'avoir ni pensée ni désir dont il ne fût le but et Fobjet. Ils s'évitent, ils tremblent de se rencontrer et de se communiquer les pieuses craintes qui leur font un devoir de se fuir, et le vague espoir qui leur promet le bonheur étemel dans le lien idéal qui, malgré eux, confond leurs âmes dans les mêmes rêves , dans les mêmes vœux. Leur tendre inquiétude pour Jésus vient de les réunir, ils n'osent se parler; aucun langage humain ne saurait rendre ce qu'ils éprouvent, leurs pensées seules s'entendent (1) :
« C'est pour moi, se dit Cidlîe, que sa vie se consume en langueur. Oh! mon Sémida, ai-je mérité que tu m'aimes ainsi ?... Mon âme t'appartient , je devrais apprendre de toi combien la vie est belle... Je voudrais pouvoir t'aimer comme les filles de Jérusalem aimaient aux temps de nos pères. Semblable à l'agneau docile que le jeune pâtre conduit dans la prairie , je voudrais pouvoir suivre tes pas, partager tes jeux, ton repos; je voudrais pouvoir m'épanouir sur ton sein comme la rose de la vallée s'épanouit aux premiers rayons du jour naissant; j^' voudrais être à toi, te chérir éternellement!... En me voyant sortir
(1) L'aïQOur de ce» deiu ieunes fviiaioUis ett une fiction, mais eUà tsl li gra*
cit-me et si pure, que les esprits les plus orlhodOJies la pardonner^t saqs peine au pieux clianlrc Uu Messie. (AT. rftt Tr.\
GHAZfT IV. 87
des bras de la mon , laa aère m'a vouée aa seul omoar de 1*É* ternel!*.. Mère imprudente! pourquoi ta reconnaissance tV t-elle arraché ce ?œu sacrilège ?••. Tais-toi, fille rebelle, obéis sans regrets à la voix de ta mère, à celle de Dieu : tu es res** suscitée I tu appartiens trop peu à la terre pour lui donner dea fils mortels !••• Cher Sémidaje suis rédgnée...., je le serais, da moins, si je voyais le sourire renaître sur tes lèvres, si un seul instant nous pouvions revenir tous deux à cette époque heureuse où nous ne connaissions d'autres larmes que des larmes de joie , où je ne m'échappais des bras caressants de ma mère que poor voler dans les tiens l.«« Vain espoir» je suis ressus» citée I... >
Ainsi pense Çidlie, et pour cacher les pleurs dont ses bemx yeux se remplissent, elle baisse le voile virginal qui flotte sur ses épaules. A cette vue^ Sémida n'a plus la force de matiriser sa douleur, il sort de la salle avec précipitation.
«Elle pleure, se dit-il; pourquoi pleure-t-elle?... Ses larmes sont si belles, si douces... Ah! si une seule pouvait couler pour moije retrouverais peut-être le bonheur I... Mon existence mystérieuse n'est toujours qu'une seule pensée : toi, Cidlie I... tu es immortelle en moi... Noble souveraine de ce corps périssable, image du Créateur, héritière de Tétemité, ftme ! si c'est ainsi en effet que tu fus nommée quand tu t'échappas des lèvres de ton créateur, Je t'interroge ; parie, éclaircis les ténèbres dé ma destinée» disperse cette nuit profonde qui m'entoure ; jl»6uis las de consumer ma vie en plaintes inutiles. Pourquoi , quand ma bouche prononce le mot éternité , ma tête forme-t-elle des rêves inconnus» des rêves grands , sublimes , palpitants de bonheur et d'amour ? Pourquoi les doux accents, les tendres re* garda de Cidlie» qui peut-être ne s'est relevée de la tombe que pom* ne jamais mourir, font-ils naître dans mon cœur des sensations fortes » enivrantes , mais pures comme l'innocence , nobles comme la sagesse f Et quand je me dis elle a cessé de m'aimer,
ladouleur m'enveloppe de ses sombres ailes, et me porte près
(lu sépulcrç qoe Ton avait creusé pofor moi, et J'écorne son silence lugubre.... Puis, je gémis comme le ramier fidèle qui a perdu sa compagne chérie... Parfois aussi , je demande à l'Eternel le courage de Tonb^r, la flUe céleste qui devait m'appartenir. Vains efforts! une voii divine sans doute, car elle est si douce, m'ordonne de Tadorer toujours, ma Gidiie. Quelle ineffable félicité remplissait mon cœur lorsqu'il m'était permis encore de croire que tu fus créée pour moi , que tu répondais à ma tendresse... Suave pensée, Je veux te rêver de nouveau... N'estce pas toi qui naguère m'a rendu docile aux accents timides de la vertu, aux lois sévères du devoir? N'est-ce pas toi qui m'as fait comprendre que la plus légère faute me rendrait indigne de ma Gidiie ? Oui, ma Gidiie, porté sur les ailes de ton innocence je me sentais meilleur* Mais lorsque tu t'endormis du sommeil terrible qu'on appelle la mort, je me trouvai seul sur la terre et sans force pour le bien. Au nom de la vertu, du bonheur, au nom de ta beauté , et, ce qui est plus sacré encore, au nom de ta résurrection et de cette immortalité dont tu brilles parmi les vierges d'Israël, comme une étoile mystérieuse lancée par la main de l'Éternel au milieu des astres paisibles de la voie lactée ; dis-moi , ton cœur a-t-ii pu se détacher de mon cœur ? Le Messie t'a ressuscitée de la mort, et moi aussi j'ai été res* suscité par lui. Tous deux, peut-être, nous sommes réservés à de hautes destinées... Espérance audacieuse, désir téméraire , éloigirez-vous ! Get amour qui remplit mon âme est trop ardent pour être pur,.. Non, non, je ne puis trop t'aimer, Gidiie ; ce n'est point cette misérable existence, c'est la vie plus noble qui ne connaît point la mort que je voudrais partager avec toi , afin que tu m'apprennes à l'adorer dignement celui qui créa l'univers, qui t'a créée toi, ange chéri.. •• Mais est-ce le moment * de m'abandonner à des regrets qui ne blessent que mon cœur? Jésus est en danger, ses jours sont menacés peut-être... Pourrait-il donc mourir le prophète divin qui commande au trépas , qui m'a ressuscité ? Gombien de fois déjà n'a-t-il pas échappé
à la rage insensée des impies qui osent le poursuivre ! Niaiporte , à lui seul appartiennent toutes mes pensées, lui seul doit m'occuper. »
Ainsi pense Sémida. Plongé dans une sombre rêverie , il s'approche des sépulcres et s'arrête près d'une tombe nouvellement taillée dans le roc. Elle est vide , il la reconnaît , c'est pour loi qu'elle a été creusée ; la destruction l'y attendait quand la voix du Messie Ta rappelé à la vie. Les nobles et pieuses pensées que la vue de cette tombe éveillent dans son âme le détachent oitièrement de la terre , et il se promet de nouveau de consacrer l'eiistence presque surnaturelle qui l'anime à son divin bienfaiteor.
Les amis de Jésus restés dans la salle du festin attendent son arrivée dans un morne silence. Marie, surtout, est en proie à la pins vive inquiétude.
« Il ne vient point, dit-elle; je vais aller au-devant de lui. Si ses ennemis ne l'ont pas déjà immolé à leur haine sanguinaire» s'il vit encore mon fils bien-aimé , je veux le contempler ; enhardie par la douce majesté de son regaixl, j'enlaceraises genoux. Harie-Magdelaine, en se jetant à ses pieds, a trouvé grâce devant loi, et pourtant elle n'est pas sa mère; il ne me repoussera point, il m'écoutera quand je lui dirai : Au nom des premières larmes que tu as vei*sées sur cette terre » au nom des joies célestes qui inondèrent mon âme quand les anges vinrent tadorer au berceau ; au nom de ce moment suprême où , après tl^voir cherché pendant plusieurs jours, jeté retrouvai dans le temple entouré de docteurs dont le vieux savoir s'humiliait devant la science divine du jeune enfant ; au nom de l'esprit saint qut habite en toi, et qui te fait le bienfaiteur de l'humanité, aie pitié de ta mère, promets-lui que tu vivras. »
Et, prompte comme la pensée quand elle s'élève vers les cieux
qui l'ont inspirée, Marie court sur la route de Béthanie, par où
son fils doit arriver. Jésus la voit, non avec ses yeux mortels,
mais avec ce regard divin qui lui dévoile la pensée des séraphins ,
90 LA MBSSUDE.
et lui fait apercevoir chaque atome qui mrtt ou mevri daiis la création*
« Oui, j'aurai pitié de toi, Marie; elle sera brillaBie et belle la grâce que tu trouveras detant ton lAs quand U sera ressuscité. >•
Ainsi pense le Messie, et, pour éviter la rencontre ée sa mère^r il prend un sentier détonrité; ses disciples, et tes auges Uiti« sibles qui raccompagnent » le suivent en silence.
Arrivé près du Golgotha (1) » Jésus s'arrête à Ventrée d'une tombe que Joseph d'Arimathie avait fait creuser dans la pente d'un rocher solitaire. C'est là qu'il voulait un jour faire déposer ses restes , car sa pensée appartenait encore trop à la terce pour ^'elle pût deviner quel sanctnaireii arait fiûtconltruireetquel mort y dormirait.
Plongé dans une profonde méditation, le Fils de rhommepecte toùr-li-tour ses regards sur cette tmnbe et sur la eoUîne du Golgotha , qu'envel€f>pe déjà le crépuscide dit soir.
• Elles s'évanouissent enfin ks dernières laeutrsdu jour, et aTeeelles les peines et les souffrances de la vie , se dit-il; hi nnt et le sdmmcîl réparateur arrivent avec ki hnseembaméede Touest , les ombres des nuages déptoîeUt leurs v oHes EantastiqiKfr au-dessus du Golgotha. Colline redoutée dont le vojaigear se détourne avec effroi , parce que ta poussière ne couinre que le» ossements des malfaiteurs que bi justice humaine immole a» repos de la société , bientôt tu brilleras d^un éclat eélesie , car tw vas devenir Tautel du plus grand des sacrifices. La lîetane esi^ prête, elle attend hi mort avec joie. Mort sublime, qui va racheter Tespèee humame et Tinitier à la vie éterndie, je te salue ( Approche , que le ciel et la terre soieot téuMins da coup fue
(1) Goftine hors des murs de J^ra&atein. G est Ik que se faisaient les ezécaiioii»des crimiti^f et que leiirs rcatni» éiaieiil altanAonitéaiftax oiseaas diq proi«. Cette colline , c^u'on uomjne aussi C^lmire, c'esl-à-dlre élévalion plantée d'une croii , est souvent désignée dans les évangiles sous le nom de lieu du test, qui veut dire suppUttf ^ftreuve. [N, tbi Tr,)
m vas me porter l Assis à la droite de mon père , j'étais cotnme lui le créateur et Tami des hommes, je me suis fait leur frère ; c*est par amour pour eux que tout mon sang va couler ; puis , je viendrai dormir sous cette voûte fraîche et sombre que des mains prévoyantes ont creusée I Mon sommeil sera plus doux que le repos qu'appelaient les vœux d'Adam , lorsqu'à travers le braissement d'une mélancolique soirée d'automne, une voix mystérieuse lui dit : Cette terre qui se couvre de feuilles flétries, die i*a oavert une tombe ; prépare-toi à dormir pendant une hmg^e suite de siècles sans entendre la voix de tes neveux qui neodroot folâtrer sur cette tombe et y descendre à leur tour. LesiiièGks.se sont perdus dans l'éternité, de nombreuses généteUÎQW ont disparu dans le sein de la terre sourdes aux pas fugitifs des générations nouvelles qui glissent sur les ruines du passé « elae confoiideBt avec lui pour céder la place à un avenir nim moins éphémère. Elles vont enfin se réveiller toutes et pour tottjoorSf parce que je me suis fait on instant périssable comme ettask Les deux n^ont rien de comparable à la joie que me cause la pensée de ce réveil nniversd. Le doute» rinquiétudc, les termes aerottt h jamai& bannis de la terre régénérée, pas un terire funèbre ne hérissera sa surface fleurie, et la mort ne sera phm fie le doux sourire d'une belle victoire.*. Ils arrivent mes ressuscites ! Je vois briller leurs vêtements aériens et leurs nobles ckatrica I l'eolends lenn cris de triomphe, ils appellent le Fils dt rbomme qui se fit leur frère l Qui peut les compter sur la lerre, qei peut ^les compter dans les deux ? Leur nombre est birâ, et ils sema mei l J'ai anéanti le passé, j'ai rendu à la créalioK sa pureté primitive l... Cette régénération, elle n'est pas accomplie » elle le sera quand tu auras bu tout moii sang , iigttbre Golgotha , quand to m*auras servi de repos , tombe maintenant ouverte et vide L . . »
An mitiea de ces pensées prophétiques ,. le Messie s'est approché de Jérusalem. I^on hmi des murs de ccUe ville, dé^i voilée par les ténèbresi,. Judas vient en silence se glisser parmi
les disciples. En vain il affecte un air calme et tranquille, an sentiment douloureux accélère les battements de son cœur. IthurieU qui Tavait suivi , s'est arrêté sur la cime d'un haut palmier. Au moment où Jésus passe sous cet arbre. Fange descend, marche invisible à ses côtés, et tous deux s'entretiennent dans cette langue mystérieuse de Tâme que Tbomme le plus vertueux ne sail parler que lorsque, avec son dernier soupir, il envoie, sa dernière pensée vers les cieux, où il est attendu.
« Fils de rÉternel , dit le séraphin , tes yeux ont lu dans le livre de la vie de Judas; tu sais qu'il t'a trahi, lui, que tu as daigné instruire et par ta parole et par ton exemple. Il a va tes merveilles , il a entendu ta voix qui lui annonçait l'immortalité , et il t'a vendu !... Je ne suis plus son ange gardien ! Quand, entouré de tes disciples fidèles, tu Jugeras le ûionde, je me présenterai au pied de ton trône , j'étendrai ma mion sur ki noit éternelle , j'armerai ma vok de la force du tonnerre , et je dirai : Au nom de celui qui a répanda tout son sang sur la croix » Ischariote s'est rendu indigne de contempler le fils de Thomme dans sa gloire ! Les stigmates du crime sillonnent son front, et l'accusent avec moi ; il m'a repoussé, je l'abandonne à L'u^tme de la damnation qui le réclame. »
Et, regardant.le Messie, il lit dans sa pensée qu'il peol sans l'olTenser s'abandonner à sa douleur.
« Hélas! continue-t-il, que sont devenues les douces espé* rances que j'avais fondées sur toi, malheureux Judas 1 Ta étais destiné à entendre les hymnes célestes, qui accompagnent te martyr au supplice, et célèbrent son triomphe. Déjà, je me préparais à voler au-devant de ton âme, séparée de ton corps par un trépas glorieux, et à la conduire aux pieds da Messie. Là , je t'aurais placé sur le siège brillant que les cieux t'avaient réservé ; j'aurais partagé ton saint ravissement; je t'aurais appelé mon ami, mon frère, et tu m'aurais initié aox pieux mystères des chrétiens , en me racontant comment elle leur vint cette foi qui rend le pécbé impossible , et fitit trouver les joies de l'âme dans
les soQffirances da corps. Ils se sont évanouis ces rêves heureux comme le sourire du printemps vaincu par Télé , comme la fleur de la vie du jeune adolescent que le souffle de la mort a touché, rétais naguère Fange gardien d'un saint, me voilà seul et repoussé ; les séraphins , mes frères , détourneront de moi leurs regards affligés. Parle, fils de TÉtemel, faut-il m'enfuir vers les deux , ou daigneras-tu m'accorder la grftce de rester témoin de ta divine mission ? »
Et Jésus répond :
• Jean a deux anges gardiens, j'accorde la même faveur à ^non-Pierre, il a besoin d'appui, car bientôt l'esprit du mal le visitera ; veille sur lui. »
L'heureux séraphin se précipite aussitôt dans les bras d'Orion, et tous deux se promettent d'éloigner toute pensée coupable du disdple conflé à leur garde.
O toi qui m'as soutenue jusqu'ici, Muse de Sion, fais que mon chant soit solennel et doux, car je vais redire les adieux du maftre divin à ses disciples chéris; je vais peindre le plus saint de ses cttsdples, lorsqu'appuyé sur la poitrine de Jésus, il leva sur loi ses yeux baignés de larmes, comme il les leva, plus tard, vers les deux lorsque sur les plages désertes de Patmos, le Sauveur daigna ^cter la plus sublime de ses révélations (1) à Tapôtre chéri qui partagea avec le noble Jacques Thonneur d'avoir été SHmommé par lui le Fils du Tonnerre (2).
Jésus vient d'entrer à Jérusalem ; il passe près du palais du riche sans y Jeter un regard, et entre dans la demeure du pauvre, oA il veut prendre son dernier repas sur la terre. Les deux discales qui l'avaient précédé font servir l'agneau pascal, et tous prennent place autour de la table.
(i) L^Apocalypte do raint J«an»
(2) Jean révangélisle et Jacques le Majeur étaient frères. Ils furent appelés k Papottolal par Jésus, qui les trouva raccommodant leurs filets» avec leur père Zébédée, qui était pêcheur. Le Messie les surnoninia tous deux Boantrgh, c*est- ^ dire fila do tonnerre. [Pi, et Tr.)
H LA, MF.SSUDE.
Assis près de son maître , Jean s'ap];>uie sur son épaule , et lui sourit doucement. %
L'éclat péoétrant d'un esprit prophétique qui lit dans Favenir, et la douce tristesse dun ami qui voit pour la dernière fois réunis autour de lui les objets cliers à son coeur, se peignent dans le regard et snr les traits de Jésus.
« Je suis heureux • leur 4lt-il , de vous voir tous près de mol ; j'avais besoin de vous réunir une dernière fois , car bientôt il fendra nous séparer I... Jadis un saint prophète fut admis à contempler l'Éternel, il entendit les hymnes des séraphins, il sentit tressaillir sous ses^pieds les marches du temple que l'écho de leurs voix avait frappé , il vit le sanctuaire se remplir d'un nuage embaumé comme la douce viipeur qu'exhale la myrrhe quand elle brûle sur l'autel (1). J'étais assis près de mon père, et ce fut en mon honneur que trembla le temple , que chantèrent les séraphins , que se consuma l'offrande des cienx. Ce monde , que vous habitez, dormait encore dans le chaos, et moi déjà je ré* gnais sur les immortels L..« 11 ne vous est pas encore donné de comprendre cette haute vérité ; mais soavenex-vous que le même prophète, admis à contempler son Dieu, reçut de lu! le don de Kre dans l'avenir. Il y vit un homme qui , par sa forme, paraissait un enfant d'Adam comme vous; or voici sur cet homme les paroles du prophète : Elle s'est évanouie la beauté céleste du Fils de l'homme; le doux sourire de sa jeunesse, le calme imposant qui témoignait de la paix de son âme, l'ont fui pour toujours. Toutes les misères humaines se sont accumulées sur sa tète ; en le voyant passer devant eux, triste et souffrant , les hommes détournent les yeux., ils croient qu'il se courbe m» le poids de ses crimes , et que les angoisses du remords le for* turent. Hommes, reconnaissez votre erreur : s'il souffre, s*il gémit , s'il se tord sous la main de l'anathône, c'est pour vous !
(4) AHosion h la vision qu*Mt le prophète baie s pendant eetle vision Djeo lui apparat sur son trône daot tonte sa gloire. Vpir ImIc, cbap. 6.
fiV. et Tr.)
Le coupable, le répronYé, c'est Tespèce hamalne tout entière! elle a voulu se faire elle-même sa loi et sa sagesse : eUe s'est éloignée de son Créateur, et Tesprit du mal la réclame, et le Créateur a jeté tons les péchés de l'espèce humaine sur le Fils de l'homme, et le Fils de Thomme ya expier tous ces péchés. Il est jagé, il est condamné, il souffre, il meurt sans se plaindre comme Ta^neau sans tache sur Taotel du sacrifice. Ses plaies qui vous font frémir, c'est en votre nom qu'il les a reçues; et, avec chaque goutte du sang qu'il verse pour vous, Ja paix et le bonheur étendent plus largement leurs ailes bienfiiisantes aOn d'a« briter sous leur ombrage sacré la race d'Adam tout entière. Voyez î il est sorti triomphant du plus terrible des jugements. Qui pourra compter les nombreux pécheurs qu'il a rachetés ? Qui pourra compter les générations qui, un jour, sortiront à sa voix de la poussière de la mort pour entrer dans la vie éternelle (1) ? »
Jésos se tait et lève les yeux vers son père. Après un long et pieux silence, qu^aucun de ses disciples n'os^ interrompre, il leur adresse de nouveau la parole :
« Désormais, mes bien-aimés, vons mangerez sans moi l'a* gneau qui bondit dans la prairie , vous boirez sans moi le Jus du frmt qm embellit le pampre joyeux; mais dans la vallée de la paix éternelle il y a de douces habitations pour tous mes amis ; c'est là que vous me retrouverez avec les pères de l'alliance nou* velle, et nous célébrerons ensemble des fêles que n'attristera, aucune p^sée de séparation. »
Ftappés d^ine sainte admiration ..les disciples gardent un silence religieux; c'est ainsi que le peuple d'Israël resta muet et tremblant lorsque, réuni surJa cime de Moria, il passa sous le portique du iemjg\e , et vit le jeune et beau Salomon déposer sa coui'onne d'or flor l'autel qu'il venait de faire élever au Seigneur avec tant de magnificence, et qu'il ne voulait consacrer qu'après
(1) Tout M paMttge e»l aii« iiuilalion de la prophétie d'Uaïe sur k pas&ion tlu Mes ie. Foir haïe, cliap. 55. [N. (tu Tr,)
s'être dépouillé des iosigaes qui le distingaaient du reste des hommes (1).
Lebbée croit avoir deviné le sens des paroles de Jésus* Domine par la douleur, il se penche à Toreille d'Ischariote, et lui dit h voix basse :
« Nous n'en pouvons plus douter, Tinstant dont il nous a parlé si souvent, est venu; le Fils de 1 homme va mourir I Quand ils le conduiront au supplice, le plus grand des prophètes , ange de la mort, aie pitié de moi, ouvre-moi le sanctuaire où le malheureux trouve le repos, où le voyageur épuisé de fatigues dort en paix. »
Ces paroles , entrecoupées de profonds gémissements , ont frappé Toreilledu Messie ; son regard , plein d'une bienveillance divine , s'arrête sur le jeune Lebbée, glisse sur Judas, et plane sur l'assemblée avec une tristesse rêveuse.
(c Je vais vous affliger, mes bien-aimés , mais je dois vous l'apprendre , il en est un parmi vous qui me trahira. »
Jésus se tait, et tous ses disciples, saisis de crainte et d'indignation, s'écrient en même temps :
« Mattre, est-ce moi ? »
« C'est un de tous. U est vrai que rien ne saurait détourner le Fils de l'homme de la route que les prophètes lui ont tracée , mais malheur an disciple qui va le trahir. En vérité^ je vous le dis, il eût mieux valu pour lui qu'il ne fût jamais né. »
En prononçant ces mots , la figure de Jésus a pris l'expression d'un juge sévère; Judas pâlit, tremble, se penche vers lui, et dit: '
* Serait-ce Judas qui doit te trahir ? »
« Tu l'as nommé, » répond le Messie avec tristesse, et d'une voix si basse que le coupable seul a pu l'entendre. .
Et, s'arrachant tout-à-coup an regret douloureux que lui cause
(il Allusion k rinangaration da templo <!«> Jérusalem , par Salomon. f'oir liv, 1" des Roi», cbap. 8. {N, da Tr.)
la perte d*un des siens, ses traits reprennent rexpression d'une doace majesté, d'une bonté divine; il se lève et se dispose à consacrer le pacte de la nouvelle alKance.
Cceurs endurcis qui profanes andacieusement cette fête sacrée, ce n'est pas pour vous qu'il est mort sur la croix ; il ne vous connaît pas, il repousse votre feint hommage.
Le Messie prononce les paroles sublimes qui éternisent la mémoire^de sa mort, et présente à ses disciples le pain et le vin, que chacun d'eux reçoit successivement avec une pieuse humilité.
A la vue du calice, image du sang de la rédemption, Jean ne peut plus contenir sa douleur. Se prosternant aux pieds de son mattre, il enlace ses genoux, sanglote et se voile le visage avec les longues boucles de sa chevelure flottante. La pensée de Jésus s'élève vers l'Éternel et dit :
« Qu'il soit permis à mon disciple chéri de contempler ma gloire. »
Et aussitôt Jean aperçoit au fond de la salle une réunion de séraphins témoins invisibles de cette scène. Il les contemple s(vec ravissements et bientôt l'éclat de Gabriel, la beauté rayonnante de Raphaël l'éblouissent; le doux Salem, dont la splendeur est plus à la portée d'un mortel, lui tend les bras en souriant; mais Jean ne voit que son mattre chéri : épuisé de bonheur et d'espérance, il s'appuie en soupirant sur sa poitrine et l'entoure de ses bras.
Porté par un souffle embaumé, Gabriel s'approche de Jésus :
« Ah ! que ne puis-je t'embrasser ainsil s'écrie-t-il ; pour obtenir cette faveur, je me résignerais à devenir un simple mortel. »
« Ta place^ Gabriel , répond Jésus , est au pied de mon trône , près d'Éloha, sur la première marche du sanctuaire des cieux. »
Le séraphin se prosterne et l'adore en silence.
Judas croit devoir imiter l'exemple de Jean : il se jette aux pieds de son maître, qui lui ordonne de se relever en lui présentant le calice ; le traître le reçoit avec calme. Tant de pervor-
98 LÀ MBSSiAOE.
site attriste de Douf eau le Messie , et soq regard métaocolique erre sur rassemblée.
« Vous qae j'ai app^és à moi, je vous aime tous avec une égale tendresse ; cependant rappelez-vous que je Tai prédit , un de vous me trahira*.. Il faut aussi que vous saclûez la bairte destinée que je réserve à cent qui me sont restés fidèles. Partout ou je les enverrai, ils seront reçus comme je Feusse été moimême; le bien ou le mal qui leur sera foit me sera fait à moimême. Tant de gloire ne saurait être le partage d'un traître. Je vous le dis pour la dernière fois, un de vous trahira le Fils de rhonune. »
Il se tait, et les disciples se regardent avec une défiance inquiète. Jean, toujours appuyé sur le sein du Messie, lui parle à voix basse :
« Maître, demande-t-il, lequel de nous se souillera de ce crime ? « Celui pour lequel je casse ce pain, » répond le Messie.
£t, souriant à Judas avec une bonté frateiiielle, il lui présente le symbole de la réconciliation du pécheur avec son Dieu«
Jean tressaille et garde le silence ; il craint de dénoncer le traître à la vengeance des autres disciples.
Judas a quitté la salle avec précipitation. Poursuivi par le souvenir de ce qu'il vient de voir et d'entendre, il court, hors de lui, à travers les ténèbres, et sa rage s'exhale enfin en paroles :
«Il connaît mon crime!... Tous le connaissent!... Eh bien, qu'ils tremblent tous!... Lève-toi, Judas ! m'a-t-il dit... Quelle dure parole I... Ce n'est point ainsi qu'il parle aux autres... Il est vrai qu'on ne commande pas aux rois... Mais que signifiaient ces sinistres adieux, ces apprêts de mort ?... Une ruse inventée pour fléchir ma colère». • Ne t'attendris point. Judas; souvienstoi que tu es dédaigné. Gomment pourrait -on faire mourir Jésus? il est immortel! Qu'un instant du moins il soit chargé de fers ! alors peut-être il aura un sourire gracieux, une prière pour le disciple qu'il a méprisé!... Les maîtres d'Israël mat-
GUANT IV. 99
tendent; Je suis leur coopde&t : hAi/ons-noviB d'aller les rejoindre, «
Il dit, et, poassépar Satan • il le dirige vers le palais de Gaîpbe.
Depuis le départ dlscharlote, un calme imposant et doux s'est mêlé à la pieuse émotion des disciples; Jésus leur parle avec plus d'abandon et une tendresse plus expansive. CesX ainsi que plus tard il sourira à î^ierre et à ses nouveaux chrétiens quand ils auront fait enlever de leur sainte réunion le corps d'Ananîas, frappé de mort pour avoir menli devant Dieu (1).
L'approche de Tinstant du sacriflce répand sur le Messie un éclat surnaturel. Déjà il n'appartient plus à la terre, et il cherche à le faire comprendre à ses disciples :
« La Toilà accomplie, la mission du Fils de l'homme. Quoiqu'il ne soit encore qvfun mortel, les cicux célèbrent sa gloire ; cai* c'est par lui que le secret de l'éternité se dévoilera aux enfanta de la terre.. «• Vos gémissements me déchirent le eœur.«,« Pourquoi pleurez-vous, mes enfants? Il est vrai que nous aUons nous quitter; mais quand vous me chercherez, vous me trouverez, quoiqu'en ce moment il ne vous soit pas permis^ de me suivre sur la route que je vais prendre. ^Je vous le répète, ne pleurez pas; mes regards resteront fixés sur vous.... Je vous laisse un couunandement plus noble que tous ceux que les traditions vous ont appris : Aimez-vous les uns les autres, aimez-vous comme votre médiateur vous aime. Que l'univers entier apprenne que vous êtes à lui et vous demande à entrer dans votre pacte d'amour et de charité. »
(1) Voulant donner une preuve publique de sa piété , Ananias vendit aea biens et en apporta le prii aux apôtres. Quoiqu'il en eût réservé une partie, il «mira qq*il apportait tout le prix de la vente. Saint Pierre, qui lisait dans sa peu* iée, lui reprocha ce mensonge, et Ananias tomba frappé de mort. L'apôlre ordonna aux jeunes chrétiens qui se trouvaient présents d'emporter le corps et d» TentanFor. JUs obéifent et revinrent auprès de Pierre pour louer la justice et latoule^^nifiaoce de Dieu. Vmr lea Actes des Apôtres, cbap. 5.
[N. du Tr.y
Il dit, se lève et se dispose à sortir. Pierre se presse au-devant (le lui :
« Maître, où vas-tu? » lui demande-t-ii.
« Je te rai dit; Je te le répète, tu ne peux me suivre; mais un jour viendra où tu marcheras sur la trace de mes pas. »
« Pourquoi me repousses-tu ? s^écrie Pierre avec feu ; Je suis prêt à donner ma vie pour toi. »
«Ta vie? répète Jésus avec un soupir douloureux; en yérité, Pierre, Je te le dis, tu m'auras renié trois fois avant qu'un Jour nouveau vienne éclairer la Judée. » '
Après avoir prononcé ces paroles, il pose un genou en terre et ses disciples se prosternent autour de lui.
« Êtes-vous tous présents ? demande-t-il avec une émotion douloureuse. »
« Tous ! tous I » s'écrient les disciples*
« La voix d'un d'entre vous n'est point arrivée Jusqu'à moi ; je vous le demande de nouveau, êtes- vous tous à mes côtés? »
« Judas Ischariote n'y est pas, « répond Lebbée en tremblant
Jésus lève les yeux vers le ciel et prie :
« 0 mon père I elle a sonné l'heure solennelle qui va montrer ton fils dans tout l'éclat de sa puissance. Cest sous sa loi que ta as placé les innombrables enfants d'Adam, afin qu'il les éveille à la vie éternelle. •• La vie éternelle est de te connaître, de t'aimer... Ma pensée embrasse dans toute son immensité l'œuvre de la rédemption. Le décret de l'éternité va s'accomplir I La couronne m'attend à ta droite ; car tu me la rendras la majesté qui fut en moi avant la création des deux et des mondes ! Je t'ai fait connaître à tes élus ; ils resteront fidèles à mes leçons : ils savent que tout ce que je leur ai enseigné vient de toi... Maintenant, mon père, je t'implore pour eux I Je vais quitter la terre; ils y resteront après moi : fais qu'ils soient dignes de la nouvelle
CUANT IV. * 101
alliance, et qu'à l'exemple des habitants du ciel, leur conimunaat6 ne soit qu'une association de frères t Tant que je n*ai été qu'un homme comme eux, j'ai veillé sur la pureté de leur &me... Les voici, je te les rends.... ; un seul m'a abandonné.... Hélas f les prophéties devaient s^accompiir I... Enlève-les de la terre, mes disciples bien aimés, on du moins garantis-les contre les séductions de l'esprit du mal : ils n'appartiennent plus au péché ; tout en eux est innocence et pureté. Mais ce n'est pas pour eux seuls que je t'implore ! Leurs paroles , douces comme la rosée du ciel, éveillera d'innombrables enfants à la vie éternelle. Que ces nouveaux enfants de la rédemption soient égaux à leurs frères aînés; qu'un jour ils se réunissent tous autour de moi pour jouir d'une félicité sans fin... Le monde ne peut te concevoir; moi seul je te comprends! J'ai révélé à tes enfants ta jastice et ta clémence : que le saint amour qui me confond avec toi enflamme leurs cœurs. »
Jésus se tait, quitte la salle et sort de Jérusalem. Les disciples le suivent en silence jusque dans la sombre vallée de Gédron, où la voix mugissante du torrent couvre le bruissement de l'olivier, dont le souffle de la nuit agite mollement le feuillage mélancolique.
Arrivé au Jardin des Oliviers, le Messie se sépare de ses disciples, gravit la pente rapide du mont, et adresse ces paroles à Gabriel, qui marche invisible à ses côtés :
« Vols-ta cette place solitaire dans la vallée de Gethsémané (1) ? vingt palmiers Tombragent et la nuit plane sur leurs cimes majestueuses, semblables à de hautes montagnes qui se penchent sur un abtme : que sous cet ombrage solennel les anges se rassembleDt et prient. »
Il dit, et se dispose à l'accomplissement de l'œuvre de la ré-
(1) Celle T«Uée est aitnée aa-del& du torrent de Gédron , non loin dn Jardin «11» Oliriers. Cest dans cette même yallée que Jésas fui arrêté pour être conduit devant le sanhédrin. {N» du Tr.)
iffi LA MBSSIABE.
demptioOt le plos grand, le plut soMine de tous ecnx qui , depuis Véternité , $e sont passés dans nnfiDi. Le silence et la solitude Teiitourent; les applaudissements, les cris d'admiration de la foule, s\ agréables à roreille des héros de cette misérable terre, répugnent à TÉternel et à son Fils : ils 6t»ent seuls quand leur peuséf créatrice fit sortir du néant les eieux et les mondes !
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^Eternel descend sur le MoutdesOIiviers; Èlàk^ le sait.— II rencontre lefrâmesdes six sag^ yenns f adis d'Orient pour adorer Tenfant de Betb- Iten. — Bn traversant la voie lactée, rÉlerjiel passe près d'noe étoile haMtée p«r mie race d^bomme» iDunortels. -*- Le p^ de celte race fortunée s'entretient avec ses eafants, et adresse un hymne à TEternel. — Éloha arrive au-dessus du Mont des Oliviers ; il somme Jésus de se présenter devant son fuge ; Jésus répond à cet appel. — Adrameleck» caché près du Messie, veut lé railler, mais il est forcé de fuir. — Le Messie revient près de sf^ disciples. -^ La preniére heure des an> goisses passée» il se présente de nouveau à son juge. — iLbdiel Abbadona, qui cherche le Messie, le voit sans le reconnaître, et sMloignc Tâme déchirée par les souffrances dont il a été témoin. ^ Après la demième heure 4*9BgolBse»', Jésus retourne «ne trolsièiDe fois vers son juge. -^ Les (ounnents qui l'accablent so«l si terribles, que les anges eux-mêmes ne peuvent plus en supporter Taspect. — Êloha, seul, reste près de lui. — Jésus se relève enfin ; la troisième heure d'angoisses est passée, et l'Étemel remonte vers son trOne»
Jéhova est assis sur som trôae dans tout l'édai de sa suprême ; debout près de loi, le divin Éloha exprime les saintes terreurs que ïm causem la sévérité inaccoutumée de son maître fisr ee diant soteimd :
« Dieu de justice I qu'ils sont terribles les éclairs gue tes yeux laneent vers la terre l qu^elies sont effrayantes les milte voix du taanerre qm mugissent à travers les vallées de Tancien Éden ! Des étoiles voyageuses y laissaient tomber leurs douces clartés ; tu les as regardées, elles ne sont plus I..* Sous ce regard mena* çant, ils s'arrêtent les mondes innombraUes qui célèbrent ta gloire dans leurs éterneUes paraboles ! ils se taisent les séraphins et les myriades d'anges nés pour te ckamer ! tous se sont voilé le visage de leurs ailes et attendent que tu leur permettes
104 L'A MESSIÀDK.
d'entonner un hymne en 1 honneur de ton fils. Incommensu* rable I quelle est Timmense pensée qui te préoccupe ? est-ce une pensée de destruction? veux-tu juger Tunlvers et anéantir Fempire de Satan ? Oh I alors, donne-moi du sein de tes orages le plus redouté des tonnerres ! donne-moi la nuit la plus sombre! donne-moi surtout une éiincellQ de ta tonte-puissance, et j'irai les exterminer ces espri(s maudits qui ne connaissent pas le repentir I et que leur prince soit effacé du livre de la vie des éternels I que ses derniers cris de désespoir s'élèvent du fond des enfers jusqu'au haut des cieux! que les mondes le voient, Tentendent et se redisent les mis aux autres : Une pensée de l'Éternel a fait disparaître Tesprit du mal de l'infini!,... Pardonoe, Seigneur, si j'ose te supposer de semblables desseins; mais tout en toi respire l'indignation d'un juge , d'un juge sans miséricorde!.... £n vain je fais remonter mes souvenirs jusqu'à l'é- ])oque où les mondes n'existaient pas encore, jamais tu ne me parus aussi redoutable. Toi, naguère tout amoiu*, tu n'es que vengeance et colère, et j'ai osé te parler, moi nuage éphémère animé par ton souffle divin !.,. Pardonne à mon audace, je suis ton enfant, l'enfant de ta pensée !... Père céleste, ne tourne pas vers moi les regards terribles que tu arrêtes sur la terre, ils m'anéantiraient si tu ne m'avais pas créé pour l'éternité! •
Et Jéhova répond :
p Je vais juger le Messie, lui qui s'est interposé entre son père et l'espèce humaine, lui qui est homme et dieu en -même temps ! Suis-moi , Éloha. v
Il dit et se lève. Le trône qu'il vient de quitter résonne comme les harpes des séraphins quand ils célèbrent une fête céleste; les montagnes des cieux tremblent et avec eux l'autel de la rédemption; trois fois les saintes ténèbres passent et repassent devant le sanctuaire et en dévoilent les marches sacrées ; l'Éternel les descend et plonge vers la terre.
Au môme instant un séraphin la quitte, suivi par les âmes des sages, qui, dirigés par Une étoile merveilleusr, étaient venus des
contrées lointsânes de rOrîent pour adorer le divin enfant de Marie. '
Hadad, le premier de ces sages, a laissé après lui snr la terre la plus ravissante des femmes, dont la beauté fraîche et pure se développe sous Tombrage épais de la majestueuse forêt embaumée de Batbrnm (1). £t la Jeune femme ne le pleure point ; car, certains de Timmortaiité , ces époux ne voyaient dans hi Diort que le passage de la vie d un jour à la vie éternelle, oil le root cruel de séparation ne vient jamais déchirer les cœurs épris d'un chaste et noble amour.
Sélîma a supporté avec courage toutes les angoisses d^nne existence longue et orageuse ; son dernier moment a été pour lui une première étincelle de bonheur.
Simri s'est fait Fami, le guide des hommes, qu'il aimait comme ses frères, et les hommes Tont méconnu et repoussé. Un seu^ touché par la voix mourante du sage, a promis de vivre comme lai , et Sîmri a quitté la terre avec la douce certitude d'y avoir été utile. *
Mirja est mort pauvre et ignoré; cinq fils cependant bénis* sent sa mémoire, car il les a élevés pour la vertu et pour la sagesse.
Digne du trdne où le ciel l'avait fait nattre, Beied savait par-^ donner Finjure. En partageant son royaume avec son plus cruel ennemi, il Ta rendu noble et grand comme lui, et s'est assuré un ami dont la tendre sollicitude a embelli ses derniers instants.
Snnith apprit aux bergers des bosquets des rives de Parpar (2) à chanter i'enfant de Bethléem; ses trois filles Font chanté avec
(1) Nom d*on arbre des Indes qui fournil U sabslanco aromalique si recherchée par les Romains, qui la connaissaient sous le nom de maUbatkrum. Plusieurs naturalistes prélcndent que la réûne odorante du malabalhrum est Talmugghim des Julis, parfum que Sulomon faisait venir des Indes avec les autres objets précieui qu'il lirail de celte riche coiilrëe. (AT. du Tr.)
[2] Rivière de la Sjrie, dausles environs de Damas.
{N. du Tr.)
lui. Aasises maintenant sur la tombe de leur père, envelopiiées dans de longs voiles de deuil, elles mêlent les sons lugubres de leurs barpes au murmure plaintif des cèdres et des ruisseaux de Jedidoth (1),
Telles sont les âmes que le séraphin, après les avoir revêtues d'un corps aérien, conduit vers la céleste demeure. A la vue de Jéhova, qui passe rapide et terrible, il s'écrie : Voici TÉternel I,., Ce nom fait tressaillir Sélima, et pour la première fois il ose se servir de sa voix d*immortel, dont lui-même admire rharmonie céleste lorsqu'elle porte à travers Tespace ces parole» qu'il adresse à son Créateur:
« 0 toi ! que mes yeia contemplent avec ravissement, quel nom te donnerai-je? Faut-il t'appeler Éternel? Jébova? Juge créateur de l'univers ? Père du Dieu qui s'est fait homme à Bethléem et que mes amis^t moi nous avons adoré les premiers^ sur la terre? C'est avec des cris de Joie et de bonheur qu'elle te salue, mon âme immortelle, cette douce émanation de ton souffle divin ! elle sent que tu es tout amour, tout miséricorde, et pourtant en ce moment tu lui parais terrible et menaçant. Ce n'est pas moi que tu vas Juger : en soutenant mon agonie , ton séraphin m'a annoncé que j'avais trouvé grâce devant toi. Voudraistu prononcer l'arrêt de mort de t(ms les enfants d'Adam qur méconnaissent encore ton fils et les anéantir avec la terre qu'ils^ halHtent? Non, non, tu n'es pas inexoralde, et ton Messie s'offre en holocauste pour l'espèce humaine, qui«era rachetée par lui l Salut I salut I père du sauveur des hommes. »
Il se tait et se prosterne avec ses pieux amis devant TÉtenielr qui poursuit sa route à travers les étoiles. Éloba le suit sur le char de feu qui Jadis enleva Elle de la montagne de Dothan (2), d'où le regard émerveillé d'Elysée le suivît Jusqu'à l'entrée des cieux.
(1) Contrée de la Sj* rie, au pied do mont Liban. [N. du Tr.\ [2] Montagne de la Ptlestine. (AT. du Tr. )
Deboat sur ce char redouté, le divin Éloha soutient avec le calme de la force la tempête qai mugit au-devant de laî< Sons sou souffle furieux » le char s'ébranle , Tessien d'or plie et gémît, et la chevelure et les vêtements de l'ange semblent fuir derrière lui comme des nuées orageuses que tourmente Faquilon. Sa main droite soutient la foudre, et à chaque sublime pensée qoi sittonne son fronC le tonnerre résonne à travers Pinfini*
C'est abid que le plus grand des séraphins parcourt des millions de lieues solaires, Héues incommensurables pour la pensée hmnaine et que les immortels règlent d'après les distances qui séparent les 4Boleils*
Jéhova vient d'arriver dans l'océan d^étoiles que nous appelons la Voie Lactée et que les cieax désignent sous le nom de Champ-du-Repos; car ce fut là que s'arrêta l'Éternel lorsqull donna h la création nouvelle son premier sabbat« Dans sa marche rapide vers la terre, il effleure en ce moment une de ces myriades d'étoiles paisibles qu'habitent des êtres revêtus d'un corps semblable à celui des enfants de la terre , mais immortel comme rame q(u'il enveloppe; car cette âme est restée digne de son origine céleste.
Déjà on nombre infini de siècles ont passé sur la tête du père de cette race fortunée, et cette tête brille encore de tout l'éclat d'une beauté mâle et imposante. Son regard ne s'est point affaibli; il plane avec une protection bîenveUlante sur ses Innombrables neveux , et la source des larmes d'amour et de joie ne s'est point tarie pour lui. Son oreille ne s^est pas fermée aox accents de sa joyeuse famille, aux hymnes des séraphins, à la Toix de rÉtemcl quand elle daigne éveiller les échos de nnfini.
Cette voix, répétée par les cantiques des cieux, vient de le frapper; il écoute et sourit à sa bien-aimée, qui, toujours belle et fraîche , ne se distingue des jeunes femmes et des douces vierges, dont elle est l'aïeule fortunée, que par la majesté mater-
103 LA MBSSIÂDE.
neDe répandae sur toute sa personne , qui inspire Tamoar et commande le respect.
Leur premier-né, imposant et beau comme eux, est assis à leurs pieds, et, sur les riantes collines d'alentour, de jeunes amants se confient de tendres secrets; des enfants à la chevelure flottante et enlacée de fleurs sautent et dansent, et leurs gracieuses mères viennent, les unes après les autres, les enlever à leurs jeux innocents pour les poser sur les bras de leur père à tous, qui les bénit, les rend aux jeunes femmes, arrête ses regards siùr la route que suit TÉternel, la désigne de la main et s'écrie d'une voix puissante :
« Le voici, le Dieu qui nous a tous appelés à la vie, moi votre père, vous mes enfants bien-aimés, et ces vallées parsemées de fleurs et ces monts couronnés de nuages. Si, comme à nous, il avait donné à ces vallées, à ces monts, des yeux pour contempler Tespace, des oreilles pour écouter les harmonies célestes, une voix pour se mêler à ces harmonies, une âme pour comprendre et adorer son Créateur, je leur dirais : Cèdres majestueux qui l'avez vu disparaître sous votre sombre verdure, flots impétueux du torrent qui l'avez vu marcher sur vos rives, reditesnous comment il quitta ces lieux après m'y avoir appelé à l'exîslence, moi et ma douce compagne! Briçe embaumée,que ton léger murmure nous retrace le bruit de ses pas lorsqu'il traversa les collines boisées que caresse maintenant ton souffle timide ! Globe terrestre, peins-nous l'Éternel tel que lu le vis lorsqu'il passaaudessus de toi, semant dans l'immensité de l'espace d'une main les soleils, de l'autre les étoiles!... Permets-moi, ô Jéhova! de te contempler une seconde fois ! disperse la nuit orageuse qui t'entoure ! éclaircis ton front chargéde foudres vengeresses! Quel est, hélas t le peuple perverti, la horde maudite qui a pu ainsi exciter ta colère?... Un soupçon, une crainte terrible se présentent à ma pensée !... Ecoutez-moi, mes enfants bien aimés, je vais vous confier un secret que je vous aurais révélé depuis long-temps, si j^ n'avais pas craint de troubler là douce
paix de vos âmes naïves : Loin , bien loin de noas , sur un de ces globes presque imperceptibles qui semblent dormir dans an coin obscur de Tinfini, vivent des êtres dont la forme extérieure est semblable à la nôtre; mais ils ont perdu leur innocence innée, et avec elle le cachet de la divinité. A peine leur vie a-t-elle la durée d'une de nos pensées rapides, puis ils vont s'anéantir dans les bras de la destruction... Vous doutez, il vous paraît impossible qu'une créature de rÉternel puisse cesser d'être? Vous avez raison, car leur âme est immortelle; leur coips seul, rendu à la terre dont il était formé, redevient un peu de poussière, et cette transfiguration , ils l'appellent la mort ! L'étincelle divine qui animait ce corps s'échappe et paratt devant le trône de l'Éternel, où trop souvent elle ne trouve qu'un juge irrité. .. Fuis loin de nous, image terrible; la pensée du Créateur seule peut te soutenir. Pour une faible émanation de cette pensée, c'est trop déjà de s'arrêter près du lit de mort d'un enfant de Dieu, de contempler son œil qui se voile, s'obscurcit et ne voit plus rien, rien sur la terre, rien dans les cieux ! Tout est ténèbres et silence autour de lui, aucune voix humaine n'arrive plus à son oreille , pas même celle de l'amitié, pas même celle de l'amour ! En vain sa langue glacée veut balbutier un dernier adieu; un long gémissement s'échappe de sa poitrine, une froide soeur baigne son front, les battements de son cœur deviennent toujours plus lents, toujours plus rares, puis ils s'arrêtent à jamais I... C'est ainsi que la jeune fille expire dans les bras de sa mère désolée qui demande en vain à mourir avec elle ; c'est ainsi que le jeune adolescent exhale son dernier soupir sur la poitrine du malheureux père dont il était l'unique espoir ; c'est ainsi que de tendres parents sont arrachés du sein de leurs jeunes familles qui restent sans guides et sans soutiens ; c'est ainsi qu'une vierge aimante et pure meurt sous les yeux de son futur époux; c'est ainsi que le jeune homme s'éteint sous les yeux de sa fiancée au désespoir. Amour ! essence de la divinité, il est parmi tes enfants de cette terre infortunée des cœiirs généreux qui, sans te
ilO LA MESSUDE.
comprendre , sont da moins restés assez purs pour te deviner comme nous devinons le passage d'un séraphin par Tombre que les nuées projettent sur nos montagnes, et pourtant, ô Jéhova I tu es sans pitié pour les malheureux que ce reflet d'amour élève parfois aux plus sublimes vertus ! tu es sourd à leurs cris de désespoir quand ils te supplient de retarder d'une heure, d'une seconde, rinstant terrible de la séparation!... »
11 se tait, car les sanglots de ses «nfants couvrent sa voix ; les hommes pressent la main de leurs fils, les jeunes femmes entourent leurs filles de leurs bras tremblants, les enfants appuient leurs lèvres sur les yeux humides de leurs pères, de leurs mères chéries; le frère échange un regard triste et pensif avec la tendre sœur , qui s'efforce de lui sourire à travers ses larmes ; accablé par une sainte douleur, le fiancé laisse tomber sa tête sur le cœur de son amante , comme s'il craignait que ce cœur aussi pût un jour cesser de battre. .
Le père de cette race immortelle attire sa comps^ne sur sa poitrine , et continue d'une voix attendrie :
« Serait-ce en effet vers les enfants de la terre que l'Éternel dirige son courroux ?. . . Oh! si vous saviez combien nous vous aimons , frères malheureux , nés comme nous pour l'immortalité, combien nous souffrons de vos maux , vous auriez eu pitié de nous, et vous n'auriez pas Irrité votre Créateur. Si le globe que vous habitez doit devenir votre tombe, si l'abîme doit à son tour engloutir cette tombe immense, notre éternité ne sera plus pour nous qu'im deuil sans terme... Père miséricordieux, non, tu ne les anéantiras pas , tu leur as envoyé ton Fils pour les racheter de la mort éternelle , ils ressusciteront et nous les verrons un jour. Ah I daigne me dire que le Messie , dont les séraphins m'ont tant de fois parlé , n'est allé habiter parmi eui^ que pour les sauver... Tu ne réponds pas, et, toujours menaçant, tu continues à descendre vers la terre. Ta volonté est incompréhensible; qu^ellesoit faite, Dieu de justice! Les immortels, dans leurs régions sacrées, t'adorent en silence; les enfants du globe
GHAKT V. Hi
terrestre se prosternent devant toi dans la {Mussièrc; les subiimes séraphins te contemplent dans l'éclat de ta puissance , et lisent tes ordres éternels sur ton front divin ; que ta volonté soit faite, ô Jélioval »
Il dit, et son regard suit de loin rÉtemel, qui déjà effleura répaisse atmosphère de la terre.
Du haut de son char de feu , flottant sur une masse de nuageâ amoncelés comme des montagnes immenses , Éloha aperçoit le Messie , s'arrête , fait gronder le tonnerre , et dit :
« Ta puissance est inGnie, ô Fils de rÉiernei, puisque tu te sens la force de supporter Tarrét que va prononcer ton Père ! Àh I si je pouvais faire descendre sur 4es hommes un rayon de cette lumière qui dévoile les mystères de l'infini ! . . . Prosterne-toi, Éloha, et adore en silence... Enfants de la terre, réjouissez-vous; bientôt votre bonheur égalera celui des séraphins. »
Il se tait, étend son bras sur la terre, et la bénit de la pcnsée<
UÉtemel est arrivé sur le mont des Oliviers enveloppé dans cette heure solennelle de la nuit que l'airain annonce par douze frémissements mystérieux. A travers ce voile transparent pour tout ce qui n'est pas mortel, il voit la terre couverte de péchés et hérissée d'autels élevés aux faux dieux. Les crimes passés et les crimes à venir sortent des abîmes, où ils entraînent les générations qu'ils flétrissent, tandis que la main sévère de la conscience les conduit au pied du tribunal suprême. Un murmure plaintif des« ccnd du ciel ; sur l'aile tremblante des vents arrivent les soupirs de la vertu qui souffre sur la terre, et les gémissements des victimes expirant sur les champs de bataille. Le tonnerre a prêté S4 voix au sang innocent , au sang des martyrs ; il crie vengeance à travers rimmenslté des deux.
Dieu pense !... sa main soutient l'univers prêt à se réduire en poussière, à se perdre dans l'infini !... Il se tourne vers Éloha; le séraphin comprend l'Éternel, et remonte aussitôt vers les deux. Mais son regard reste fixé sur le mont des Oliviers; sa main élève la trompette terrible qui doit un jour réveiller les morts de tous
112 LA MKSSIADE*
les siècles, et trois fois il en tire des sons qui font ti^essaillir la t«rre. À cet appel effrayant , le séraphin ajonie ces mots :
« Au nom de celui qui jtienJ: les cleÇ» de rimmensité, qui donne les flammes àTenfer, la toute-puissance, à la mort, est-il sous les cieux un être qui veuille comparaître devant lui, à la place du genre humain ? S'il existe, qu'il viem^yPieu T^^p^el »
A la voix de Tange, le Messie, debout. AU^iiiie^du.mQni des Oliviers frémit; il s'avance, il entre au ssuictn^yr^oàir^ieriiel Tattend. k . . '^ .. i. ■. .-
Si j'avais la pénétration des prophètes et la voix des^r^pbin^, si la trompette du dernier jugement était à ime» ordnçS',pour redire les pensées divines, alors peut-être j'aurais k| force de le chanter. Sauveur du monde, quand tu luitas /contre la mort, contre la colère de ton Père , de ton Père inexorable pour toi pai* amour pour nous! Esprit du Père et du Fiis, je ne suis qu'un faible mortel; éclaire et dirige ma pensée, et, en dépit de mon néant, je verrai, je comprendi^ai les souffrances et Tagpnie dun Dieu!
Le Messie est prosterné dans la poussière formée par les ossements des enfants d'Adam morts dans le péché. Il voit Tenfer entre son Père et lui ; il gémit, tord ses bras avec désespoir ; il combat, il lutte contre la mort, contre le néant !... L'immensité des'péchés de tous les siècles l'accable ! Agité par les terreurs de l'agonie, ^on sang circule plus vite, et son front et sa face divine s'inondent de larges gouttes rouges et brillantes.
Ce ne fut point une sueur ordinaire qui mouilla les membres du Messie, lorsqu'il souffrit pour nous; la sueur glacée qui couvrit son enveloppe mortelle , c'était du sang !
Reprenant tout-à-coup le sentiment de sa divinité, Jésus se relève de la poussière , des larmes se mêlent au sang qtd coule sur ses joues, et, le regard fixé sur le ciel, il prie à haute voix :
• Le monde, ô mon Père, n'était pas encore. A peine l'avions-nous fait sortir du néant , que nous vîmes mourir le premier homme, et bientôt chaque seconde fut signalée par la mort
CHANT V. ils
d'an péeheur... Des siècles entiers s^écoulèrent ainsi chaînés de ta malédiction 1 Mais elle est arrivée enfin, l^heure solennelle des soaiTrances mystérieuses, Fheure marquée par nous avant que i'miivers ne se mh en mouvement pour sa marche éternelle, avant que la mort n'immolât ses victimes I Vous qui dormez en Dieu , Je vous salue ; je vous sahie au fond de vos tombes silencieuses ! Vous vous réveillerez!... Ah ! combien je souffre eo ce moment, chargé du poids de votre fragilité; car moi aussi, je suis né, moi aussi, je dois mourir!... 0 toi qui suspends au-dessus de ma tête ton bras de juge , toi qui fais frémir mes os pétris de boue, accélère le vol de cette heure affreuse I rends-la plus rapide... Ta le peux, tout est possible à toi, Éternel!... Cette coupe terrible que tu as remplie de ta colère, de tes effrayantes terreurs, tu Tas versée siu* moi ! Ne la vide point jusqu'à la dernière goutte , détourne-la... Je suis seul, isolé des anges et des hommes qui me sont plus chers encore , des hommes , mes frères ! et je suiis repoussé par toi !... Père céleste ! en nous jugeant, daigne te souvenir que nous sommes les enfants d'Adam, et que je suis ton Fils !... Mais que ta volonté soit faite et non la mienne! »
Ainsi parle le Messie , et sa droite chancelante s'appuie sur la nuit; le jour fuit à sa gauche. Les images horribles d'une mort éternelle passent devant lui , les âmes maudites maudissent la toute-puissance, et les mugissements des cataractes d'où découlent les terreurs infernales , et le bruit des ruisseaux dont le murmure perfide invite au sommeil trompeur du néant, sortent des entrailles de la terre. Le soupir infini du désespoir accuse la création près du Créateur; il maudit le passé, le présent^ l'avenir I... L'Homme-Dieu a compris ce soupir.
Adramelech , qui s'était accroupi sur un rocher noir comme lui, détourne un instant le regard qu'il tenait fixé sur Jésus, et le laisse errer sur la terre. Là , il voit une des victimes qu'il a poussée à verser son sang de ses pi^opres mains. Les cris de désespoir du suicide, les gémissements que lui arrache le re-
iih LA ME8S1ADB.
mords, hélas I trop tardif, font retentir les collines d'alentour. Précédé par ces sons déchirants, le prince des enfers quitte son rocher. Son visage étlncèle de haine et d'orgueil^ sa pensée sonde Tabîme des malédictions, et sa bouche allait laisser échapper des paroles menaçantes comme le roulement lointain du tonnerre , railleuses comme les consolations que les démons adressent aux damnés ; mais le Messie arrête sur lui ses yeux où brille la majesté imposante et terrible d'un juge suprême , et Adramelech recule épouvanté. Cependant il croit encore qu'il pourra dominer son maître : appelant à son secours une nuée de vapeurs infernales, il s'élève dans l'espace avec elle; mais au même instant cet appui mensonger s'évanouit,, et le prince des ténèbres tombe sans force , sans mouvement aux pieds du Messie ; et alors il ne voit plus ni le Messie , ni la terre, ni l'espace... Vaincu et tremblant, il s'enfuit au hasard;
Le fils de l'Éternel a quitté Thumble posture d'un pécheur, et s'approche de ses disciples endormis. En revoyant des hommes , des frères, il se sent consolé des maux qu'il vient de souffrir.
Les séraphins savent que l'œuvre de rédemption touche à son instant suprême, carjadisËloha leur avait dit: « Quand la tempête et l'orage s'élanceront des deux pôles à la fois, quand dans leurs orbites immenses les mondes mugiront comme les vagues d^une mer en fureur, quand les étoiles remonteront en frémissant les paraboles de l'infini, quand vous sentirez vos couronnes d*or vaciller sur vos têtes , et vos ailes d'azur se voiler d'un nuage grisâti*e, c'est alors qu'elles commenceront pour le Fils de l'homme les angoisses de la rédemption. »
Et tous ces pronostics sont devenus des réalités, et les cîeux chantent :
« Elle est passée la première heure d'épreuve ; la première heure des souffrances sublimes qui donnent la paix à l'univers, elle est passée ! »
Ainsi chantent les deux !
CHAWT V. il5
Le Messie , debout devant ses disciples endormis , les contemple en silence.
« Pierre, mon ami, dit-il enfin, tu dors et mon âme est ac* câblée d^angoisses cruelles ! Ne peux-tu donc veiller une heure avec moi? To le voudrais, je le sais, mais tu es fils de la terra et sa fange grossière te domine encore, a
Il se tait, et va de nouveau présenter au Juge inexorable sa tête innocente qu'il a volontairement chargée des péchés du monde.
Enveloppé dans le sombre voile de la nuit , Abbadona , semblable à une ombre fugitive, passe sur la cime des montagnes qui s'élèvent à Touest de Jérusalem ; ses regards inquiets cherchent le Messie , et les paroles que murmure sa bouche tremblante prouvent qu'il craint de le rencontrer presque autant qu'il le désire.
« Moi, dit-ii, misérable ange déchu, j'ose aspirer au bonheur de contempler le Fils de l'Eternel ! Coupable audace» tu achèveras sans doute ma perte. .. Non, non ; que puis-je craindre puisque Satan a pu le voir impunément... Maison pourral-je le trouver?.... lai parcouru tous les déserts, je suis remonté à la source de tous les fleuves, mon pas timide a troublé la sévère solitude des sombres forêts et le doux silence des bosquets fleuris. Tai dit nu cèdre : Si tes branches l'ombragent, que leur bruissement daigne me l'apprendre ; j'ai dit aux montagnes penchées sur l'abîme , inclinez-vous plus fortement vers mon visage baigné de larmes, afin que je puisse voir l'Homme-Dieu s'il dort dans un de vos ravins.... Puis, je me suis dit à moi-même : La tendre sollicitude de son Père le conduit sans doute à travers les nuées matinales, ou bien la sagesse et la méditation le retiennent sous des voûtes souterraines, et pourtant je ne l'ai pas trouvé dans les nuages, je ne l'ai pas trouvé dans le sein de la terre.... Hélas! je suis indigne d'arrêter mon regard sur tes traits , divin Sauveur 1 Je suis indigne de m'enivrer de ton sourire de miséricorde; tu ne rachètes que les enfants d'Adam !
Pour range déchu, il n'est point de rédemption; pour Tauge déchu , il n'est point d'espoir I »
Il dit , et aperçoit les disciples endormis. Frappé de la jeunesse et de la beauté de Jean , il s'approche de lui ; mais, saisi d'un saint respect en reconnaissant sur ce visage si doux le reflet de la divinité, il s'arrête en tremblant, et sa pensée s'adresse au disciple.
« Es-tu le Fils de l'homme ? Oh ! oui , tu dois l'être, car une ame divine se peint sur tes traits... Que ton sommeil est calme ! Ce repos sublime est le partage de la vertu ; l'infortuné Abbadona ne peut plus jamais le connaître!.... »
Pierre se réveillant à demi, se tourne vers Jean et dit :
« Mon ami , mon frère , quel rêve cruel vient de m'eflrayer ! Jésus était devant moi et me regardait avec sévérité ; j'ai voulu lui parler, mais il a détourné son visage , comme si je m^étais rendu indigne de son amitié. »
En entendant ces paroles, l'ange déchu tombe dans une profonde et douloureuse méditation. Tout-à-coup , une voix idaintive, portée sur les ailes de la nuit à travers le silence de la nature, vient frapper son oreille. Il se dirige vers, la vallée de Gethsémané, d'où part cette voix ; à mesure qu'il s'avance elle lui parait toujours plus triste et plus déchirante.
« C'est ainsi que gémissent les mourants, se dit-il ; ce malheureux est sans doute un voyageur égaré tombé sous les coups d^on assassin. Peut-être bâtait-il joyeusement sa marche à travers les vallées ténébreuses, afin d'arriver plus vite à la demeure où Tattendaient les douces caresses de sa famille, loi'sque le fer meurtrier l'a frappé. Son âme peut-être était noble et pure, et sa vie une suite d'actions vertueuses I Oserai-je m'approcher de cet infortuné, moi, prince des enfers ? Non, non, je ne pourrais voir sans frémir une victime des passions criminelles qui fermement au fond du ténébreux empire , et débordent sur cette terre pour perdre l'espèce humaine I Oh I tortures inouïes ! tout le sang innocent que les enfants d'Adam mi versé depuis la chute de
leur père , tout le sang innocent qu'ils verseront encore Jusqu'à la fin des temps , je le sens peser sur ma tête , Je Tentends crier ?engeance vers TÉternel, je vois rÉternel punir sans- miséricorde t.... Je veux me rassasier de désespoir, je veux contempler les ossements des enfants de Dieu, car moi aussi j'ai travaillé à leur perte !••• Silence du tombeau, devant toi ma pensée recule d'horreur ! Et, cependant, ce n'est pas au milieu de ce silence qu'il m'apparattra un jour, le Juge terrible I Sa démarche^ c'est la foudre qui frappe ; sa parole , c'est la foudre qui anéantit î » En suivant la direction de la voix qui l'émeut si profondément , Abbadona s'est approché du Messie ; il le voit prosterbé dans la poussière , se tordre et lutter contre les angoisses de l'agonie. En ce moment, Gabriel secoue le nuage qui le voilait, et s'incline vers Jésus ; des larmes célestes étincèlent à la paupière du séraphin , et son oreille, qui, du point le plus 'éloigné de l'infioi, entend la marche de l'Éternel et le bruissement des soleils qui s'inclinent sur son passage, écoute le sang du Fils de l'homme couler à travers ses veines contractées par la douleur ; il compte les battements de son cœur, il compte ses gémissements et ses prières, et sa pensée immortelle comprend les souffrances de la rédemption. Incapable de supporter plus long-temps Taspect de ces souffrances inouïes, il lève son visage baigné de larmes vers le del , et demande grâce pour le Messie. Tout-à-coup, des légions d'anges déchirent les nuages et joignent leurs prières aux prières de Gabriel. Abbadona les voit, et un sombre désespoir l'accable; il sent plus vivement que jamais l'abaissement où il est tombé. Un seul instant il arrête son regard sur Jésus^ qui relève lentement son front baigné d'une sueur de sang , et cette vue met le comble à son désespoir.
« 0 toi, se dit-il , qui souffres ici des tortures que la langue des
immortels ne saurait peindre, es-tu un fils de la poussière? un
maudit qui reconnaît trop tard quil est une justice au ciel.?.. . Non,
non , ta forme humaine brille d'un éclat divin , ton regard s'é-
ève plus haut que les tombes de cette terre et les nuages qui
leur servent de dôme... Il y a en toi un mystère dont Je ne puis sonder la profondeur ! Une pensée , rapide comme Féclair, menaçantecommë Touragan , s'éveille en moi... Fuis, fuis, pensée terrible I tu n'es qu'un spectre enfanté par ma terreur ! Non , ce n'est pas là le Fils de l'Éternel que j'ai vu assis à la droite de son Père ; non, ce n'est pas là le Fils de l'Étemel qui, invulnérable et sans pitié , vint fondre sur les anges rebelles et les précipita dans Fabîme I Non, ce n'est pas là le Fils de l'Éternel que j'ai vu debout sur son char flamboyant ! La nuit et la mort mugissaient sous ses pieds, et la vengeance et la destruction s'échappaient de ses yeux I je le vois encore lorsqu'il lança sur moi un de ces regards destructeurs ! Tous les abîmes de Tinfini tressaillirent , et je ne vis plus rien , je n'entendis plus rien que la nuit et la malédiction!.... Et ce vainqueur sans pitié serait cet homme prosterné dans la poussière teinte du sang qui s'échappe par tous ses pores ?... J'ai épuisé toutes les douleurs, mon corps est couvert de tous les stigmates de la damnation ^ et pourtant elles sont nouvelles pour moi les angoisses qui le torturent!... Devant cet homme, une sainte terreur fait tressaillir la moelle de mes os !... Oui, tout en lui est mystère, merveille I... Doux souvenirs des deux! m'avez- vous abandonné pour, toujours ? Ne pourrai-je réveiller un seul d'entre vous ? Oui , ouï , il me semble que jadis j'ai entendu annoncer un mystère sublime !... Aux enfers même ils en ont parlé... Satan s'est vainement efforcé d'en faire une fable absurde... Cet homme qui semble ainsi chargé de toutes les douleurs , de toutes les souffrances de la terre, n'est pas un simple mortel!... Un chœur "H'anges l'entoure , la nature entière , conune sanctifiée par une pensée divine, frémit et prie I... Ah ! je te reconnais enfin. Sauveur du Monde ; né tourne pas ton regard vers le misérable Abbadona ! L'horreur que te causerait sa vue te ferait peutêtre remonter trop tôt vers ton trône , et j'aurais une seconde fois causé la perte de l'espèce humaine !... Cependant , tu lis au fond de mon âme , tu vois mes tourments, mais ils ne te touchent
CHANT V. liO
point ; ta es le Messiedes hommes 1 Ah I si ta avais daigné devenir un séraphin, si tu souffrais ainsi pour racheter les anges déchus ! Oh ! alors , il me serait permis de t'entourer de mes chants d'amour et de reconnaissance. Enfants d'Adam , puisque c'est ponr vous qu'il meurt, adorez le sang qu'il va verser pour vous. Si jamais vous veniez à le profaner, je briserais les entrailles d'airain des enfers I Je me précipiterais aux pieds de votre Médiateor, et je lui crierais d'une voix intelligible pour les cieux et pour les mondes : Les pécheurs, que tu as voulu racheter, ont repoussé tes bienfaits ; qu'ils proûtent au moins aux anges déchus. L'enfer peut te haïr, mais l'infortuné Abbadona t'adore ! Ne jelteras-tu jamais sur son repentir un regard de miséricorde ! Ses larmes de sang coulerant-elles toujours inaperçues ? Il n'ose te demander grâce ; mais , las de son immortalité , il te supplie de le soumettre à la mort ! . . . »
Effrayé de l'espoir audacieux qui vient de le surprendre,' Abbadona s'enfuit épouvanté.
Jésus, prosterné dans la poussière, se relève une seconde fois ; il toome ses regards vers ses disciples toujours endormis, et les cienx chantent :
« Elle est passée la deuxième heure d'épreuve ; la deuxième heure des souffrances sublimes qui donnent la paix à l'univers , elle est passée. »
Ainsi chantent les deux.
L'Éternel tient encore la balance redoutée ; l'écho du ciel répète des paroles de mort , d'anathéme et pas une voix de miséricorde, de grâce, d'espérance! De profondes ténèbres pèsent SOT la terre. Tels pèseront sur l'univers la dernière nuit, et le dernier jour qui la suivra de trop près , et l'appel de l'ange et le bruissement des nouveau-nés de la tombe I
Le Messie se courbe pour la troisième fois sons la main puissante qui lui fait expier les péchés du monde. C'est ainsi que se tord l'agneau sur l'autel où le sacrificateur vient de l'immoler ; c'est
ISO LA MESSIADE.
ainsi qu'Abel, appelant en vain son père à sm secours , tomba sous les coups d'une main chérie.
Voilé d'un sombre nuage , Éloha est debout au pied da mont des Oliviers. Le tonnerre gronde , les eaux du Jourdain mugissent ; à travers ce bruit menaçant, rÉternel envoie ses ordres au séraphin, qui se dirige aussitôt vers le Messie. Le vent glacé de la nuit lui apporte les soupirs étouffés de THomme-Dieu, et bientôt il le voit étendu sur la terre et brisé par la douleur. Dèyant la divinité ainsi torturée , Éloha sent son éclat d'ange s'évanouir, il est devenu semblable à un simple mortel. Jésus tourne vers lui des yeux mourants, et, sous llnfluence de ce regard divin , le séraphin reprend à l'instant sa force et sa splendeur. Et, s'élevant sur un nuage d'or, il étend ses ailes d'azur au-dessus du Messie.
« Fils de l'Éternel, dit-il, ton regard divin m'a rendu digne de toi ; il m'a initié au secret des cieux , moi qui ne suis qu^un souffle éphémère de l'esprit créateur, qu'une goutte de rosée dans l'océan de l'infini I Semblable à ces soleils qui se lèvent pour éclairer les grains de sable qui nagent dans l'espace, et qu^on appelle les mondes, je devais servir à l'accomplissement de tes desseins sans les connaître , et tu m'as trouvé digne de me révéler ta pensée ! Sois béni, regard immense de mon divin maître, il m'a élevé au-dessus de mon être, il m'a rapproché de l'Incréé ! Ce bonheur qui m'inonde , les enfants d'Adam le connaîtront quand tu auras contraint la mort à déposer à tes pieds son glaive de feu! Oui, quand finira le monde et le temps, quand commencera l'éternité , alors seulement la race humaine comprendra le mystère de la rédemption , son bonheur, ton amour et ta gloire. »
Cependant, les angoisses du Messie redoublent, le chœur des séraphins s'envole; Éloha seul reste immobile, et se voile le visage.
Trois fois l'Éternel parle, et trois fois la terre, ébranlée dans
ses fondements , «'élance poar se perdre dans l'espace ; tiois fois rÉternel la retient I
Le Fils de rhomme se relève de nouYcau de la poussière ; il a Tainca, et les cieox chantent :
« Elle est passée lat roisième heure d'épt^uve ; la troisième heure des soaiTrances sublimes qui donnent la paix à Tunivers , elle est passée ! »
Ainsi chantent les deux, et Jéhova remonte vers son trône.
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Judas Ischariote , suivi d'une troupe armée , vient à Gethsémané pour arrêter son maître. — Effroi des soldats quand ils entendent la voix de Jésus. — Baiser de Judas. — Le Messie se laisse emmener sans résistance et blâme Temportement de Simon-Pierre. — L'assemblée des prêtres attend Jésus avec la plus grande anxiété. — Trois messagers viennent successivement appoiter des nouveilles de Texpéditiou de Judas. — Philon va chercher Jésus chez le prêtre Anne , où il a d'abord été conduit, et le fait mener chez Gaîphe. — Porcia, la femme de Pilate , s'est rendue au palais du grand-prêtre pour voir le prophète, auquel elle prend un vif intérêt. — Le calme et la résignation qu'il oppose à la fureur de ses ennemis achèvent de la disposer en sa faveur. — Poussé par Satan, Philon se fait Taccusateur du Messie. — Déposition des témoins. — Jésus est condamné à mort —Simon-Pierre renie son maître, mais il se repent presque aussitôt, et erre à travers les rues de Jérusalem, en proie aux plus cruels remords.
Le sage , qai touche au terme de sa carrière , attache plus de prix aux courts instants qui lui restent qu'aux longues années qu'il a vécu , car il sent que ce délai ne lui est accordé que pour couronner par de belles et nobles actions une vie consacrée à la vertu. C'est ainsi que les heures de la rédemption paraissent aux habitants des cieux plus imposantes et plus sacrées à mesure que la vi( time s'approche de l'autel du sacrifice.
Pénétrés de la sainteté de ces heures sublimes , Éloha et Gabriel s'entretiennent avec une douce émotion des bienfaits qu'elles répandront sur l'espèce humaine.
Tout-à-coup, une clarté vacillante qui scintille à travers les ténèbres dont la vallée de Gethsémané est encore enveloppée , frappe leurs regards.
« Quelle est cette horde sauvage ? demande Gabriel. Elle s'avance précédée de torches, c'est l'enfer qui l'envoie. »
LA ME>SStADE. 123
« Qu'elle arrive , mon frère. Telle est la volonté de celui qui commande à la mort et à la vie , et dont la puissance se manifeste dans la petitesse d*un grain de sable comme dans Timmensité de Tunivers. »
• Éloba , reconnais-tu le perfide qui commande cette horde ? Sa démarche perdra cette fierté insultante , quand , à la voix de son Juge, il se lèvera de la poussière de la mort ; ce n'est pas avec ce regard de triomphe qu'il entendra prononcer son arrêt »
La tt'onpe arrive au pied du mont des Oliviers. Jésus reconnaît ses assassins.
La nuit la plus noire qui ait jamais enveloppé la terre commence à s'élever au-dessus du triste feuillage de Tolivier ; mais, avant de fuir, elle répand toutes ses vagues frayeurs, toutes ses craintes indécises sur la troupe meurtrière. Cet effroi mystérieux et salntaire qui arrêta plus d'un malfaiteur sur la route du crime, paralyse un instant Faudace des soldats envoyés à la recherche de Jésus; mais Satan leur rend aussitôt leur funeste courage. Ischariote laisse errer ses regards autour de lui : il cherche son maître,
« Où est-il ? se dit-il à lui-même. Ses disciples bien-aimés prétendent qu'ils l'ont vu souvent sur le mont Thabor enveloppé de noages étincelants, mais ils ne l'ont pas vu encore chargé de chaînes; je veux leur procurer ce spectacle, avant qu'ils aillent s'installer dans les royaumes que leur donnera ce mattre tout-puissant... Poarquoi trembles-tu. Judas ? Parce que la nuit est froide et sombre comme la tombe des morts, doit-elle ébranler le courage de l'homme ? Non , non , j'achèverai ce que j'ai commencé , e^ moi, du moins, je serai riche et puissant. »
Au milieu de ces infernales pensées, il s'enfonce sous les arbres les plus touffus; les soldats le suivent en élevant leurs torches et en brandissant leurs armes. Jésus les voit et les entend.
« Les void, dit-il. Ah I qu'il est immense le gouffre qui les sépare des deux!.... Ils étaient creusés dans la fange les sentiers
qa*i] m'a fallu saivre sur cette terre; mais ils^ brilleront comme les voies solaires de rinfioi , quand les arrêts da dernier Jugement aorônt brisé le voile mystérieux de la rédemption. »
Les soldats trouvent les disciples endormis , et les entourent avec des cris de joie; car, dans leur impatiente fureur, ils oublient que Judas doit leur faire connaître leur victime par un signal convenu. Tout-à-coup le Messie parait, et leur demande d^ ton doux et calme : « Qui cherchez-vous? >
« Jésus de Nazareth I » s'écrient-ils tous à la fois.
 ce nom, les disciples se réveillent, les anges les entourent, et Jésus dit, de cette voix puissante qui impose silence aux vagues de la mer, qui commande aux reptiles de mourir, qui tire du néant l'âme immortelle des séraphins :
• Jésus de Nazareth , c'est moi I »
A ces accents surhumains, les soldats tombent anéantis ; Ischariote tombe avec eux, mais U se relève aussitôt Satan veille près de lui; invisible et triomphant, il suspend au-dessus de la tête du traître une couronne de feu ; elle effleure son front, et le marque du sceau de la réprobation au moment où ses lèvres impriment sUr les joues de Jésus le baiser infernal. La plus horrible des trahisons est accomplie : les soldats connaissent la victime qu'ils doivent saisir.
« Judas , dit le Messie, en le regardant avec une tendre compassion, tu me trahis par une marque de tendresse !... Malheureuxl pourquoi cette heure terrible a-t-elle sonné pour toi 1...»
Et, se tournant vers les soldats , il leur tend les mains pour qu'ils les chargent de chaînes. A cette vue , l'intrépide Simon- Pierre ne peut plus contenir son indignation ; tirant son glaive, il blesse le soldat qui a osé porter une main sacriiége sur son maître. Mais Jésus guérit aussitôt cette blessure.
« Si Je demandais des secours à mon Père, dit-il au vaiUant disciple , des légions d'anges descendraient des cieox pour me servir. Résigne-toi, mon ami ; il faut que les prophéties s'accomplissent.... Et vous, instruments aveugles de la Providence, vous
qui êtes venus Id armés comme s*U s'agissait de prendre un malfaiteur redoutable, ne m*ayez-vous pas vu chaque jour au temple au milieu de vous? ne m'avez-vous pas à chaque instant rencontré sur votre passage, seul et sans armes ? »
II dit, et se laisse conduire par les soldats , qui repassent le torrent de Gédron pour se rendre à Jérusalem.
Dès le commencement de la nuit, les prêtres et les andens se sont assemblés au palais de Gaîphe, où ib attendent avec inquiétude le résultat de la mission dont ils ont chargé Judas. Des hom* mes du peuple, instruits du motif de cette réunion extraordinaire, se sont attroupés sur la place , et s'abandonnent aux sentiments les plus opposés : tantôt ils se souviennent des bienfaits da Messie, et tantôt ils ajoutent foi aux calomnies que les prêtres répandent contre lui. Cette double influence les rend insensibles à la beauté du palais , monument digne de la magnificence de Salomon, et dont Téclat est rehaussé, en ce moment, par les lampes d*or suspendues aux colonnes de porphyre qui soatiennent les voûtes des salles et des galeries.
Certains d'exploiter è leur profit, quand ils le voudront, la sourde agitation qui règne parmi le peuple, les prêtres ne s'occupent en ce moment que du retour des messagers qu'ils ont envoyés au-devant des soldats chargés de leur amener Jésus. « Qui les relient ? se demandent-ils les uns aux autres. Judas, <^ez lâche pour vendre son maître , nous aurait-il trahis à son tour? on se seraient-ils laissé éblouir par un de ces prestiges dont le Nazaréen nous a donné tant d'exemples? »
Pendant qu'ils s'adressent ces questions, un messager se précipite dans la salle. Ses cheveux flottent en désordre , son visage est livide, une froide sueur couvre son front; et, levant les mains jointes au-dessus de sa tête, il s'écrie :
«Grand-prêtre, lévites» et vous, pères d'Israël, couvrez-vous de vêtements de deuil, tout est perdu I... Remplis de zèle et dVdeur, nous traversions la vallée de Cédron; nous avions franchi le torrent, et nous étions arrivés près des sépulcres. L'air
126 LA MESSlADE.
glacé des tombeaax n*a pas refroidi notre courage. Nous avons continué à nous avancer* et cependant les nuages qui nous entouraient devenaient toujours plus noirs, toujours plus épais. Jamais aucun mortel n'a marché à travers des ténèbres aussi effrayantes. Les soldats ont continué leur route d'un pas audacieux; je les suivais de loin. Tout-à-coup j'ai aperçu le prophète... A cette vue... comment, pourquoi? je ne saurais vous le dire, mais le fait est certain... à cette vue j' ai senti im froid mortel presser la moelle de mes os ; mon sang s'est arrêté , mes cheveux se sont dressés sur ma lête !.... Les soldats ne le voyaient pas encore, ils allaient garrotter les disciples; alors il est venu se montrer à eux, et leur a dit : Qui cherchez-vous? Le coiu*age des soldats ne s'est point démenti ; ils ont répondu tous à la fois : Nous cherchons Jésus de Nazareth! Et Lu/.... ah! comment ai-je pu survivre à ce moment!.... Il s'est écrié d'une voix terrible comme le tonnerre : C'est moi!.... Et ils sont tous tombés la face contre terre, sans mouvement, sans vie !.... Moi seul j'ai échappé à la mort. J'étais prédestiné sans doute à vous apporter la nouvelle de ce malheur Où trouver maintenant un refuge ? Notre dernière heure est venue ! »
Il se tait, et l'assemblée tressaille comme un roc que la foudre sillonne. Philon seul, inaccessible à la crainte, lance un regard foudroyant au messager, et dit :
« Misérable ! tu t'es vendu au Nazaréen , ou tu as été dupe d^une vision enfantée par la nuit et par la peur ; l'aspect des sépulcres ouverts a troublé ton cerveau : tu as confondu nos vaillants soldats avec les cadavres qui dorment sous ces voûtes. Apprends, lâche, que ce n'est pas avec des paroles qu'on tue des homïnes envoyés par nous. »
Ces derniers mots retentissaient encore dans la salle , quand un second messager arrive hors d'haleine, et jette ces paroles à l'assemblée :
« Nous avons beaucoup souffert I... Sa voix foudroyante, son regard tranchant comme le glaive de la mort, nous ont renversés!
Je ne sais combien de temps nons sommes restés dans cet état ; mais à peine avions-nous retrouvé Tusage de nos sens, qu'il a tendu volontairement ses mains à nos fers. Les soldats ramènent en tremblant; car ils craignent qu'il ne les anéantisse par quelque prestige nouveau. Cependant, il les suit avec calme, et déjà la troupe vient d'arriver aux portes de Jérusalem. »
ndit. Un troisième messager entre aussitôt, et, d'une voix qu'il s'efforce de rendre solennelle, il s'écrie :
« Honneur et gloire vous soient rendus , défenseurs de la sainte loi de Moïse I et que tous ceux qui désormais oseraient se lever contre vous périssent comme périra le Nazaréen ! On vous ramène chargé de fers que la magie de son regard et de sa langue ne saurait faire tomber. Déjà tous les siens l'ont délaissé. Seul, au milieu des soldats , il s'avance vers ce palais. Le Dieu de nos pères vous le livre : son sang vous appartient. »
Satan vient de se glisser dans le conseil, et, avec lui, toutes les joies de l'enfer. Des visions passent,sous les yeux des prêtres, etlenr peignent l'agonie du Messie et la puissance et les richesses que sa mort fera pleuvoir sur eux. Malgré ces vertiges, il leur semble que leur victime se fait attendre trop long-temps, et ils envoient de nouveaux messagers à sa rencontre. Philon se met leur tête.
Après avoir arrêté Jésus , les soldats romains l'ont conduit dans la maison du prêtre Anne. Réveillé par le tumulte que cette arrestation causait dans la ville, le vénérable vieillard a voulu voir l'homme qui troublait ainsi le repos public.
Le cœur brisé et le visage inondé de larmes, Jean a suivi son maître de loin. En le voyant entrer chez Anne, qui passe pour être plus humain et plus juste que Caïphe, il sent renaître quelque espoir^ et se hasarde à le suivre; mais il s'arrête sur le seuil de la porte, car déjà l'interrogatoire de Jésus est commencé.
« Gaîphe te jugera, dit le vieux prêtre. Paisse la pureté et la ^teté de tes actions égaler la célébrité qu'elles ont acquise en Israël I alors tous les peuples de Ja terre te béniront. Parle :
128 LA MESSUDE.
qu'as-tu enseigné? Quels sont tes disciples ? Leur as-tu dit de prêcher la loi de Moïse, et toi-même ne t'en es-tu jamais écarté?
Il se tait , et admire le calme divin répandu sur toute la personne de Jésus, qui répond avec douceur :
« Pourquoi m'interroges-tu? J'ai prêché sans mystère et sans artifice, à la face du peuple, à la face des prêtres. Demande à ceux qui m'ont entendu ce que J'ai enseigné. »
A peine a-t-il prononcé ces paroles, que Philon se présente. Sa fureur s'est communiquée aux vils satellites qui le suivent : un d'eux frappe le Messie au visage , et fait pressentir ainsi les traitements qu'on lui prépare. Sur un signe du pharisien , les soldats entraînent le prophète, et le conduisent au palais de Caîphe.
Jean connaît le caractère haineux de Philon , et la perte de Jésus lui paratt certaine ; ses genoux fléchissent, sa vue se trouble, une pâleur mortelle couvre son visage. Forcé de quitter la maison d'Anne, il marche au hasard et d'un pas chancelant dans les rues de Jérusalem. Bientôt il voit briller dans le lointain les torches qui éclairent la marche du cortège de son mattre. U se traîne péniblement dans cette direction, et s'arrête tout-à-coup au milieu des ténèbres et du silence, car il ne lui reste plus que la force de prier et de gémir, et sa douleur s'exhale en ces mots :
« 0 toi, le meilleur des hommes, il est donc vrai, tu vas monrir ! Dieu le veut ainsi..... Tu es pour moi plus qu'un frère, saint prophète ; sotiffriras-tu que je sois condamné à voir tes dernières larmes, à entendre ton dernier soupir? Non, non , ta permettras que je meure avant toi. Terre, n'as-tu dcmc point de protecteur pour lui? Et vous, deux, ne le sauverez-vous pas ? Dorment-ils tous, les anges qui chantaient sur son berceaa?... Mère infortunée ! en lui donnant une vie qui s'annonçait si brillante et si belle, tu ne croyais pas qu'elle se terminerait par une mort affreuse !... Père de tout ce qui est, c'est toi que j'implore ; ne souffre pas qu'il meure ! Donne des entrailles à ses bour-
CHANT VI. Ji9
reani , donne-leur nn cœur humain !••. Hélas ! je ne la vois plus sillonner les ténèbres , la flamme des torches qu'on portait devant loi.... Us Tont entratné dans l'assemblée des prêtres.... Qu'ayant de le juger, le glaive de la justice étemelle passe une seule fois sur leur tête , et ils se prosterneront devant lui pour Tadorer.... Tentends marcher dans Tobscurité. ... on s'avance. . . . Pierre , mon ami , est-ce toi ? Gonnais-tu déjà Tarrét qu'ils ont prononcé contre lui? Viens-tu me l'apprendre ?... Approche, oh, par pitié, approche I... Je n'entends plus rien... Qu'elle est longue et sombre cette nuit terrible I. . . Pourquoi ce tumulte subit ? veulent-ils le traîner au supplice au milieu des ténèbi'es, afin de k soustraire aux regards du peuple, qui, s'il pouvait le voir, briserait ses fers et le porterait en triomphe ?... Précaution inutile, si TOUS cachez son sang aux mortels, les anges le verront , et TOUS en demanderont compte.... Miséricorde, miséricorde. Père de l'univers l aie pitié de moi , aie pitié de tous tes enfants ; ne sonfl^e pas que Jésus meure ! »
épuisé de fatigue, égaré par la douleur , il s'appuie contre le mur du palais de Gaîphe, où il est arrivé sans le savoir, et reste muet et immobile.
Philon a devancé sa victime dans la salle du conseil. A son air triomphant, à son regard enflammé , les prêtres devinent l'arrivée de Jésus, qui entre presque aussitôt.
L'absence de toute espèce d'orgueil donnerait au Messie un !^ humble et craintif, si son regard ne planait pas sur l'assemblée avec cette satisfaction paisible qu'éprouve le voyageur fatigué, quand, du haut du rocher où il a trouvé un point de repos, il contemple la contrée sauvage qui s'étend à ses pieds. Le cachet de la divinité empreint sur son front n'est visible en ce moment que pour les anges : telle est la volonté de l'Étemel.
En sa qualité de grand-prêtre, Gaîphe veut parler le premier ; Philon a le même désir : il croit que son éloquence fougueuse lui en donne le droit,... et pourtant tous deux se taisent. Ils doutent encore du témoignage de leurs yeux, et se demandent
h eux-mêmes si c'est en effet le prophète qu'ils haïssent avec tant de fureur qui se trouve enfin en leur pouvoir. Pendant qu'ils sont en proie aux hallucinations dont Satan trouble leur cerveau, Porcia, la femme de Pilate, arrive sur une terrasse qui conduit de la salle du* conseil au palais du préteur. La belle et jeune Romaine n'a de son sexe et de son âge que les grâces et la candeur. Sa raison est puissante , son âme est noble et forte comme celle d'un sage mûri par les plus dures épreuves de la vie. Cette tendre fleur eût, sans doute , donné à sa patrie une nouvelle race de Gracques , qui l'eussent tirée de son avilissement, si la chute de Rome n'eût pas déjà été arrêtée dans les décrets de l'Éternel.
Poussée par le désir de voir en présence de ses juges le prophète dont elle admire la haute sagesse, Porcia a quitté son palais accompagnée de la plus fidèle de ses esclaves. La crainte de blesser par cette démarche les exigences de son rang , ne s'est pas même présentée à son esprit. Une puissance au-dessus des considérations humaines la guide. Appuyée sur la balustrade de marbre qui entoure la terrasse, elle suit avec anxiété chaque mouvement du divin accusé. Le courage tranquille qu'il oppose à la haine des prêtres l'affermit dans la haute opinion qu'elle avait conçue de l'homme dont la parole puissante ressuscite les morts, et dont la vie donne à un peuple corrompu l'exemple de toutes les vertus.
Philon rompt enfin le silence , et s'écrie avec l'emportement de la colère :
« Qu'on amène le coupable aux pieds de ses ji^es, qu^on le garrotte plus fortement; mais, avant de prononcer son arrêt, levons nos bras vers l'Éternel , remercions-lè d'avoir terminé ei^fin l'épreuve de patience qu'il nous a fait subir en nous condamnant à voir errer si long-temps parmi nous un faux prophète, un vil imposteur ! Jéhova le livre enfin à notre vengeance. Qae telle soit désormais la destinée de tous les audacieux qui oseraient marcher sur les traces du Nazaréen ; que leurs noms et
leur mémoire soient effacés pour toujours et partout , excepté à la place où coule le sang des criminels , où roulent leurs crânes avec les plumes des vautours qui s'enfuient quand ils ne trouvent plus de pâture sur leurs ossements desséchés ! Que des actions de grâce s'élèvent de nos autels ; que la Judée entonne des chants de triomphe ! Frappée d'un vertige infernal , elle avait cessé de voir et d'entendre , elle a retrouvé des yeux , elle a retrouvé des oreilles. Durant son époque de délire, le peuple d'Israël a eu des moments lucides , et alors des bras robustes ont saisi des pierres sacrées pour les lancer contre le Nazaréen , mais de nouveaux prestiges ont paralysé ce zèle éphémère. Elle a sonné, la dernière heure de nos hallucinations et de tes impiétés, prétendu vainqueur de la mort ! Il est encore peu nombreux, lé peuple assemblé sous ces murs pour entendre ton arrêt; n'importe , on y trouvera assez de témoins qui déposeront contre toi ; que le grand-prétre les fasse appeler. Moi je t'accuse! je prends à témoin la Judée tout entière, et pour juges la terre , les cieux ! Je t'accuse de blasphème et de mensonge , car ta t'es dit Dieu, toi qui as versé tes premières larmes dans une crèche ! Ta prétends avoir ressuscité des morts ! je soutiens qu'ils n'étaient qu'endormis I Leurs mères , leurs sœurs les avaient vus expirer ? £h bien ! soit , tu pourras te ressusciter à ton tour; mais songes que ton agonie sera surveillée par des yeux d'hommes moins sujets que des yeux de femmes à voir ce qui n'est pas ! Ton sommeil sera plus lourd que celui des prétendus morts que tu as réveillés , et ce sommeil de fer, tu le dormiras là où le soleil levant et la lune fugitive ne trouvent jamais que les vapeurs empestées qu'exhale la décomposition , jusqu'à ce qu'elle ait blanchi les crânes que le Golgotha a reçus teints de sang ! S'il existait un anaihéme plus terrible , un anathême que les tombes entr'ouvërtes hurlent à travers le vide , que minuit apporte au milieu des vivants , que la peste et le désespoir éternisent, oh ! que celui-là te frappe et t'anéantisse ! » A peine cette imprécation s'est-elle échappée de ses lèvres
482 i^A MBSSUDE.
tremblantes, qu'il devient muet et froid, ^t une pâleur li?ide couvre son visage ; le Dieu qu'il a osé braver s'est retiré de lui pour toujours. L*ange de la destruction , désormais son ange à lui , Tenveloppe de son regard pétriGant , et , d'une voix qui n'est intelligible que pour les immortels, il dit :
« L'anathéme que tu viens de prononcer est retombé sur toi. Je lève mes yeux et mon glaive flamboyant vers le Dieu rémunérateur , et je te voue à la mort éternelle ! Te frapperai-je à l'instant?... Non, ton heure n'est point venue encore, mais elle presse son vol lugubre. Quand elle aura jeté loin d'elle la dernière parole consolante , le dernier rayon d'espoir, la dernière pensée de pardon et de miséricorde qu'elle apporte parfois au plus grand criminel ; quand, déchirant le sombre rideau de minuit, elle viendra briser sous tes yeux le sablier de ta vie; quand les hurlements des enfers auront répondu à ton dernier râle; quand la mort t'aura frappé de son plus terrible coup, alors tu verras ma face dans la vallée de Benhinon (i), c^est là que je t'attends I »
Il se tait. Son front, agité par la Éolère, ondoie comme rOcéan qui pressent la tempête. De ses yeux s'échappent des étincelles dévorantes comme la foudre vengeresse ; sa longue chevelure flotte sur ses épaules, semblable aux nuées vaporeuses qui ornent de leurs festons diaphanes le vert manteau des montagnes , et ses pieds sont immobiles et fermes comme le roc que les siècles ont rivé dans le sein de la terre. Il ne frappe pas le misérable , mais il fait bruire autour de lui les sons effrayants de la mort.
Honteux de la terreur qui l'a forcé d'interrompre son discours, Philon le reprend d'une voix sourde et étouffée :
« Tout ce que j'ai passé sous silence , dominé par la sainte colère que m'inspire Timpiété du prétendu prophète, Tavenir
(1) L*an des Heax les plus horribles de la géhenne. [N, dm Tr.)
VOUS rapprendra. Galphe, interroge le coupable et prononce son arrêt I »
Le discours de Philon a effrayé randitoia» , toutes les langues restent muettes , tous les yeux sont fixés vers la terre. Porcia seule ose r^arder Taccusé , et une douce joie fait palpiter son cœur, car le calme inaltérable, la tranquilliié majestueuse de son divin visage lui prouve qu'il est innocent. Ses yeux, qui cherchent BD vain dans la foule une âme compatissante et généreuse digne de partager son émotion , s'arrêtent sur un groupe d'hommes réunis autour du feu allumé dans la C4)nr. La figure noble et imposante d'un de ces hommes Fa frappée, et les regards expressifs qu'il jette sur Jésus lui prouvent que ce prophète est l'objet de la vive discussion dans laquelle il paraît engagé.
« C'est un de ses amis , sans doute , se dit-elle à elle-même , il cherche à convaincre ceux qui l'entourent qu'en laissant périr rhomme le plus sage , le plus vertueux d'Israël , ils se couvriraient de honte et d'opprobre... Loin de Técouter, on le menace du son qu'on prépare à celui qu'il ose défendre, et la crainte de la mort le rend muet... Hélas I l'infortunée mère de Jésus a peut-être enlacé les genoux de cet homme , et lui a fait promettre de disputer son fils à ses bourreaux. Quelle serait sa doideur si elle voyait son décours^ement!... Son cœur serait brisé si elle avait entendu les féroces paroles du pharisien... Mais qu'est-ce donc qui se passe dans mon âme ? Pourquoi cette tendre inquiétude sur le sort d'une famille qui m'est étrangère , inconnue?... Envierais-je à Marie le bonheur d'avoir donné le jour à un fils si grand, si généreux?... Non, non *, mais je comprends son bonheur, et Je tremble qu'il ne lui soit enlevé... La mort de Jésus, on le dit du moins, doit commencer pour le monde une nouvelle ère de bonheur... Ce vague espoir ne saurait consoto une mère... Ah ! que les Dieux cléments daignent lai épargner l'horrible spectacle du supplice de son fils ! » Le grand-prêtre s^agite sur son siège de juge et dit : « La Judée tout entière gémit sons le poids des maux qu'at-
JS4 LA MESSIADE.
tira sar elle Taccasé qui est devant nous I La terre entière sait qu'il s'est révolté contre le Dieu vengeur qui trône sur la cime des monts , et contre le grand César qai , du haut de ses sept collines indomptables , commande à TUnivers I Ce n'est donc point la voix faible et solitaire de Gaïphe , c'est celle du peuple d'Israël, qui dit au glaive exterminateur: Frappe le coupable !... Que tous ceux qui aiment la justice et la patrie se présentent, qu'ils parlent, qu'ils disent ce qui est notoire et vrai. »
A cette interpellation de Gaïphe , des hommes prévenus d'avance viennent répéter les noires calomnies qui leur ont été suggérées par les agents de Philon. Le plus ardent de ces faux témoins s'avance d'un pas hardi vers les juges. Malgré s<m regard féroce et l'assurance de son maintien, il est facile de voir que les mensonges qu'il va prononcer l'effraient lui-même.
« Vo|is savez tons , dit-il, que Jésus fait métier de profsuier le temple. Si vous l'aviez oublié, il suffirait de vous rappeler le jour où il chassa les marchands qui ont l'habitude de s'y réunir pour vendre les victimes que nous offrons au Dieu de Moïse. S'il n'était pas l'ennemi de Dieu, s'il ne voulait pas renverser son sanctuaire , chercherait-il à priver nos saints pontifes du plus clair de leurs richesses? »
Un second témoin parle à son tour, et prête aux sublimes actions du Messie des intentions viles et perfides :
« Je l'ai entendu proclamer roi par le peuple d'Israël , et certes il serait venu s'emparer de Jérusalem et de son temple , s! le zèle de ses partisans, effrayés de leur audace, ne s'était pas relâché tout-à-conp. Honteux et délaissé, ce roi détrôné, avant d'avoir commencé son règne, s'est enfui dans les sauvages vallées de Gédron. Là , nobles pères d'Israël, il se croyait à l'abri de votre vengeance. 9
Un lévite se présente, et feint un profond mépris pour le pro* phète qu'il accuse.
« G'est un blasphémateur, dît-il, car il s'attribue le droit de remettre les péchés. Il fait plus, il permet de glaner le
joDr do Sabbat; lui-même a, pendant ce jour sacré, rendu le moQTement à des membres paralysés. »
Ud quatrième témoin s'avance d'un air dédaigneux ; le sourire grimaçant de rjronie altère ses traits :
ft Vous voulez, nobles chefs d'Israël, que je parle du Nazaréen? Qu'avez-vous besoin de mon témoignage contre un homme qni s'éblouit lui-même par les rêveries sur lesquelles il fonde son empire? Voici les paroles que son arrogance lui a fait dire an peuple assemblé : « Détruisez votre temple , et au bout de trois jours je ferai sortir de la poussière de cette merveille du monde, un sanctuaire plus vaste et plus beau. » Et le peuple i'écoutait dans une muette admiration; moi j'étais présent. »
Il dit. Un vieillard se présente à son tour et déshonore ses cheveux blancs par ces paroles mensongères :
« rai eu le malheur d'être publicain , et je connais leur per- Tersité. Le prétendu prophète fait de ces misérables pêcheurs sa société intime , c'est avec eux qu'il a appris à mépriser la lot de Moue , à profaner le saint jour du Sabbat »
Pendant que les témoins déposent ainsi , la foule cherche à lire sur les traits de Jésus s'il espère détruire tant de graves accusations. C'est ainsi que s'assemblent les impies autour du chrétien mourant, et qu'ils se disent tout bas : Il les perdra avec le sentiment de son être, les rêves oi^eilleux d'une vie immortelle qui loi donnent tant de force. Mais le chrétien prie pour les malheureux qui le méconnaissent, et sourit à sa tombe entr'ouverte.
L'Homme-Dien garde le silence. Entraîné par le sentiment de la colère , Gaîphe s'écrie :
« Misérable blasphémateur ! essaie du moins de démentir les accusations qui s'élèvent contre toi. »
Jésus continue à garder le silence , et Caïphe reprend avec une fureur toujours croissante :
«Parle, je te l'ordonne au nom du Dieu vivant! Es-tu le Messie? es-ta le Fils de celui que nous adorons? »
136 LA MESSUDE.
KU dominé par Satan, toujours invisible au milieu de l'assemblée, il arrête sur Jésus on regard infernal.
Obbadon, Fange exterminateur, Tange de Philon, promène son glaive flamboyant sur cette réunion de pécheurs, et se dit :
« Ils demandent une réponse au Fils de TÉternelP... Cette réponse ne saurait être qu'un geste de miséricorde , inutile et vaine, car déjà il gronde au-dessus de leurs têtes, le tonnerre le plus terrible qu'ait jamais annoncé la vengeance du ciel ; il amène avec lui la foudre qui frappe et châde ! 0 toi, la [dus noire , la plus meurtrière des journées , je te salue et mUndine devant ton effroyable beauté! Journée de justice, tu es la plus imposante de toutes les filles de Tétemité ! Je vois ouvrir le compas qui mesure ta durée ; j'entends le bruit de la balance où seront pesés les mondes; je vois la miséricorde cachée spus les palmes qaV gitent les saintes cohortes du ciel ! Mais vous sortis depuis hier de la poussière du péché , vous qui portez l'audace jusqu^à la révolte contre TÉternel; elle viendra la journée du tonnerre qui vous précipitera dans Tabtme ! Je serre plus fortement mes sombres ailes autour de moi, et je me tais; mais, sachez-le bien ; le nuage qui m'enveloppe , c'est l'annonce* de la destruction , mon silence , c'est le néant !... »
Le Messie tient ses r^ards fixés vers le ciel, mais son calme est toujours celui d'un simple mortel. Les séraphins eux-mêmes ont peine à reconnaître le roi des cieux à cette résignation patiente qui attend sans émotion que le torrent de la corruption ait versé sur elle jusqu'à la dernière goutte des flots empoisonnés que lui apporte Tbiterminàble cours des siècles passés. Se tournant enfin vers Galphe , il dit :
« Je suis celui que tu viens de nommer, et je touche au moment d'accomplir mon œuvre. Apprenez-le , vous tous qui m^écoutez; l'homme qui vous paraissait poussière comme vous, rhomme né d'une mère mortelle , vous le verrez assis à la droite (le Dieu, vous le verrez descendre vers vous porté par les nuages du ciel. »
C'est ainsi qu'il daigoe un instant soulever le rideau de Tavefiir, THomme-Dien qui à la fin des temps viendra planer sur les débris de l'univers, plus terrible que Tange exterminateur, quand au milieu de la plus noire des nuits il fait résonner les lugubres cordes du psaitérion de la mort.
Entraîné par la colère comme le roseau par les vagues qui Tout déraciné, Gaiphe se lève, s'avance dans la salle, déchire ses vêtements, promène autour de lui des regards farouches, et s'écrie avec Taccent de la rage :
«Vous vraez de l'entendre blasphémer; tout autre témoignage devient inutile maintenant! Quelle punition méritet-il , celui qui viole la loi de Moïse , celui qui insulte rÉtcrnel en se disant Dieu comme lui ? Parlez. »
«La mort! la mort! » s'écrie l'assemblée d'une voix unanime.
A ce cri de fureur, qui lui semble parti de son propre cœur, . Philon se lève triomphant et dit :
• Oui , qu'il meure ! qu'il meure de la mort des criminels ! qu'il soit condamné au supplice lent et terrible de la croix! Pour lui , point de tertre funèbre qui se couvre de verdure et de fleurs; je voue ses restes à la tempête , qu'eUe les disperse à travers le néant, a6n qu'au dernier jour du jugement il ne puisse entendre le «gnal du réveil. »
Excité par ces paroles , le peuple se précipite sur JéSus et l'entratoe.
Gabriel et le divin Éloha, cachés dans un sombre nuage, planent au^essus du Fils de rÉternel.
Muse de Sion,préte-moi le voile dont tu t'enveloppes lorsque dans ton vol sublime tu eflQeures le sanctuaire des deux, car je vais redire le doux entretien des deux séraphins qui suivent le Messie.
• Qu'ils sont profonds, mon frère , les secrets de la divinité, son[Mre Éioha. J'ai vu naître les étoiles , j'ai été témoin de toutes les merveilles de la création , mais ce qui vient de se passer sous DOS yeux les surpasse toutes. Le voilà abandonné à la fureur du
rebut des hommes, le Messie que Jéhova a jugé sur le mont des Oliviers, le Fils de Thomme qui a soutenu ce jugement avec la force d'un Dieu , et qui d'un seul regard m'a rendu Téclat immortel dont l'aspect de ses souffrances m'avait dépouillé ! »
« Lui , ajoute Gabriel, Lui qui commandera à la tempête de réunir la poussière des ossements humains. Lui qui, au milieu des cris de douleur que ce nouvel enfantement arrachera à la terre agonisante , viendra avec la chute des étoiles juger l'Univers !... Te souviens-t-il , Éloha, de l'instant où il dit à la lumière, sols, et que la lumière fut? de l'instant où, précédé d'un souffle viviûant, il sema les astres sur sa route et créa les cieux? »
« Oh! oui, il m'en souvient ! Et' toi , te souvient-il du jour terrible où il amoncela la nuit éternelle en une masse informe, semblable à des soleils en ruines ou aux débris de mille mondes détruits? Alors il dit à la flamme dévorante : éclaire , anime ce cadavre du chaos ! Et le feu destructeur sillonna les champs de la mort et de la damnation , et du fond de cet abîme effroyable des cris de désespoir s'élevèrent vers Tinfini ! L'enfer venait de naître! »
Tandis que les deux séraphins se retracent ainsi, dans tout l'éclat de sa puissance , le Dieu que de vils mortels viennent de condamner à une mort ignominieuse , Porcia lève ses bras vers le ciel et lui adresse cette douce prière :
« 0 toi le plus grand des dieux! toi qui as créé les mondes* toi qui as donné à l'homme un cceur pour t'adorer et pour aimer ses frères, Jupiter ou Jéhova, quel que soit le pom qu*on te donne , tu n'es ni le dieu de Bomulus ni le dieu d'Abraham , tu es le Dieu de l'espèce humaine ! nous sommes tous tes enfants! Permets -moi d'implorer ta miséricorde en faveor de l'homme que je viens d'entendre condamner. Est-ce donc un spectacle agréable pour toi que celui de Tinnocence lâchement immolée par la haine et par l'injustice? Non, non, les hommes corrompus applaudissent à tout ce qui les émeut fortement; mais celui qui commande aux étoiles ne peut vouloir que le bien.
il le protège, il le récompense! Je n*ai que des tonnes pour rhomme vertueux qu^on veut sacrifier! Dieu de Tunivers, récompense-le, ta le peux; et si Tadmiration n'est pas incompatible avec ton essence divine, admire-le, car sa résignation et sa paiience relèvent au-dessus de Tespèce liumaine. »
A la prière touchante de la noble Romaine se mêle un lugubre gémissement qui part d'un coin obscur de la cour du palais. C'est là que Simon-Pierre s'est réfugié. Jean , arrêté sous le portique , reconnaît la voix de son ami , et accourt vers lui.
• Oh! je t'en supplie, dit-il, apprends-moi ce qu'ils ont fait de notre maître ! Tes pleurs , tes gémissements me font frémir! ah! par pitié, parle! »
> Jésas est perdu ! Je le suis plus encore que lui , répond Pierre ; laisse-moi mourir seul et désespéré ! Ischariole , l'affreux Ischariote l'a venda, et moi je l'ai renié ! renié en fiice de tous ceux qui m'avaient vu à sa suite. Fuis, bienheureux Jean^ toi qui loi es resté fidèle ; fuis , laisse-moi mourir seul et désespéré! •
n dit, et se précipite à travers les rues qu'enveloppent encore les ombres de la nuit. Poursuivi par les cuisantes tortures da remords , l'infortuné disciple ne sait où il porte ses pas ; il beorte l'angle d'un édifice et tombe anéanti. Loin de cherchera se relever, il appuie sa tête brûlante contre les pavés qu'humecte déjà la rosée matinale , et les angoisses de son âme s'exhalent en plaintes entrecoupées ;
• Disparaissez , visions horribles qui me percez de mille glaives tranchants ; détournez les regards foudroyants que je sens peser sur moi depuis que je l'ai renié, le maître divin, l'ami adoré , lui que j'aimais naguère comme jamais aucun mortel D*aima. Ame pusillanime , qu'as-tu fait? Il ne te reconnaîtra plus lorsqu'entouré de ses disciples fidèles il jugera l'Univers ! Hélas ! je me suis déjà jugé moi-même. Aie pitié de mon repentir , de ce repentir qui imprime lentement le cachet de la mort sur mes
membres meurtris , sur mes membres qui se tordent et frémissent , et qui pourtant ne se glacent point •
La parole meurt sur ses lèvres tremblantes, mais Dieu jette sur lui un regard de miséricorde , et lui envoie la consolation des larmes. Un sourire d'Orion, son ange gardien» qui se tient debout près de lui , le ranime ; il lève les yeux vers le ciel, et dit:
« Père des hommes et des anges , Père du Messie, tu lis dans mon cœur, tu comprends le tressaillement qui le déchire depuis que ma bouche a renié ton Fils! Je suis indigne de mourir avec lui, mais permets du moins qu'avant de sanctifier ses disciples fidèles par sa dernière bénédiction , il laisse descendre sur moi un regard de clémence ; je suis tombé trop bas pour lui demander une parole d'amour. Qu'il me pardonne, et j'irai dire au monde entier : Je suis l'indigne serviteur du Fils de l'homme, et je le répéterai jusqu'à mon dernier soupir. Tant qu'il te plaira , ô mon Créateur, de me laisser un souffle de vie, j'irai chercher les âmes pieuses , et je leur dirai d'une voix entrecoupée de larmes : Je l'ai connu , le meilleur, le plus grand des hommes ; je l'ai vu, le Fils de l'Éternel! moi, vil pécheur, j'ai été son disciple ; il m'a aimé comme il aime tous ses enfants ; je n'étais pas digne de son amour, je l'ai renié à l'heure du danger, et cependant je l'avais vu nourrir les affamés , guérir les malades et ressusciter les morts ! C'est pour ces grandes et belles actions qu'ils l'ont fait mourir, les ennemis de Dieu, et TÉternel l'a permis, car son fils avait offert sa vie à l'espèce humaine. Venez, suivezmoi, vous tous qui m'écoutez, marchons au supplice après lui; qui pourrait survivre à la certitude de sa mort?... Jésus! homme divin! où es-tu? quelle est la tombe oh tu dormiras, si tes ennemis t'accordent une tombe? »
C'est ainsi qu'il gémit , le disciple dont les mortels se plaisent à citer l'erreur d'un moment pour excuser leurs faiblesses. Mais où sont-ils , les hommes qui pourraient comme lui racheter leurs fautes par des actions sublimes , et gagner comme lui la couronne du martyre ?
Le jour marqué pour la mort de Jésus commence à paraître, et Éloha le salue par un hymne de deuil. — Les prêtres conduisent Jésus devant Pilate. — Philon et Gaîphe l'accusent de blasphème et de rébellion. — Mort de Judas. — Pilale, qui a fait passer Jésus dans une autre pièce pour Tinterroger, revient avec lui dans rassemblée; il déclare qu'il ne le trouve point coupable , et qu'il faut le conduire à Bérode. — Marie arrive dans la salle et reconnaît son fils. — Son désespoir et ses larmes. — Elle implore la protection de Porcia. — La noble Romaine cherche à la consoler, et envoie un esclave dire à Pilate de ne pas condamner J^sus. — Songe de Porcia dans lequel Socrate est venu lui faire connaître la nature divine de Jésus. *— He rode demande au Messie d'opérer quelques miracles devant lui ; le Messie garde le silence, et Hérod^ndigné le raille et le renvoie à Pilate.— L'esclave de Porcid vient s'acquitter du message dont sa maitresse Tavait chargé. — Pilate a fait venir un brigand célèbre nommé Barrabns, et le présente au peuple avec Jésus , pour le décider à demander la délivrance du Messie. — Philon devine les intentions de Pilate, et harangue le peuple* qui, égaré par ses discours « absout le meurtrier. — Pilate se lave solennellement les mains devant l'assemblée. — Jésus est emmené pour être flagellé et couronné d'épines. — Après cette cruelle exécution, Pilate demande de nouveau grâce pour Jésus ; mais les prêtres l'intimident en lui reprochant de défendre l'ennemi de César. — Le préteur^ effrayé, kur livre Jésus, qui est conduit au supplice.
Ëotonré des célestes gardiens de la terre, et porté par la plas soariante des nuées matinales, le divin Éloha plane au-dessus de la Judée. Sous ses doigts puissants les cordes de sa harpe frémissent comme frémiront un jour les membres des ressuscites, quand ils secoueront de leurs yêtements aériens les derniers atomes des cendres de la mort; et à ses sublimes accords sa voix marie cet appel des deux :
« Éveille-toi , création dé rÉtemité ! Jour du sacrifice , déchire le rideau du passé et de l'avenir qui entoure ta couche !
quitie le duvet argenté sur lequel tu reposes mollement dans le sein de Tinfini !«.. Silence ! il arrive ce jour tant désiré; son nom est miséricorde ; c'est ainsi que le saluent les orions des cieux. £t les mondes et leurs soleils et leurs étoiles, malg^r é leur petitesse infinie, reconnaissent en lui un messager de sang et de pardon, de vengeance et d'amour ! 0 ma harpe divine , mêle ton harmonie à toutes les voix de TUnivers qui célèbrent ce grand jour. Les rayons naissants de ce jour en tombant sur la poussière y feront éclore des anges, et à son déclin le repos et le bonheur éternel formeront son cortège !... Mes regards plongent sur la terre , j'y vois un tertre funèbre , et ce tertre est un autel , et l'autel frémit à l'approche de la victime ! Devant une pareille victime l'autel tressaillirait encore , lors même que pour le construire Jéhova eût puisé des étoiles dans l'infini comme les mortels puisent des cailloux dans leurs ruisseaux pour bâtir leurs chétives demeures. Partout, autour de moi, les mondes courent et nagent plus joyeusement dans l'empirée ; les harpes du sanctuaire de Dieu résonnent d'elles-mêmes; les couronnes des séraphins s'inclinent. La création tout entière se prosterne devant l'accomplissement d'une pensée qu'après des milliers de siècles de méditation les séraphins n'entrevoient qu'à travers un voile ténébreux; d'une pensée que l'Éternel a conçue, et que lui seul peut embrasser dans toute son étendue. »
Les cieux répètent en triomphe le chant d'Éloha , mais sur la terre ce chant ne trouve point d'échos. Là une troupe de misérables altérés de sang s'apprête à réaliser le plus noir des forfaits qu'enfanta jamais l'enfer.
Gaïphe a réuni les prêtres et les anciens dans une salle intérieure, et délibère avec eux sur les mesures à prendre pour faire exécuter le Messie sans offenser Pilate , sans pousser le peuple à la révolte.
Fatigué des précautions que le conseil croit indispensaMes , Philon descend dans la cour où Jésu$, entouré de gardes» est assis près d'un feu mourant. Là il se promène à grands pas et
avec une viVe agitation. La douce résignation, le calme divin du Messie excitent plus fortement la haine sauvage du pharisien. Jamais encore il n'avait rien donné au hasard , et plus d'une fois il sacrifia une vengeance personnelle à la crainte de voir échouer son éloquence et son crédit contre la versatilité populaire. Mais en ce moment il se promet de périr plutôt que de laisser à sa victime la plus légère chance de salut. En vain un faible mouvement d'humanité cherche à revivre dans les plus secrets replis de son âme ; il Tétouffe par une pensée de blasphème et retourne an conseil.
« Vous délibérez toujours , s'écrie-t-il avec un ricanement infernal. Déjà le jour commence à paraître ; voulez- vous qu'à son déclin il Tive encore, Tennemi dlsraël que vous avez condamné à expier ses forfaits sur le Golgotha ? »
Ces mots ont suffi pou^ terminer les irrésolutions des prêtres et des anciens ; tous se lèvent pour suivre Jésus, que les gardes conduisent chez Pilate. A chaque pas la foule grossit , car déjà tOQt Jérusalem connaît l'événement de la nuit.
Le Messie monte les degrés du palais de Gabatha (1) ; ses accosateurs le suivent, le reste du peuple s'attroupe sur la place.
Averti de l'arrivée d'un accusé , Pilate s'est placé sur son tribunal. Ce Romain dégénéré, mais assez prudent pour affecter les dehors des antiques vertus de aai. patrie, s'étonne de voir tons les chefs d'Israël à la suite d'un coupable dont les vêtements annoncent un rang obscur.
« Nobles pères de la Judée, dit-il , quel est donc cet homme que vous daignez suivre ainsi?... En croirai-je mes yeux? Caîphe anssi est parmi vous ?
Et le grand-prêtre s'avance , et dit :
« Les prêtres et les anciens d'Israël se flattent que tu les crois incapables d'accuser un innocent. L'homme que nous t'amenons
(1} Nom da palais Oa préteur romain qui gouvernail la Judée. [N. du Tr.)
ihh LA MESSiADE.
est le plus grand criminel qoi ail para devant ton tribunal dlîjpuis que tu gouvernes la Judée. Il a profané le temple, il veut renverser notre culte, il égare et séduit le peuple par des paroies magiques et des prest^es infernaux. Plus de cent fois d^à il a mérité la mort!... »
« Et pourquoi, interrompt Pilate avec un sourire moqueur, ne le condamnez-vous pas diaprés vos lois ? »
Cette aUusion au joug que Rome a imposé au peuple d'Israël blesse Toi^ueil de Gaïphe ; mais , accoutumé depuis long-temps à feindre et à ramper, il répond d'un air soumis et caressant :
« Tu veux sans doute éprouver mon respect pour César, car tu sais que cette haute justice qui dispose de la vie d'un coupable ne nous appartient plus, et que nos maîtres s'en sont réservé le droit exclusif. Je n'en mm*mure pas; j'ai juré obéissance au grand Tibère , le père du peuple , le maître du monde et celui dlsraël. Je lui serai fidèle : je fais des vœux sincères pour sa gloire et pour son bonheur, et, si je hais ce Jésus (fui est là , devant toi , c'est parce qu'il est encore plus votre ennemi que le nôtre. Par son éloquence puissante et séditieuse , il attire le peuple dans les déserts où , à l'aide de sa noire magie, il nourrit leurs corps, tandis qu'il fascine leur esprit en leur répétant qu'il est le prophète annoncé par les écritures, qu'il est le roi d'Israël. A l'aide de ses coupables machinations, le peuple est sur le point de s'affrancl|ir de la domination bienfaisante de Rome, pour faire de cet imposteur téméraire son souverain et son dieu. Tu as été témoin de son entrée triomphale à Jérusalem ; tu as entendu les acclamations et les kosanna qui l'ont accueilli; ils n'ont pas seulement fait tressaillir la cime sacrée de Moria , ils ont ébranlé aussi les bases de ce palais , siège de la puissance romaine en Judée. »
Pilate ne répond que par un sourire de pitié à cette accusation outrée. Philon sent la nécessité de réparer la maladresse du grànd-prêtre ; il s'approche du préteur, et dit :
tt Illustre représentant de César, tu puniras le coupable, non
CHANT VIL à\5
parce que ta le crains, mais parce qu'il faut que justice se fasse. Que pourrais-tu redouter de lui ? Trop pénétrant pour ne pas deviner son ambition en dépit de sa feinte humilité , tu sais que cet homme, si faible maintenant qu'on te l'amène chargé de fers, est à la fois le plus audacieux et le plus perfide des rebelles. A peine avait-il, par ses faux miracles, poussé le peuple aie proclamer roi, qn'iltuyait son hommage afln de lui donner une liaote idée de sa modestie , car il connaît tous les obstacles <Tm s opposent à ses projets ; il ne lui suffirait pas de chasser les Romains de la Judée , il faudrait encore qu'il nous égorgeât toos. Oui, les prêtres et les anciens d'Israël yerseront jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour la défense de Rome et pour la tienne, Pllate. Tu n'en doutes pas, tu connais notre dévouement. Mais tu nous épargneras les dangers qui nous menacent^ tu condamneras ce prétendu roi. Jamais il n'aurait eu le funeste hoooeor de troubler le repos de Jérusalem , si tu ne l'avais pas trop long -temps dédaigné comme un ennemi indigne de ta colère. »
Lliomme-Dieu, tout entier à l'accomplissement de sa haute lûssion, garde le silence , et ne fait aucune attention aux misérables mortels qui s'agitent autour de lui. C'est ainsi que le héros, dfai veut affranchir sa patrie des hordes conquérantes qui l'ont eoTahie, marche au combat sans voir la poussière qui tourbilioofieàsespieds. Etonné de sa contenance calme et digne. Pirate loi adresse la parole :
« Tu viens d'entendre de quels crimes on t'accuses , et tu ne dis rien ? Craindrais-tu de te défendre devant une assemblée aassi nombreuse ? Viens, je veux t'interroger seul, j'espère que tu me répondras. »
Il dit, se lève, quitte le prétoire, et Jésus le suit.
L'incertitude au pas chancelant , au visage pâle , au regard 'oquietfSe glisse au milieu des prêtres et des anciens. Un tremblement Involontaire les saisit , ils restent muets et immobiles , et se livrent aux conjectures les plus alarmantes.
EflFrayé du sort qu'il a préparé à son maître , Judas cherche à percer la foule qui encombre toutes les rues de Jérusalem. Il veut se rendre au palais de Pllate, dans quel but? luimême rignore ; aussi se laisse-t-il facilement détourner par les flots du peuple qui le poussent eu tous sens. Arrivé près du temple, il s'y précipite hors de lui. Ce n'est pas le repentir , ce n'est pas le remords , c'est le désespoir qui a remplacé dans son cœur la fureur du crime. A peine a-t-il passé le sombre portique, qu'il aperçoit sous les voûtes sacrées les prêtres chargés par Caïphe de veiller en ce moment de trouble à la sâreté du sanctuaire. A leur aspect, le visage du traître devient livide^ ses dents se choquent, tout son corps tremble, il jette avec rage à leurs pieds la somme qu'il avait reçue pour prix de sa trahison, et s'écrie :
« Le voilà, votre argent infernal!... L'homme que je vous ai vendu est innocent ; il est le plus grand , le plus divin des prophètes ! Déjà son sang crie vengeance , déjà l'anathéme de l'enfer pèse sur ma tête ! »
Il dit et fait loin du temple , loin de Jérusalem ; l'aspect d'un visage humain l'épouvante , sa frénésie le pousse vers le même lieu où l'esprit des ténèbres l'égara par un songe perfide. Là , il s'arrête, aucun être vivant ne se meut autour de lui, aucun son, aucun bruit ne frappe son oreille , tout est solitude , tout est silence. Au lieu du calme qu'il espérait trouver dans cet isolement complet, ses angoisses deviennent toujours plus déchirantes; il gémit , il se parle à lui-même :
<• Meurs, misérable! tes tourments finiront avec la vie.... Le Dieu de Moïse a dit : Tu ne tueras point!... Que m'impoi'te le Dieu de Moïse, je ne le connais plus!... le désespoir, voilà le Dieu du traître! il m'ordonne de mourir!... meurs donc, lâche!... Tu trembles! l'amour de la vie se réveille en toi, tu vcttii vivre, toi, vil assiissin! vivre quand une tombe a*eusée par tes mains t'enveloppe de toutes parts !... Et toi, mon âme, qui oses te révolter, tu le crois immortelle !,.. n'espère point vi-
tHANT VII. U7
vre après ma luort pour perpétuer mes souffrances; tu périras avec moi !... un dernier crime va te vouer au néant !... »
Ithuriel , son protecteur céleste , et Obaddon , Tange de la mort, l'ont suivi; ils Tobservent en silence. Affligé de la perle certaine de l'infortuné conCé à sa garde, Ithuriel soupire profondément.
« Je te Tabandonne, dit-il au sombre Obaddon, il le faut, je connais le sort qui Tattend. J'ai voulu le voir une dernière fois, car je Taimais, je Taime encore, et cependant je te Tabandonne, TÉternel le veut. Accomplis ses décrets immuables, toi le terrible agent de sa colère. Il t'appelle quand il punit ; ma tâche ^ moi est de bénir et de protéger; elle finit quand tu parais. »
11 dit , et s'enfuit en se voilant le visage.
Obaddon arrête des regards menaçants sur Ischariote, et lui adresse ces paroles terribles :
« Que le sang que tu vas verser retombe sur ta tête ! Homme de terre, tu vas éteindre ton soleil ! La mort et la vie étaient devant loi au as choisi. Éteins-toi, brillant soleil de la vie! arrivez, ^rrmi's des agonisants! tombe ténébreuse et glacée, entr'ouvie-ioi ! destruction , reçois le suicide ! que son sang retombe sarloi-méme! »
Judas entend la voix de l'Immortel ; dans son délire, il croit reconnaître les accents du Messie mort sur la croix.
•Tudeioandes mon sang?... prends-le, le voici!...
Et, le regard fixe, la poitrine haletante, les cheveux hérissés, les lèvres contractées par un sourire salanique , il serre le nœud fatal qui déjà entourait son cou... (1) . L'air manque à sa l>oiirine!...
(Il II p\isle plusieurs trudi.iou.s sur In genre du suicide de Judas. D'après les unes il se serait déchiré les entraiUf>s; d*après les autres il se serait pendo h un su- ^c)a. C«sl sans doute d'après celle dernière tradition qae les Youalz, habitants (^•"tnaoles Karpates (montagnes d<î la Hongrie), regardent le sureau comme un ^rbre maudit, dont un seul jet p<.'ul porter malheur à tout un village. KlopstOck ■■admet aucune de ces deui Tcrsions ; Judas ne se pend point, il ne se déchire l'^inl Its entrailles : il .Vétrunglo. Celle mort douloureuse et ignoble lui a para ^nj(îoulc plus en harmonie avec le crime do traître. {IV. du Tr.)
iitS LA MESSIADË.
L'ange de la mort recale , saisi d'horrear. Le cœur de Jadas 8C brise , il cesse de battre , et son âme ébranlée se cramponne plus fortement au corps qui lui servait de demeure. Obaddon la force d'un geste à quitter le front du mourant. Le principe de la vie se sépare du cadavre , il devient un être léger, faible , imparfait ; il retrouve la faculté de penser et de sentir, mais il n'est accessible qu'à la douleur.
« Qui suis-je ? s'écrle-t-il. Judas vient de mourir, et Jndas vit de nouveau!... Elle est encore là, froide, inanimée, mon affreuse dépouille !... mes formes nouvelles sont vagues, ténébreuses, sinistres comme mes sensations... Suîs-je le fils de la nuit et du cbaos?... Quelle est sur ce tertre cette ombre menaçante?... elle brille d'un édat effroyable I... Ânathéme sur toi. Judas! c'est le juge de l'univers!... Fuis, fuis, malheureux, fuis dans les entrailles delà terre ! »
Obaddon, toujours debout sur le tertre, lui crie de sa voix terrible :
ff Je ne suis pas ton Juge , Je suis le plus implacable de ses messagers , je suis l'ange exterminateur ! Voici ton arrêt sur la terre; un plus terrible t'attend là haut Tu as trahi l'Homme- Dieu ; tu t'es révolté contre celui qui tient d'une main In balance , et de l'autre la mort ; tu viens de te ravir à toi-même la vie qu'il t'avait donnée. Les tourments réservés aux trattres sont incommensurables ! Suis-moi sous la croix ; il faut que ta voies expirer le Messie ; il faut que tu voies le séjour des félicités éternelles , et puis je te précipiterai dans Tabîme !... »
Il dit. L'ombre tremblante de Judas s'obscurcit; un nuage épais et noir l'entoure , l'enlève et l'entraîne à la suite de l'ange exterminateur.
Elle est prompte et terrible, la justice de l'Éternel !...
Déjà Jttdas est effacé de la liste des vivants, et Pilate interroge encore le Messie dans l'appartement où il s'est retiré avec lui. Plas que jamais coi^vaincu que les prêtres d'Israël veulent sacrifier à leur haine personnelle un homme aussi vertueux que
CIIANT VIL 149
pacifique, il rengage avec bienveillance à repousser les accusations que Ton fait peser sur lui.
• Parle sans détour, lui dit-il , es-tu roi de la Judée? » Et Jésus répond avec une douceur rêveuse et grave :
« Si j'étais un roi de ce monde, un roi comme tous ceux que les Romains ont sounus à leur empire, j'aurais un peuple et des armées pour défendre mes droits. Non, je ne suis pas un ror de ce monde. »
« Tu te dis roi, pourtant?»
• Je le suis ! Je suis descendu sur la terre pour y apporter la vérité. Celui qui se voue à cette vérité sainte, fille du ciel, celuilà me comprend.»
« Qu'est-ce que la vérité ? d demande Piiate.
Et avec le sourire suffisant d'un homme du monde qui , pour éviter une discussion au-dessus de sa portée, feint de la dédaigner, il fait signe à Jésus de le suivre et rentre avec lui au prétoire.
« Tai Interrogé cet homme , dit-il aux prêtres, et, selon moi, il n'a rien fait qui puisse entraîner la peine de mort. Il a soulevé le peuple de la Galilée , dites-vous ? eh bien ! la Galilée est sous ies ordres d'Hérode, je vais lui envoyer Taccusé ; c'est à lui qu'il appartient de le juger. »
Il dit , et les gardes s'apprêtent à conduire le Messie au palais du prince. Eu ce moment , Marie cherche à percer la foule. Agitée d'un funeste pressentiment , elle a passé la nuit dans les larmes, et, avec les premières lueurs du crépuscule, elle est arrivée à Jérusalem pour y chercher son fils bien aimé. Le tumulte qui règne dans toutes les rues de la ville l'a étonnée, et le mouvement de la foule l'a poussée dans le palais des Romains. Cette mère infortunée est loin de soupçonner la cause de l'agitation du peuple, et cependant elle est inquiète et oppressée. Tout-à-coup elle aperçoit Lebbée, qui, noa loin d'elle, s'appuie contre une colonne. Cette vue la rassure, elle s'avance vers lui; mais le disciple s'enfuit aussitôt.
« Pourquoi m'évile-l-ii ? »se demande Marie.
J50 LA MESSUDE.
Et le glaive de douleur qui, dans cet instant, devait lui faire épuiser toutes les tortures d*une longue vie de misères , traverse son âme : elle vient de voir son fils debout devant le tribunal du prêteur.
Une pâleur mortelle couvre le visage de Marie , son regard est fixe , ses traits sont altérés, ses genoux fléchissent. Son ange gardien comprend sa souffrance , et se couvre d'un voile de deuil. L'excès du malheur ranime la mèfe de Jésus ; elle retrouve la force de voir et d'entendre. Une seconde fois son regard s*arrête sur l'accusé, sur Pilate et sur les prêtres. Les cris du peuple qui demande avec rage la mort de l'homme que quelques jours plus tôt il avait proclamé son roi, frappent l'oreille de la malheureuse mère, et ses yeux cherchent en vain autour d'elle un regard de pitié, un visage sur lequel elle puisse lire que son fils n'est pas perdu encore. Abandonnée des hommes, son âme s'élève vers le ciel :
« 0 toi qui m'envoyas le plus beau de tes anges pour m'annoncer le fils que tu me destinais, toi qui dans la vallée de Bethléem m'innondas de toutes les joies maternelles, toi qui exauças la mère de Samuel lorsqu'elle arrosa de ses pieuses larmes les marches de ton autel (1) , écoute mes cris de désespoir, prends pitié de moi. Ne m'as-tu épargné les douleurs de l'enfantement que pour me condamner à des souffrances mille fois plus cruelles? N'as-tu mis dans mon cœur le plus ardent amour de mère pour le meilleur des fils que ppur me réduire à pleurer sa mort? Sauve-le, tu le peux, toi qui donnes aux cieux des hymnes éternels pour célébrer ta gloire , toi qui donnes aux mortels des larmes brûlantes pour implorer ta miséricorde. <»
Ainsi gémit la mère du Messie, et le ciel est sourd à sa prière ; il ne lui envoie ni consolations ni espoir.
(1) Anne une des femmes clTâkana était stérile ; mais elle pria si long>teiiips et avec tant de ferveur au pied de Taulel, que le grarn.) prêtre en fut touché; il lui dit que ses vœui seraient exaucés. Elle devint en cfTot enceinte, et donn^ lo jour «u prophète Samuel, Foir livre 1" de Samuel, chap. l". f.V. da Tr.)
Éperdue, hors d'elle, Marie s'est réfugiée dans une gali^rre solitaire qui conduit aux appartements du préteur, et des larmes abondantes soulagent enfin sa poitrine oppressée.
« Hélas ! se dit-elle , si ce palais doré pouvait renfermer un Otre généreux ! si , au milieu de ce luxe , de cette magnificence, je pouvais rencontrer un cœur de mère, si Porcia était bonne et compatissante !... on le dit... Séraphins , vous qui avez célébré par vos chants célestes Fenfant qui venait de naître dans une étable , faites que ce que Ton dit de la femme du préteur soit vrai. »
Une figure de femme paraît au fond de la galerie ; c'est Porcia. Elle est pâle , ses cheveux flottent en boucles sur son sein gracieux , et , à travers les vêtements qui la drapent avec cette élégance imposante qui caractérise les nobles Romaines, on voit qu'un léger tremblement agite ses membres délicats. Absorbée par une agitation inquiète , elle s'avance rapidement. Tout-à-coup elle aperçoit Marie , et s'arrête saisie d'admiration. U beauté de la mère de Jésus brille de cet éclat céleste que la douleur seule peut donner , et qui commande le respect et l'aiDoiir à tous les cœui*s généreux ; car il leur rappelle que, pendant cette vie d'un jour, la douleur seule est une fille du ciel, et que la joie, lors même qu'elle est innocente et pure, n'est qu'une vaine illusion. La noble Romaine contemple Marie avec une pieose vénération , et lui adresse ces mots :
« Oh ! parle , qui es-tu ? Jamais encore je n'ai vu tant de dignité unie à tant de douceur , jamais encore je n'ai vu dans des yeux mortels des larmes aussi touchantes. Tu souffres, mais ta douleur est si divine qu'on ose à peine t'offrir des consolations. »
Et Marie répond :
« SU a douce pitié qui respire dans ton regard et dans tes paroles est aussi dans ton cœur , conduis-moi près de Porcia , car c'est elle que je cherche. »
" Elle est devant toi ; je suis Porcia. »
i52 LA MESSIADE.
Une joie douce et vive épanouit un instant le visage de la mère de Jésus.
« C'est toi , toi-niémc I s'écrie-t-elle. Dès que mes yeux t'ont aperçue , mon âme a volé au-devant de Ja tienne, et je n'avais plus qu*un seul désir, celui que Tillustre compagne de PUate pût te ressembler.... Tu comprends la douleur d'une mère, quoiqu'elle appartienne à un peuple que le tien hait et méprise !... Apprends-le donc, ô Porcia ! l'homme que Pilate vient d'Interroger, que de vils calomniateurs accusent de crimes odieux et dont la vie n'a été qu'une suite d'actions sublimes, cet homme
est mon fils ! »
Une émotion plus noble , plus grande que celle de la simple pitié , relient Porcia muette et immobile.
« Femme trop heureuse , dit-elle enCn, tu es Marie , la mère de Jésus de Nazareth ! »
Et, levant les mains vers le ciel , elle ajoute avec uue pieuse exaltation :
« Divinités bienfaisantes, divinités sans nom , vous qui avez troublé mon repos par un songe solennel , je vous bénis, car c'est vous qui l'avez envoyée vers moi, la mère du plus grand des hommes. Gesse d'implorer ma pidé , bienheureuse Marie , je réclame la tienne : conduis-moi près de ton noble fils, que son regard dissipe les ténèbres de ma raison , que sa parole m'enseigne comment il faut adorer les dieux. •
De ces deux pieuses femmes, l'une marche déjà, sans le savoir, dans la voie du salut , tandis que l'autre la cherche avec toute l'ardeur d'un cœur rempli de l'amour divin. Cette sympathie secrète suffit pour les unir, mais elles ne savent pas encore se comprendre.
« Tu m'aimes, dit Marie, en regardant la jeune Romaine avec une e&pression ineffable ^de tendresse et de confiance. Oui, je le sens, tu comprends, tu partages les angoisses de la plus malheureuse des mères. Mais, pour adoucir ces angoisses, n'invoque pas tes dieux impuissants. S*il entie dans les décrets de
CHAiNT VII. 153
TEternel que mon fils soit sauvé , c'est par toi, par toi seule qu'il peut Têlre. Toi seule tu peux empêcher le Préteur de sesouiller du sang du plus juste des hommes. Fais qu'il épargne ce sang divin , il pèserait trop cruellement sur lui le jour où il sera forcé de comparaître devant le tribunal du Dieu des dieux. •
Un sourire mystérieux et mélancolique effleure les traits de PorcM. Elle se penche vers Marie, et lui dit, avec cet accent timide qui caractérise les confldenccs intime<« :
« Je vais te laisser lire dans mon cœur ; des émotions nouvelles pour moi Tagîtent. Avant tout, rassure-toi : pour sauver ton fils, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir ; je l'aurais fait lors même que tu ne serais pas venue me le demander. Une puissance surnaturelle , supérieure à ces dieux dont tu as cru que j'implorais le secours, m'a envoyé cette nuit un songe qui m'a rempli d'une sainte terreur. Ses visions étaient d'abord mystérieuses et douces, puis elles sont devenues effrayantes... Je me wiis réveillée brusquement, et je me rendais au prétoire pour y défendre l'homme qui m'était apparu pendant mon sommeil, quand je t'ai rencontrée, toi, sa mère... »
Et, se tournant vers la fidèle escFave qui l'avait suivie :
« Va trouver Pilate, dis-lui de ma part qu'un songe m'a révélé <fae Jésus est le plus grand, le plus vertueux des hommes, et que les dieux veulent qu'il soit absous ! a
Elle dit, prend le bras de Marie et descend avec elle le grand escalier de marbre qui conduit au jardin.
« Viens, viens, lui dit-elle ; dans cette galerie, le tumulie de la foule arrive jusqu'à nous. C'est ici, au milieu du silence embaumé des (leurs, c'est sous 1 aile souriante de l'aurore qui déjà laisse tomber ses douces larmes sur la terre qu'elle embellit, que je veux t'initier aux merveilles de ma vision prophétique. »
Elle se tait et reste abîmée dans une profonde rêverie. Son ange gardien, en lut envoyant un songe revêtu de formes fami-
Hères à ses croyances, a fait vibrer dans son cœur une fibre divine, et, à son insu, la pensée de la noble Romaine s^est ouverte à la lumière céleste. S'arrachant tout-à-coup à ses méditations, elle reprend :
« J'ai vu Socrate ! Tu ne le connais pas, Marie, ce sage dont je ne puis prononcer le nom sans tressaillir de respect et d^amour. La vie d'aucun mortel ne fut aussi noble que la sienne, et cette vie si belle , il Ta couronnée par une mort plus belle encore. Ce sage, que depuis ma plus tendi'e jeunesse je révère comme on révère les dieux, a daigné m'apparaître ; il m'a parlé : « Je viens, m'a-t-il dit, des contrées lointaines qui, au delà delà tombe, s'étendent dans l'infini. Cesse de m'admirer : en m'élevant dans les nuages de ma vaine sagesse, je me suis égaré. La divinité n'est pas telle que je l'ai rêvée ; elle ressemble bien moins encore aux dieux que vous adorez quand vous vous prosternez au pied des autels élevés par une crédulité aveugle. Je ne puis te dévoiler les secrets de cette divinité sublime, mais je te conduirai du moins sur les premières marches de son temple. Peut-être ton âme pieuse mérite cette gruce, peut-être serastu introduite dans le sanctuaire avant la fin de cette journée, journée de gloire et de bonheur, marquée pour Taccomplissement d'nn grand œuvre. Ecoute ce qu'il m'est permis de te dire : Je n'ai pas été jeté dans le séjour de la douleur et des larmes. Cependant au-delà de la tombe, il n'y a point de Champs- Elysées, point de sombre fleuve à passer dans une barque fragile, point de juges infernaux ! ce ne sont là que de trompeuses et vagues rêveries : l'erreur a allumé les pâles étoiles de l'Ëlyséc et créé le tribunal du Tartarc. Le flambeau de la vérité entre^ tient les soleils étemels au milieu desquels siège le Juge de l'univers. Une justice immuable pèse toutes les actions. Ah ! combien les vertus que nous exaltons ici-bas sont légères dans It; bassin de la balance qui leur oppose les récompenses éternelles! Le mal seul est lourd, mais le poids du pardon est lourd aussi ! Oui, chère Porcia, devant le maître équitable qui règle noue
CHANT Vil. 155
(lestioée dans rimmortalité , il en est pen qui méritent des récompenses; il en est beaucoup qui trouvent grâce ! Moi aussi, j'ai trouvé grâce ; car mon cœur, du moins, a?ait toujours sincèrement cherché, désiré le bien. Qu'il est loin, hélas I de Tirnage que nous en avons rêvée, le monde dont les portes s'ouvrent pour nous quand i'urne sépulcrale reçoit nos cendres ! Là, cette Rome si poissante qui fait trembler Tunivers n'est qu'une imperceptible fourmilière ; et une larme, une seule, quand une pitié sincère la fait couler, vaut tous les mondes réunis ! Qu'une pareille larme mouille ta paupière, Porcia... Les esprits célestes célèbrent un saint mystère : je ne puis pénétrer les ténèbres qui Tenveloppent; mais je sais qu'en ce moment il est parmi vous un jocte qui souffre plus qu'aucun mortel n*a jamais souffert! S'il donne ainsi un exemple sublime d'humilité devant Dieu , d'obéissance à sa volonté, c'est par amour pour les hommes, loi qui est plus qu'un homme... Tu l'as vu, Pilate le juge !... si la terre boit le sang de ce juste, malheur ! malheur à tous ceux qui l'auront fait couler !» A ces mots Socrate a disparu ; mais du fond d'un lointain ténébreux sa voix est encore arrivée jus- * qu'à moi ; elle m'a dit: «Regarde I » et j'ai regardé... 0 Marie!, quel spectacle horrible s'est offert à mes yeux! Partout des tombes, et de lourds nuages qui du haut des cieux se rattachaient à ces tombes!.... Tout-à-coup, ces nuages se sont déchirés, et sur leurs flancs entr'ouverts marchait un honune couvert de sang !... D'autres hommes sortaient des tombeaux et avaient les bras vers le divin voyagem*. Tous étaient couverts de blessures ; leur sang coulait à gros bouillons ; la terre le buvait en frémissant : elle semblait compatir à la douleur de ces hommes qui souffraient avec un courage surnaturel. Puis l'ouragan au souffle destructeur, aux longues ailes noires hérissées de mille faux tranchantes, s'est élancé d'un point de l'horizon où pétillait un feu sinistre !... Bientôt tout ce tableau s'est enveloppé d'une nuit impénétrable que perçaient de longs cris de désespoir!... C'est ainsi qu'a Gni mon songe. »
Elle se tait. Marie lève son regard inspiré vers le ciel, puis le reporte sur la noble Romaine et dit :
« Que te répondrai-je, ô Porcia ? poar moi aussi ton songe est incompréhensible; mais je sens qu'il t^ennoblit, quMI te rapproche des cieux... Des êtres au-dessus de la faible espèce humaine, des anges, se disposent sans doute à éclairer ton esprit... Le seul espoir qu'ils pourront te parler devrait suffire pour me faire garder un silence respectueux : j'oserai pourtant te dire sur la divinité ce que ma faible raison a pu comprendre. Cette divinité qui d'un regard tire du néant des milliers de mondes et ordonne au germe fragile d'un brin d'herbe de percer la terre qui pesait sur lui comme les monuments de marbre pèsent sur les cadavres des rois ; cette divinité qui a jeté Thomme sur la terre, où la joie est aussi trompeuse que la douleur, afin que l'âme n'oublie jamais qu'au-delà de la tombe seulement commence le règne de la justice et de la vertu; cette divinité s'appelle Jéhova, créateur, juge de l'univers! C'est le Dieu d'Adam, le premier des hommes, c'est le Dieu de ses fils, c'est le Dieu d'Abraham, leur neveu, et notre père à tous. En dépit de Torgueil de nos docteurs, la manière dont ce Di3u veut être adoré est encore un mystère ; mais il a promis de nous le dévoiler un jour, et cette sainte promesse s'accomplira aujourd'hui par Jésus, par ce grand prophète, par ce médiateur divin, que je ne puis appeler mon fils sans que de saintes terreurs et des félicités inconnues ne me fassent tressaillir. C'est dans mon sein qu'il devait se développer à la vie humaine, et Jésus est le nom qu'il devait porter parmi nous. Voilà ce qui me fut dit par les immortels qui vinrent me visiter. Ces immortels, que nous appelons anges, ne sont que des êtres créés comme nous, et cependant près d'eux les dieux de la Grèce et de ta patrie toute puissante ne seraient que de misérables mortels: Des légions entières de ces anges sublimes sont venues chanter l'enfant de Bethléem quand une mère pauvre et mortelle lui donna le jour sous rhumble asile qu'une froide commisération lui avait accordé.»
A chaque parole de Marie, le cœur de Porcia s'est élevé vers des régions plus hautes et plus pures; elle se prosterne, et sa pensée adore FÉternel, dont elle n'ose pas encore prononcer le nom. Ranimée par un doux espoir , elle se relève , sourit à la mère divine et lui dit à voix basse : « Sois tranquille, il ne peut mourir! •
« Hélas ! il mourra, répond Marie; lui-même Ta dit. Ce secret terrible pour moi, et pour tous ceux qui Taiment, déchire, meurtrit mon âme... Tes douces paroles, ô Porcia, ont endormi un instant les blessures de mon cœur; elles saignent de nouveau. . . tu ne. peux plus rien pour moi. Je te bénis ; puisse le Dieu d'Abraham te bénir aussi... Détourne tes r^ards baignés de larmes; tu ne saurais me consoler : mon fils veut mourir, il mourra ! »
Accablée sous le poids de son immense douleur, Marie reste muette et tremblante. Porcia lui tend les bras et s'écrie en sanglotant :
« Laisse-moi te suivre, mère divine; je veux pleurer avec toi sur la tombe de ton fils ! »
Prévenu de la décision de Pilate qui renvoie devant lui le prophète de Galilée , qu'il n'a pas osé condamner, Hérodc se place sur son trône, sourit à ses courtisans, et dit :
• Quelle mémorable journée !... Ce Jésus, lui dont la parole guérit les malades et réveille les morts, souffre qu'on le traîne devant un juge mortel !... En vérité, ma surprise est égale à la vôtre. »
Et, craignant de laisser deviner combien son cœur se gonfle d'oi^ueil en songeant que Tbomme qui passe pour le plus grs^nd des prophètes va venir se prosterner au pied de son trône , il garde le silence ; mais il continue à se parler à lui-même.
« Je suis son juge, se dit-il, je lui ordonnerai d'opérer sous mes yeux quelque miracle éclatant.... Et s'il allait m'obéir?.,.. Les miracles sont impossibles, et lors même qu'ils ne le seraient pas pour lui, j'aurai du moins la gloire de l'avoir réduit ù m'o-
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héir. Si ]e merveUIeux est aa-dessus de son pouvoir, il n'en restera pas moins le rebelle fameux que le peuple u proclamé roi, et je le verrai, pâle et tremblant , chercher son arrêt dans mes yeux. »
Un bruit confus Tarrache à ses pensées : tes prêtres viennent (Fentrer dans la salle du trône ; mais Jésus est encore au milieu du peuple, dont la foule grossit à chaque instant. On Tentoure, on le presse ; des cris de surprise et de douleur, des sanglots , des bénédictions et des anathèmes retentissent de toutes parts. Le Fils de Fhomme traverse ces flots en fureur, qui tantôt le menacent et tantôt le caressent, avec cette tranquillité sublime que Tesprit humain peut admirer, mais qull ne lui est pas donné d'éprouver* Les disciples, une partie des soixante-dix élus et toutes les pieuses amies de Jésus cherchent à pénétrer jusqu'à lui. La sœur de Lazarre seule n'est pas avec les saintes femmes. La maladie dont elle portait depuis long-temps le germe dans son sein Ta jetée sur un lit de douleur, et pourtant en ce moment elle souffre moins que ses compagnes. Jésus voit les angoisses des siens, mais il voit aussi les célestes consolations qui les attendent dans un avenir peu éloigné, et déjà il compte leurs larmes de joie, tandis que le désespoir déchire encore leurs cœurs.*
Persuadés qu'ils souffriraient moins s'ils pouvaient entendre la voix de leur maître, toucher un pan de ses vêtements, ils redoublent d'efforts pour approcher de lui ; mais le mouvement de la foule les pousse plus loin, toujours plus loin. Pierre, dont le remords avait épuisé les forces, se laisse aller au pins sombre abattement.
Erusquement séparée de ses compagnes, Magdelaine rédame l'assistance d'un malheureux à qui Jésus avait rendu la yue et qui se trouve près d'elle.
« Si tu te souviens encore de l'heure où il a ouvert tes yeux à la lumière, lui dit-elle, prête-moi l'appui de ton bras, afin qu'à travers cette foule curieuse je puisse arriver jusqu'à lui. »
CUANT VU. Î59
£t le malheureux cherche en vain à procurer à Faillie de son bienfaiteur une consolation que lui-même désire ardemment.
Jean s'est arrêté sur une hauteur où ses yeux peuvent suivre Jésus; il le regarde, pleure et prie. Lebbée soutient les pas chancelants de la mère des Zébédée, et lui dit :
« Regarde le ciel avec reconnaissance ; tu es une mère bienheureuse, car tes fils vivent. Mais Marie!... Elle voit traîner devant ses assassins le juste à qui elle a donné le jour !... Infortunée Marie ! mon cœur comprend tout ce que le tien doit souffrir. £t toi, ange exterminateur, si tu n'es pas inflexible comme ton glaive, prends pitié de la plus malheureuse des mères ; ne la réduis pas à voir le supplice de son fils ! »
Pendant que les amis de Jésus s'abandonnent ainsi à leur juste douleur, le divin accusé franchit le seuil du palais d'Hérode ; on le conduit au pied du trône. C'est ainsi que les esprits audacieux, égarés par le vertige de l'orgueil, citent la justice divine devant le tribunal de leur faible raison, qui ne peut pas même sonder les mystères de la poussière terrestre.
A l'aspect du Messie, Hérode reste muet de surprise. Il ne s'était pas attendu à tant de calme , à tant de dignité. L'orgueil l'emporte enfin sur l'admiration : l'expression de son visage devient toujours plus ironique et plus insultante ; une moquerie amère empoisonne chacune de ses paroles.
• Le bruit de tes prodiges, grand prophète, retentit dans tous les pays de la terre. La voix de la renommée cependant est souveat plus bruyante que juste. Eclaire mon jugement , fais briller devant moi ta puissance, qui peut-être surpasse ce que la renommée m'en a appris. Garde-toi de voir dans cette invitation un doute ootrageant ; non , non , si je désire être témoin de quelques-uns de tes miracles , c'est parce que je veux t'admirer hautement. Ta as existé avant Abraham , dis-tu ; tu es donc plus grand que Moise ? et en te demandant des prodiges qui surpassent les siens, je te prouve que je sais apprécier ton mérite : oui , je veux qu'à l'instant même il éclate dans tout son jour. Le choix des hauts
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faits par lesquels tu pourras confondre tes ennemis f embarrasse ? Je vais f en indiquer quelques-uns que peut-être tu ne trouveras pas au-dessous de la dignité. Regarde, la cime deMoria porte vers les pues le pinacle doré du temple... dis-lui de s'incliner devant toi. Sous les voûtes de ce même temple dorment les restes du grand David : quel ne serait pas lé bonheur de ce saint roi s'il voyait la Jérusalem de ses neveux f quelle ne serait pas notre Joie à nous si nous le voyions apparaître T.. . dis-lui de sortir de sa tombe et de venir s'asseoir sur mon trône. Tu gardes le silence I Préfères-tu imposer tes lois an Jourdain ?... eh bien , ordonne au fleuve sacré de quitter son lit antique , de venir baigner les murs de Jérusalem , de protéger les tours de cette ville superbe et de remonter, calme et paisible, vers Généxareth (i), ou bien fais voler les montagnes à travers les airs, et qu'après avoir couvert de leurs ombres voyageuses les peuples stupéfaits, elles viennent s'asseoir sur la verte couronne du mont des Oliviers. Eh quoi I tu restes muet encore ? »
Ainsi parle Hérode. Ce prince aveuglé ne saurait comprendre que les plus hautes montagnes de la terre, les rois les plus puissants, ne sont que poussière et que fange devant le prophète qu'il défie avec une ironie si insultante. Cette ironie cependant est prête à éclater en colère, et il répète d'une voix agitée :
« Eh quoi I tu restes muet encore ?<>
L'homme -Dieu ne répond que par un regard majestueux et tranquyie. Hors de lui, le prince se lève; ses yeux étiiicellent, mais aucun son ne s'échappe de ses lèvres tremblantes de fureur. Gaîphe s'empresse de lui adresser la parole :
« Tu viens de te convaincre par toi-même de la puissance de ce prétendu prophète. Le peuple et même quelques-uns de dos
(1) Le Jourdain prend sa source au pied d*une montagne de la chatne de l* Anti- Liban, dan» une caverne nommée Phiala. Après plusieurs détours, il traverse le Uc de Généxarelb ou de Galilée, et se jelle dans la mer Morte ou Uc Asphaltite. Hérode demande donc au Messie de faire remonter le Joardaiu vers sa source.
[N. du Tr.]
CHANT Ml, IGl
prêtres croyaient à la vérité de ses miracles : ta lui en as demandé et il est resté anéanti. L'imposture et la noire magie de Tenfer, voilà sa science à lui. Vous le savez tous maintenant ,. rbomme qui s'élève contre la loi de Moïse, Thomme qui veut renverser le sacerdoce institué par le grand Aarou, ne saurait être un envoyé du Seigneur. L'Arche de Talliance, la terrible flamme de Sinaï, l'appel de la trompette redoutée. Moïse luimême crie vengeance, et cette vengeance, Gaïphe ne se la fera pas demander en vain. Mais le sacrilège n'est pas le seul crime de Jésus : il a soulevé la Judée, et c'est en roi triomphant qu'il a paru dans Jérusalem , et le peuple lui a jeté des palmes, et il Ta appelé fils de David oint du Seigneur, et les entrailles de Sion et les portiques de Moria ont frémi d'horreur ! Au nom du grand David , que tant de blasphèmes font tressaillir dans sa tombe, au nom du grand Hérode, ton père, ne souffres pas que tant de profanations , tant de crimes restent impunis ! »
Il dit, et pour un instant Philon oublie la haine qu'il a vouée àCaïphe; il lui sourit avec satisfaction, presque avec amitié. Le teurs du grand-prêtre a calmé l'agitation d'Hérode , et il reprend le ton de froide moquerie qui lui paraît plus propre à triompher du silence obstiné de Jésus que l'insulte et la menace.
« Qu'on lui passe la robe blanche, qui, pour les Romains, est noe marque de haute dignité, et qu'on le ramène à Pilate ; c'est ^ juge équifable , il appréciera le mérite du I^azaréen; aux ^sanna^ aux palmes que le peuple lui a prodiguées, il ajoutera ia pourpre royale. »
Il dit et s'éloigne. Ses gardes exécutent l'ordre qu'il vient de donner. Une foule plus nombreuse suit Jésus , car elle s'est accrue de tous les habitants de la Judée venus à Jérusalem pour célébrer les fêtes de Pâques. Cette multitude compacte qui bourdonne à travers les rues attire l'attention de Philon, mais elle ne le décourage pas ; semblable au pilote expérimenté qui, loin de s'effayer d'un courant d'eau , n'y voit que l'indice des écueils
qu'il faut éviter, il observe, étudie chaque mouvement, chaque acclamation de ce peuple, et reconnaît que si beaucoup encore vénèrent et chérissent le prophète, Usera facile de les corrompre ou du moins de les intimider. Pour atteindre ce but, il ordonne à ses zélés pharisiens de se glisser dans la foule et d'y répandre d'adroites et perfldes calomnies contre Jésus, et des prédictions alarmantes s'il échappait au supplice. C'est ainsi que chaque goutte qui coule d'un vase empoisonné donne la mort. Les premiers mille entraînent d'autres mille, et bientôt il ne reste plus dans cette foule immense qu'une faible partie qui doute de la réalité des crimes de Jésus , et les fldèles, restés inébranlables, sont plus rares encore» Telle on voit ondoyer l'épaisse forêt qui couvre les flancs d*une longue chaîne de montagnes; mais une main perfide y dépose un brandon ; les arbres morts s'allument les premiers, la flamme dévore tous ceux dont la sève est moins abondante , elle s'étend , elle pétilie , elle triomphe. Quand elle s'arrête , le vert manteau des montagnes n'est plus qu'un amas de cendres ! Honneur et gloire aux cèdres isolés restés debout, et qui portent leurs têtes majestueuses vers les nuages encore teints du reflet de l'incendie.
A mesure que Jésus s'approche de Gabbatha , la foule témoigne plus hautement la haine qu'on a su lui inspirer contre son Sauveur. Au moment de franchir le seuil du palais des Romains, cette foule frénétique se trouve en face d'un criminel dont le& forfaits ont épouvanté la Judée. Pilate a fait retirer de son cachot ce malfaiteur redouté, afin de réduire le peuple à choisir entre lui et le Messie pour exercer son droit de grâce ; car> d'après un antique usage, un condamné à mort est délivré chaque année à l'occasion des fêtes de Pâques. Par cette mesure, le Préteur croit avoir sauvé la vie de Jésus sans s'aliéner l'esprit des prêtres, et il attend avec confiance le résultat d'une ruse dont le succès lur paraît certain.
Barrabas, c'est le nom du brigand sanguinaire, laisse errer autour de lui des regards obliques et sinistres. Sa poitrine est op-
pressée, sa tête s'iodioe vers la terre ; mais ce n'est pas le repentir, c'est la rage qui Tagite et le courbe ainsi. Cette rage, réduite à rimpuissance , cherche à s'exercer contre les fers qui chargent ses bras robustes ; il les secoue avec violence. A la vue du Messie, ses traits se contractent plus fortement, et une écume blanchâtre couvre ses lèvres : en dépit de sa perversité , il a compris qu'en face d'un pareil condamné, l'arrêt du peuple ne saurait être en sa faveur.
Jésus est de nouveau devant Pilate , qui Ta fait ranger à sa droite; Barrabas a été placé à sa gauche. Et, désignant Jésus de la main, il adresse la parole à l'assemblée :
«J'ai interrogé cet homme, que vous accusez du crime de râKdlioD contre César ; je ne l'ai point trouvé coupable. Hérode aussi a reconnu son innocence , puisqu'il ne la pas condamné. Pourquoi prononcerai-je son arrêt de mort? Votre fête de Pâques vous autorise à gracier un coupable ; usez de ce droit
en faveur du Nazaréen Vous murmurez ; c'est son sang qu'il
TOUS faut!.... la fureur vous aveugle! Eh bien ! préférez-vous Barrabas, ce scélérat dont le nom seul fait frémir, au prophète 9ne naguère vous appeliez l'Oint du Seigneur? C'est enti'e eux qae je renferme votre choix. Parlez; lequel des deux vous paraît digne de votre pitié ? »
£n ce moment, l'esclave de Porcia vient s'acquitter du message dont sa maîtresse l'avait chargée.
« La noble Porcia m'envoie vers toi, Seigneur. Va, m'a4-elle dit, va trouver Pilate ; dis-lui de ma part qu'un songe m'a révélé qae Jésus est le plus, grand , le plus vertueux des hommes , et qoe les dieux veulent qu'il soit absous ! »
L'esclave s'éloigne, et le peuple reste plongé dans une muette raiprise. L'intérêt qu'une noble Romaine prend à Jésus, et le t^t du songe, qui le lui a montré comme un être au-dessus de la nature humaine , réveille dans la plupart des esprits le souvenu- des veittts et des bienfaits de ce prophète. Les malades et les infirmes quil a guéris murmurent son nom avec l'accent
de la reconnaissance ; ils le nomment de nouveau Fami des hom. mes, le consolateur des malheureux ; mais les cris de la multitude couvrent aussitôt leurs voix timides. C'est ainsi que les mugissements de la tempête étouflent la voix plaintive d'un enfant égaré au milieu d'une sombre forêt ; c'est ainsi que les douces et modestes vertus du sage sont effacées par les brillants forfaits du conquérant.
Philon connaît toute l'étendue du danger ; son audace cependant ne l'abandonne pas. Sûr du pouvoir de son éloquence , il promène un sombre regard sur la multitude, et dit :
« Enfants dlsraêl, que ne puis-je donner des ailes à ma parole, aOn qu'elle passe plus vite de ma pensée à la vôtre , car les moments sont précieux. Au reste, vous me connaissez : quiconque insulte Moïse et viole sa loi, celui-là, je le hais , je le maudis ! C'est animé par ces sentiments que je vais vous faire connaître où est le salut, où est la perte d'Israël. Ou vous montre Barrabas, on vous montre Jésus, et on vous dit : Choisissez! Barrabas est un brigand féroce, nous le savons tous; Pilate aussi le sait; et s'il vous l'offre, c'est pour vous forcer à gracier le Nazaréen, dont toute la magie consiste à feindre l'innocence et la vertu avec une perfection infernale, et cette magie est la plus dangereuse de toutes. Mais, cessons de nous occuper des intentions de Pilate : nous sommes un peuple vaincu, et devant nos maîtres le silence est un devoir. Quelle que soit notre dépendance , il doit être permis à Philon de montrer à son peuple chéri le danger qui menace la foi de ses pères. Je ne vous parlerai pas de tous les sacrilèges dont Jésus s'est rendu coupable ; je les ai exposés devant le Sanhédrin. Alors la vie du blasphémateur était suspendue au souffle de ma voix , et ma voix l'a précipité dans le néant ! Vos prêtres et vos anciens ont prononcé l'arrêt de mort du Nazaréen, et déjà le Golgotha aurait bu son sang, si le peuple d'Israël avait conservé le droit de punir les misérables qui offensent son Dieu. Souffrirez-vous que l'abaissement où nous sommes tombés assure l'impunité à Jésus , à ce redoutable en-
CUAINÏ VII. 565
œmideDotre gloire, qui, si von» ne l'arrêtez- pas, fera ce que Rome n'a pas osé faire? Les césars nous ont laissé nos temples et nos autels ; le Nazaréen brûlera nos temples , il renversera nos autels!... »
Les trépignements de la foule lui prouvent que son discoura a produit Teffet qu'il en attendait. Pour achever de porter la terreur dans tous les esprits, il peint avec des couleurs terribles Jérusalem livrée au pillage, à l'incendie, au meurtre, à là peste, à la famine, et réduite à un amas de ruines désertes; Mais, comme effrayé du tableau qu'il vient de tracer, il s'arrête un instant, et reprend avec une amère ironie :
« Le Nazaréen connaît la désolation de Jérusalem, et voyez s'il se repent. Ayez donc pitié de lui, car il est tout miséricorde T Que fant-il pour le satisfaire ? Rien, oh ! rien, vous dis-je : Que le temple s'abîme dans les entrailles de Moria, que le sang et la poussière ensevelissent nos autels, que la cité sainte s'enveloppe dans un manteau de cendres , que les enfants d'Israël, échappés a la peste, à la famine, au désespoir, deviennent la proie de terriers farouches, qui, pour célébrer dignement leur victoire,, feront les crânes de leurs captifs contre les débris des palais en ruines de l'antique Jérusalem ; et que ces tristes et dernières victimes ne laissent pas après elles un père, un fils, pour pieurer leur trépas, pour raconter leur malheur ! £t quand il verra lout cela , il sera satisfait l Hâtez- vous donc de prononcer sa grâceU
Les pcêti*es et les pharisiens, répandusdans la foule^ applaudissent avec fureur, et des voix féroces, qui demandent la mort de Jésus, retentissent de toutes parts.
Plongé dans une profonde rêverie depuis qu'il a reçu le mes- ^e de Porcia, le Préteur n'a point écouté le discours de Philon. Les cris du peuple le rappellent à lui-même ; il relève la tête, et demande une seconde fois :
tt Parlez ; lequel des deux vous paraît digne de pitié ? »
Ht la foule hurle le nom de Barrabas.
Les anges rangés aatoar da Messie se voilent le fronts et Pilaie, indigné, s'écrie d^ane yoîx tonnante :
« Que voulez-vous donc que je fasse de votre Jésus, de votre prophète ? »
Et la foule répond :
<« Qu'il soit cruciGé ! »
Pilate frémit; mais, espérant encore pouvoir apaiser ces tigres altérés de sang, il dit:
« Quel crime a-t-il commis? Je le répète ; je Tai internée, je ne Tai pas trouvé coupable : il ne mérite pas la mort ! »
La rage de la foule ne connaît plus de bornes; tous les yeux flamboient, Tincamat ou la pâleur de la colère sont sm* tons les visages , et , à travers des trépignements de pieds et des grincements de dents, s'élève de nouveau ce cri de sang :
« Qu'il soit cruciOé ! »
Un nuage de poussière obscurcit la salle , les voûtes du palais tressaillent, et un mouvement confus, semblable au roulement lointain du tonnerre , résonne à travers la ville , et l'écho de ses montagnes sacrées le répètent d'une voix plaintive. Indigne du nom romain , Pilate' cède enfin à la peur ; mais il veut décliner la responsabilité du crime dont le peuple va se souiller. Il donne un ordre secret à un de ses esclaves , qui sort , et revient presque aussitôt , portant d'une main une fontaine d'argent et de l'autre un vase de Gorinthe. Le peuple regarde avec une muette surprise. L'esclave s'approche de son maître ; une eau limpide s'échappe de la fontaine, et coule sur les mains du Préteur, qui, par cette vaine formalité, croit échapper au cri de sa conscience et aux reproches de la postérité.
« Vous le voulez , hommes féroces ! s'écrie-t-il ; eh bien , assouvissez votre rage ! Je ne m'associe pas à votre forfait ; mes mains resteront pures du sang de Jésus. »
Il dit, et se lave solennellement les mains devant le peuple.
L'ange qui jadis, dans Gosen (1), passa, sans y entrer, devant les cabanes marquées du sang de Tagneau, plane sur la Judée , et voue ses enfants au jugement de rÉternél, en laissant tomber SOT eux les paroles d'anathême qui anéantissent les nations , qaand elles ont épuisé la longanimité de Dieu. £t ces paroles terribles, le glaive flamboyant du sombre chérubin les grave sur des tables d'airain, qu'il va déposer au pied du trône de Je-
L'ange d'Israël pâlit , détourne les yeux et s'envole. Ainsi abandonnés et maudits, les indignes descendants d*Abraham prononcent eux-mêmes leur arrêt.
• Qu'il meure! s^écrient-ils, et que son sang retonabe sur nous et sur nos enfants ! »
£t la pâle terreur, et le silence des tombeaux étendent leurs sceptres sur cette foule effrénée ; le repentir seul se tient à l'écart.
Les gardes conduisent Jésus dans un vestibule du palais , où des hofflines armés de verges l'attendent. Barrabas est remis au peaple. Dès que ses membres ne sentent plus le poids des àdlnes , dès que ses oreilles n'entendent plus le bruit sinise <IQ'elles produisaient , au moindre de ses mouvements , il pousse des hurlements de joie, court, s'arrête, court de nouveau et se précipite au milieu de la foule , et la foule recule époovantée à rapproche du féroce meurtrier qu'elle vient de délivrer.
Mnse de Sion, détends les cordes de ta lyre, qu'elle ne rende <iue des sons plaintifs et lugubres en se mariant à la voix trem-
(1) Ce fal dans la contrée de Gosen^ une des plus fertiles de TEgjpte, qae Jo- *«ph établU son père et ses frères , avec rantorisation de Pharaon. Foir Genèse, ch. 47. Cesl dans cette même contrée qae les Hébreux célébrèrent pour la première fois la fête de Pâques, que Moisc institua au départ de TEgypte. Ce propbète savait que pendant la nuit Tange du Seigneur devait exterminer tous les premiers nés, et il ordonna aux siens de marquer leur porle avec le sang de 'iigneaa pascal. A ce signe, Tange reconnut les deincnrcs des Israélites, et passa «nsj entrer. Foir Exode, chap. 12. [N. du Tr.)
blante du poète qui ose chanter la flagellation , le mantearu de pourpre et la couronne d'épines.
Les gardes et les hommes les plus féroces du peuple, qui ont suivi Jésus , se pressent autour de lui , et le dépouillent de ses vêtements, comme la tempête ((époullle le palmier solitaire qui croît dans un désert aride, et dont le frais ombrage était le dernier espoir du voyageur égaré.
Jésus a été traîné vers un pilier ; on l'y attache, et les verges sacrilèges se teignent du sang du Fils de Dieu. Éloha le voit ; la douleur Tarrache des cieux et l'entraîne vers h terre.
Un manteau de pourpre enveloppe le corps meurtri du Messie ; un roseau , emblème moqueur du sceptre des rois, a été mis dans sa main droite ; des épines, enlacées en forme de couronne, déchirent son front.
Le^ divin Éloha, prosterné dans la poussière comme un simple mortel, adore le Sauveur du monde dans son abaissement volontaire....
Ma main reste immobile sur les cordes de ma harpe, ma toîx défaillante s'arrête.... Il est au-dessus du pouvoir humain de chanter les souffrances d'un Dieu I
Pilate a retrouvé assez de courage pour hasarder un dernier appel à la pitié du peuple. Conduisant lui-même Jésus sur la place, devant le palais, il dit :
• Je vous l'amène, afln de vous redire une dernière fois qu*il n*a pas mérité la mort. Begardez-le ; est-ce ainsi qu'un criminel se pose devant ses bourreaux ? »
Les anges qui entourent le Messie lisent sur son visage les vœux qu'il forme pour ses disciples et pour ses élus, dont il volt le désespoir, et les immortels se dispersent pour aller leur porter des consolations.
L'aspect de Jésus, épuisé par les souffrances, le front couvert de sang et revêtu des insignes d'une royauté dérisoire, loin d'attendrir le peuple, augmente sa rage, et des milliers de voa hurlent de nouveau :
(' Qu'il soit cruciGé ! »
« Ëh bien ! faites-le si vous Posez; moi, je le proclame innocent! »
Ainsi parle Pilate , puis il s'éloigne à grands pa& Gaîphe le suit , l'arrête et lui dit :
« Notre loi Ta condamné , il faut qu'il meure , lui qui ose se dire le Fils de Dieu I »
A ce nom, le Romain se sent saisi d'un tremblement involontaire; il retourne vers Jésus et lui demande d'une voix altérée:
« Quelle est ton origine ? »
Le Fils de FHomme garde le silence , et Pilate offensé s'écrie:
« Oublies-tu que ta vie dépend de moi ? »
Et Jésus répond :
• Ce pouvoir, tu ne l'aurais point si Dieu ne te l'avait pas ^onné. Quel que soit l'usage que tu pourras en faire , ceux qui n'ont accusé seront toujours plus coupables que toi. »
Alors les prêtres, enbardis par la colère qu'ils lisent sur le visage du Préteur, s'écrient tous à la fois :
« Si tu ne nous livres pas Jésus, tu n es pas ranû de César, car quiconque se déclare roi d'un pays soumis aux Romains se révolte contre César et mérite la mort ! »
Pilate sent toute la perfidie de ces paroles ; mais, trop lâche pour s'exposer à un danger réel en faveur d'un homme dont i'innocence lui est démontrée , il l'abandonne à ses ennemis , leur jette quelques paroles de dédtûn et de mépris , et se retire dans son palais.
£t la foule, ivre de haine et de vengeance, pousse des cris de if'iooipbe et traîne Jésus vers le lieu du supplice.
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CHANT Vlll.
Les anges et les âines des patriarches forment un cercle aulour du Golgotha. — Adam salue la terre. — Sdtan et Adramelech, qui planaient triomphants au-dessus du Messie , sont chassés par Éloha. — Jésus, chargé de sa croix, s'approche du Golgotha. — Il monte la colline, et la terre tremble. — Adam adore le Sauveur de l'espèce humaine. — Les étoiles arrivent au point marqué pour Taccomplissement de l'œuvre de la rédemption.' — Les mondes s'arrêtent dans leur marche.— Jésus est sur la croix. — Son sang coule ; il regarde le peuple et prie pour lui. — Conversion d'un des deux malfaiteurs cruciGés avec Jésus. — Uriel place une étoile devant le soleil, et d'épaisses ténèbres enveloppent la terre. — Les âmes des premiers chrétiens prêts à naître sont amenées pri s de la croix par leurs anges gardiens. — Le Messie les regarde avec amour ; ses souffrances augmentent^ et le tremblement de terre devient plus violent. — Éloha remonte vers les deux ; il rencontre deux anges de la mort qui descendent vers la terre, et font sept fois le tour de la croix. — Angoisses du Messie, qui comprend ce message prophétique. — Douleur des anges et des âmes des bienheureux. — Eve aperçoit Marie au pied de la croix et partage ses souffrances cruelles. — Jésus console Eve par un regard de miséricorde.
Muse sacrée, toi que j'invoque, tu Tcntendis, le plus saint des chantres de Jéhova , lorsqu'au pied de la montagne de Sien il chanta le Rédempteur délaissé par son père à son heure suprême. G est en l'écoutant que tu as appris les hymnes célestes que ma ^oix timide répète en tremblant. Achève de mlnitler à tes saints mystères, conduis-moi au milieu des ténèbres qui enveloppent la croix ovi souffre un Dieu. Je veux que les terreurs de Téternité ébranlent la moelle de mes os; je veux voir le Sauveur du monde lutter contre la plus cruelle des agonies; je veux arrêter mes regards sur ses yeux éteints, sur ses joues livides ;
je veux compter chaque goutte du sang de la rédemption , et contempler la tête divine qui , affaissée sous le poids des péchés du monde,' se courbe, se penche, et se couvre des nuages delà mort!
Le divin Éloha passe de la terre aux cieux et des cieux sur la terre avec tant de rapidité, que la pensée des immortels peut à peine le suivce. Arrêtant son vol inquiet au-dessus du Golgotha, il étend sa main gauche, qui tient la couronne céleste ; sa main droite soutient la ti*ompette terrible et l'approche de ses lèvres. Le métal sonore éveille tous les échos de Tlnfini; la création entière écoute, et le séraphin lui jette ces mots :
« Étalez vos pompes les plus solennelles , cieux et terre ! Sabbath de la nouvelle alliance, que ta sainte flamme s'élève de soleils en soleils jusqu'au trône du Juge suprême ! L'heure a sooné , étalez vos pompes les plus solennelles, cieux et terre ; range exterminateur déploie ses sombres ailes, la victime marche au supplice ! »
Éloha se tait , et les anges gardiens de la terre viennent se ranger autour de lui. Le plus grand des séraphins franchit leurs rangs étincelants, descend sur le Golgotha, prosterne trois fois son front dans la poussière , se relève , et tend les bras vers le Messie, qu'il aperçoit dans lé lointain, suivi de tout le peuple de la Judée. Le Fils de l'homme porte sa croix, dont le poids énorme est pourtant moins accablant pour lui que celui des péchés du monde, dont il s'est volontairement chargé. Saisi d'admiration, Éloha s'écrie :
« Que tout ce qui est m'écoute et m'entende ! Golgotha , tertre sacré , au nom du Dieu à réconcilier, au nom du Dieu réconciliateur, au nom du Dieu qui porte dans l'âme du pécheur la lumière céleste, je te voue au sang de la rédemption ! Saint , trois fois saint , celui qui était et qui sera toujours ! »
C'est ainsi que le plus grand des séraphins consacre le lieu (lu supplice; mais, profondément affligé de la tâche qui lui
reste à remplir, il s'entoure d'un sombre nuage , et envoie audevant du Messie cette humble prière :
« Ami des hommes, créateur et sauveur de Tespëce humaine , Fils de rÉternel , incommensurable comme ton père , toi qui vas surpasser tout ce qui a été fait de plus grand , de plus merveiUeux dans les cieux, toi qui vas ressusciter sur la terre Tinnocence primitive et en bannir la mort éternelle, écoute la voix du séraphin prosterné dans la poussière qui va s'humecter de ton sang. Quand tes yeux se fermeront à la lumière , quand toa dernier soupir voilera les cieux , quand Jéhova seul osera encore arrêter son regard déjuge sur ta face livide, oh ! alors, si tu ne veux pas que pour moi la création s'évanouisse , si tu ne veux pas qu'une tombe de ce monde me serve de couche éternelle , daigne me dire , du fond de la nuit où se perdra ta vie d'homme , que par ta mort la race entière d'Adam sera rachetée. Si tu ne veux pas que pour moi la création s'évanouisse, si tu ne veux pas qu'une tombe de ce monde me serve de couche éternelle, daigne me dire , du fond ckî la nuit où se perdra ta vie d'homme , que tu reviendras régner dans les cieux quand tu l'auras prononcé ce mot sublime : Tout est consomme!.... Salut, salut, sang de la rédemption ! salut, âmes rachetées ! Elles approchent, elles aitivent , jentends leurs cris de joie , je vois briller leurs vêtemens purifiés d'avance par le sang qui va couler. »
Il dit , dissipe le nuage dont il s'était enveloppé , et ordonne aux anges gardiens de la terre de se ranger autour du Golgotha. Ils obéissent aussitôt : les uns s'attachent au bord des nuages qui flottent dans les airs, les autres planent au-dessus des flancs boisés des montagnes, d'aulres encore s'arrêtent sur lacime ondoyante des cèdres.
Éloha s'est placé sur le haut du temple : il domine du regard et de la pensée les innombrables agents des décrets de la Providence, instruments de justice' et de mort , gardiens des mortels, anges tutélaires des futurs < hrétiens et des martyrs.
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Après avoir traversé les régions les plus élevées, Gabriel, qui a été envoyé dans le soleil par le Messie , arrive sur le pinacle du temple solaire, où il a laissé le^ âmes des patriarches, et leur dit:
« Pères des hommes, suivez-moi ! Déjà le Rédempteur porte sa croix au lieu du supp ice ! Tournez vos regards vers la Jadée, arrêtez -les sur Jérusalem.... C'est sur le haut de cette colline aride et chauve qu'il doit mourir ! Plus loin , voyez ce mont qui porte dans les nues sa double tête verdoyante , c'est là que la justice éternelle s'est appesantie sur lui ; placezrvous sur ce mont, et de ce point élevé voas verrez couler son sang, sang sacré qui rachètera les générations passées et celles que range de la vie n'a pas encore jetées sur la terre où elles doivent mûrir pour l'éternité ! »
En proie aux angoisses de la douleur, Gabriel reprend soi> vol vers la terre. Les âmes des patriarches le suivent rapides comme la pensée d'un mortel vertueux , quand d'étoiles en étoUes elle s'élève vers l'Éternel.
Déjà l'aile du séraphin effleure la cîme du mont des Oliviers ; les pères des hommes s'y laissent descendre doucement. Adam arrive le premier : il se prosterne, il baise le sol avec respect , et le salue par ce chant d'amour et de reconnaissance :
« Terre chérie ! Depuis la triste soirée d'automne (1) où tu reçus dans ton sein maternel mes débris glacés, les siècles se sont accumulés sur les siècles, et les générations ont mêlé leurs cendres aux cendres des générations éteintes, et je dormais toujours. Avec quel bonheur je vous revois, plages fleuries qui couvrez les ossements de mes innombrables enfants , car, je le
(i) KIop&tock fait allusion ici à une de ses tragédies intitulée La Mort d'Adam. Dans cette pièce,, qui n'a jamais été traduite. Tant ear peint avec son génie religieux la longue agonie du premier Iiommc, qn*^il fait mourir avec les dernière s loenrs d'une soirée d^automne. La nature semble s'èlrc mise en harmonie avec la donloiirease surprise de la famille d'Adam, qui voit, pour la première fois, s'éteindre par degrés un 6lrc cn'é pour rimmorlslilé. (iV du Tr.)
sais maintenant , ils rcssiusciteront tous ! Mes larmes de joie te bé]}issent , heure sainte, toi qui affranchiras ma terre natale de Tanathême dont je Fai souillée, toi qui sanctifieras sa poussière avilie en Thumectaul du sang de la rédemption !... Tressaillez, cieux et mondes, il vient, il vient le divin enfant de la terre ; le Fils de l'Éternel marche au-devant de la mort ! •>
Ainsi chante le premier homme , et son cœur est prêt ù se dissoudre dans un océan de joie douloureuse.
Le divin Éloha, toujours debout sur le haut du temple de Jérusalem, aperçoitSatan et Adramelech qui planent d'un air de triomphe au-dessus de la croix que porte Jésus. D*un vol audacieux, le séraphin dépasse la sphère terrestre et mesure les orbes où se meuvent les étoiles. L'éclat du plus solennel des jours Fenveloppr, de saintes terreurs le suivent et le précèdent , et autour de lui la brise timide et légère emprunte à la tempête sa voix mugissante. Au bruit de ses pas, l'espace tressaille, semblable aux rochers que d'innombrables guerriers traversent avec leurs chars d'airain et leurs lourdes armures. Les deux princes des ténèbres le voient , l'entendent , et s'arrêtent , immobiles et sombres comme deux noirs rochers lancés au fond des abîmes par la main du Dieu vengeur. Plus briUant que le soleil , plus rapide que l'éclair, le divin Éloha se présente devant eux ; il parle ; sa voix a l'accent sec et bref du commandement suprême :
a Vous dont l'Enfer seul prononce les noms maudits, quittez les régions de la lumière, elles se fatiguent de vous porter! Fuyez jusqu'à ce que vous ayez cessé de voir les reflets des limites du ciel. Ne vous confondez pas avec les nuages de la terre , ne rampez pas dans sa poussière; fuyez , maudits !... »
Il dit , et les deux anges rebelles se redressent ; sur les rides de leurs fronts, ondoyantes comme les vagues de la mer, et dans leurs yeux qui jettent des flammes comme la gueule béante des volcans, se peignent tout ce que la rage et la vengeance ont de plus horrible. Tels deux sombres nuages descendent le Ilanc des Alpes, et avant que la tempête, plus puissante queux , ne
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les dissipe , ils cherchent à répandre sur les vallées paisibles le fléau destracteur qu'ils portent dans leur sein.
Debout devant Éloha, Satan et Adramelech s'apprêtent à lui répondre. Le séraphin leur jette un regard foudroyant :
« Silence ! s'écrie-t-il. JNe me réduisez pas à déployer la foudre de Jéhova , cette foudre toute puissante dont jadis il arma mon bras quand je vous précipitai dans Fabîme !... Au nom du Fils d'Adam qui maintenant porte sa croix vers Tautel du sacrifice, au nom du vainqueur des Enfers, fuyez! »
Et les deux princes des abîmes, plus noirs que leur ténébreux empire, fuient le royaume de la lumière. Les mille aiguillons de la terreur et de reffroi s'attachent à leurs talons, et les poussent au milieu des ruines de Gomorrbe (1) , au sein de la mer Morte ! Les anges les voient fuir , les âmes des patriarches les Yoient aussi , et le divin Éloha , triomphant et calme , redescend sur le pinacle du temple de Jérusalem.
Jésus vient d'arriver au pied du Golgotha. Le fardeau surhamaio que le Juge éternel a jeté sur sa tête a épuisé ses forces, il s'arrête , il chancelé. En ce moment , un voyageur tourne la rolline redoutée d'un pas craintif; la foule l'arrête et le contraint à porter la croix du Fils de Thommc.
Les souffrances de Jésus ont rallumé des sentiments de compassion dans plus d'un cœur ; mais ces cœurs , faibles et enivrés des vains plaisirs de la terre , ne connaissent que la pitié d'instinct : cette autre pitié qui part de l'âme, et qui inspire des actes d'abnégation et de dévouement sublimes, leur est inconnue. Les plaintes étouffées qui, çà et là, se font entendre dans la foule, arrivent jusqu'à Jésus ; il se tourne vers le peuple et dit :
« Enfants de Jérusalem, pourquoi pleurez-vous ma mort? C'est sur vous-mêmes, c'est sur vos descendants qu'il faiit gémir,
(1 ) La mer Morte fui jadis une vallëe appelée Siddim, La Genèse parle souvent df! sa fertilité et de ta puits de bitume. Cestlà que s'élevaient les villes de Sodôme H de Gomorrbe. Lorsque In feu du ciel eugloulil ces deux villes, la vallée dfviiit une nappe d'eau dé.signéc depuis sous les noms de vtcr Morte ^ vier de Lot, mer AtpiwUUc. [y, du Tr.)
car ils approchent les jours d'angoisses et de terreur, les jours terribles où vous bénirez les femmes qui n'ont jamais conçu, où vous direz aux montagnes : Tombez sur nous ; où vous direz à la terre : Entr'ouvre-toi sous nos pieds !... Voyez ce qui m'arrive, et jugez de ce qui arrivera au pécheur t »
Il se tait , lève les yeux vers le ciel , et gravit lentement la colline.
La croix est dressée au milieu d'ossements humains. Le jour répand sur la Judée sa clarté céleste et douce , et les myriadesd^atômes , dont la petitesse infinie atteste la-puissance du Créateur, tourbillonnent ^joyeusement dans le labyrinthe des airs. Mais déjà les profondeurs mystérieuses de la terre s'ébranlent , l'ouragan rompt les chaînes qui l'attachaient au bord des nuages, et passe en hurlant au-dessus des gouffres et des fentes des rochers.
L'Homme-Dieu est debout au pied de la croix. Adam le voit , lui tend les bras et s'élance vers lui ; ses cheveux flottants caressent les nues, son visage brille de l'éclat du soleil, mais ses genoux fléchissent : il se prosterne , et ses yeux , toujours fixés sur le Sauveur, reflètent le ciel. Adam n'est plus un simple mortel, et pourtant il verse des larmes ; les sensations les plus douces et les plus douloureuses l'accablent à la fois : il les exhale dans un hymne solennel ; les anges l'entourent et l'écoutenU:
« La langue des séraphins n'a pas de nom digne de toi , les immortels n'ont point de pleurs , point de prières assez nobles pour célébrer ton amour et ta gloire ! Moi , je t'appelle mon fils, car tu f es fait enfant de la terre. Jésus , mon fils adoré , à qui demanderai-je la force de supporter la douleur qui m'accable ? Vous qui avez existé avant moi, et que pourtant il a créés comme il nous créa, archanges, séraphins, contemplez-le, il est mon fils ! Je te bénis , terre bienheureuse , poussière sainte dont je suis sorii , je te bénis , car lui aussi porte un corps de terre et de poussière !.... Plénitude de bonheur, toi qui comblerais les désirs d'un iramorlcl, c'est à toi Jéhova , que je la dois, car, en
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me créant,. tu me fis le père de ton Fils ! Arrête-toi, ô mon âme! Qu'est-ce que mon avenir sans fin , qu'est-ce que l'avenir de la création devant les instants que vivent en ce jour les cieux et les mondes I Sur ses ailes d'or, chacun de ces instants porte dans l'infini des éternités de repos et de bonheur , et ces éternités , Adam les traversera, et tous sejs enfants avec lui.... Instants sublimes! déjà vous vous êtes évanouis ; des instants plus imposants vous succèdent : il approche, il arrive, le plus grand de tous I... Orbes célestes, donnez-moi vos voix puissantes : je veux dire à tout ce qui existe que la victime vient de s'arrêter sous l'ombre de l'aile terrible du plus terrible des anges !... Espèce humaine, relève-toi de la poussière» redresse la tête, embellis-toi de larmes divines, H marche vers sa tombe ouverte, le saint des saints ! Mes enfants, ô mes enfants chéris! vous êtes ses élus, c'est vous qu'il rachète; entourez-le, votre divin Sauveur! Que celui qui habite un palais doré dépose sa couronne, et qu'il vienne ; que tous ceux qui gémissent sous un humble toit de chaume oublient leurs souffrances , et qu'ils viennent ! Hélas ! ils n'entendent pas mon appel, ceux qui vivent sur la terre ; ils De l'entendent pas , les morts qui dorment dans leur tombe ; mais toi qui t'immoles pour eux, ils t'entendront, quand, à la fin des temps, tu les réuniras tous !... Quelle immense douleur brise mon âme! Il approche, il approche de la mort, le Rédempteur... Me soutiendras-tu , moi , le premier des pécheurs , moi qui ai subi le premier les lois de la destruction , toi , Jéhova , toi qui abandonnes ton fils au moment suprême ?.... »
Ainsi chante Adam, et l'Homme-Dieu est toujours au pied de la croix. Il porte la main à son front, il s'incline profondément et parle à son père, qui n'est plus pour lui qu'un juge inexorable. La réponse de l'Éternel fait tressaillir les deux....
Les bourreaux ont sai^ le Messie.
Les mille et mille mondes qui errent dans l'infini entrent dans les paraboles quils doivent prescrire pour annoncer la mort du Fils de l'Éternel. Ils s'arrêtent, leurs pôles tonnent, tonnent en-
core, et redeviennent silencieux; la création entière reste muette , immobile , et son ombre marque sur le cadran du ciel rbeure du sacrifice ! La terre s'agite , son axe plie et gémit ; elle va se précipiter dans le néant ; Jéhova la retient , et ses yeux s'arrêtent sur le Golgotha : il y voit son fils attaché sur la croix!...
O mon âme immortelle ! toi qui verras un jour les plaies du Messie, prosterne-toi au pied de cette croix, enveloppe-toi d'un crêpe funèbre , et attends que ta voix défaillante ait retrouvé la force de chanter le mystère des cieux.
Les anges et les patriarches gardent un morne silence.} Le soufQe de l'Ange exterminateur a-t-îl passé sur l'univers ? Les mondes dorment-ils dans le sein de la destrucdon ? Et aucun être vivant ne sortira-t-il plus jamais de ce sein poudreux ?
Les anges et les séraphins voient la vie immortelle lutter contre la plus cruelle des agonies. Us voient couler le sang du Fils de l'Homme, et leur douleur s'exhale en pleurs et en chants que l'écho des cieux répète avec un saint tressaillement. Le divin Éloha , le plus grand des séraphins , le plus proche de l'Incréé , jette un dernier regard sur le Messie mourant , s'élance dans l'espace, et sa voix , semblable aux rayons des asti^es célestes qui éclairent l'infini, crie aux régions les plus élevées : « Son sang coule !... »
Elle répète aux abîmes les plus profonds : « Son sang coule!... »
A mesure qu'Éloha se rapproche de la terre , les anges des soleils, qui les premiers ont entendu sa voix, allument le feu du sacriflce , et la flamme sacrée , brillante et pure comme la rosée qui précède le lever du soleil de la terre, s'élève vers les cieux. Et chaque monde qui voit passer Éloha offre son holocauste, image de la victime qui expie sur la croix les péchés de la terre. Tel brilla jadis devant le peuple de Dieu, pour le guider à travers les déserts, la colonne enflammée sortie du tabernacle.
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L'Homme-Dieu laisse errer des regards attendris sur le peupie aveuglé , dont la foule compacte s^étend depuis les portes de Jérusalem jusqu'au pied de sa croix. Il prie pour lui , lève ses regards vers le ciel et s'écrie :
« Pardonne-leur^ mon Père ! ils ne savent pas ce qu'Us font! «
A cette voix d'amour, une muette admiration s'empare de tous ceux qui l'entendent ; ils regardent le Messie avec effroi ; ils voient sa pâleur, ses souffrances : des yeux mortels ne pouvaient voir davantage. Les esprits célestes, seuls, comprennent les tortures du Fils de l'Éternel, et la source intarissable de salut ei de bonbeur qui s'ouvre pour le genre humain avec les plaies palpitantes du Christ.
Deux criminels ont été crucifiés aux côtés du Messie ; la volonté du Tout-Puissant l'avait condamné à ce dernier degré d'ignominie.
A sa gauche est un assassin ; vieillard endurci dans le péché , il raille et insulte le Dieu qui meurt pour lui :
a Tu te prétends le Sauveur des hommes ? lui dit-il. Ah ! si tu l'étais , tu nous sauverais , tu te sauverais d'abord toi-même en descendant de ce bois maudit ! »
A sa droite est un jeune homme que des exemples et des conseils perfides ont entraîné au mal. Jetant un regard indigné au vieillard perverti, il lui dit :
« Eh quoi ! si près de la mort tu ne crains pas encore le Juge suprême ? tu ne crains pas sa vengeance terrible ? Ce que nous souffrons en ce moment n'est qu'un faible châtiment de nos forfaits! Mais ce juste, (condamné à mourir au milieu de nous.... de quoi les hommes le punissent-ils , lui qui les a accablés de bienfaits?... »
£t par un efl'ort pénible , il se penche vers le Messie. A ce mouvement, son sang coule plus vite, ses souffirances augmentent; mais un rayon d'espérance l'éclairé tout-à-coup, et il s'écrie d'une voix d'inspiré :
« Seigneur, quand tu seras dans toute ta gloire , daigne te souvenir de moi. a
Et le Messie répond , avec un sourire plein de miséricorde et d'amour :
« En vérité, je te le d<5, tu entreras aujourd'hui dans les . deux avec moi. »
Ces mots portent dans Tâme du pectieur repentant une félicité inconnue :
^ Où suis-je ? s'écrie-t-il. A quelle vie nouvelle m^a-t-il ressuscité^ 1 homme divin qui meurt près de moi ?... Il m'a créé de nouveau !... Sois adoré, toi que je ne puis comprendre.... Ta es plus que le premier des anges.... Un ange n'aurait pu rapprocher ainsi de Dieu mon âme repentante.... Sois adoré , je suis à toi éternellement ! »
Il dit, et reste plongé dans une sainte extase ; le repos du Seigneur est descendu snr lui.
Un ange exterminateur a remplacé Abdiel aux portes des Enfers, et le séraphin est venu prendra place dans le cercle lumineux que les immortels forment autour du Golgotha. A on signe du Rédempteur, il s'élève au-dessus de la croix, y reste un instant immobile, puis il revient près de ses frères, et dit :
« Notre maître m'ordonne de conduire au-devant de lui , après sa moit, Fâme du piemier pécheur que le sang de la rédemption vient de sauver. Réjouissez-vous avec moi de la tâche sublime qu'il m'a confiée. »
Uriel, l'ange du soleil, debout sur la dme des monts, attendait l'instant marqué pour l'exécution des ordres qu'il a reçus de l'Étemel. Tout-à-«oup il s'élance dans les cieux, et cherche l'étoile solitaire qu'il est chargé de placer entre le soleil et la terre, afin que des ombres plus terribles que celles de la nuit qui, à la fin de chaque jour, étend son calme bienfaisant sur la natnre entière , reçoivent le dernier soupir du Messie.
Déjà le séraphin touche h l'atmosphère d'Adamida, nom que les cieux donnent à l'étoile mystérieuse où , dans le plus pur
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éibei', nagent les âmes avant que l'ange de la vie ne les transporte sar la terre. Soarlant d'un air fraternel à ces germes aériens des générations futures, Uriel fixe ses regards sur leur vaste berceau et dit :
• Adamida ! au nom de celui qui te sema dans rinfini, sors 4le ton orbite, entre dans Timmense parabole qui descend vers ie soleil de la terre ! place-toi davaat son disque et absorbe ses rayons. »
La voix de range a été entcfridue au fpnd des vallées et sur les montagnes d'Àdamida. L'étoile soulève ses pôles et se précipite à tr(iveirs l'espace ; les océans se gonflent et mugissent; les tempêtes se .déchaînent et burlent ; les montagnes craquent et s'enu-'onvrent ; les nuages volent, se choquent, se beurteut, et leurs flancs déchirés vomissent et des torrents d'eau et la foudre avec ses carreaux horribles et ses flammes dévorantes.
Debout sur le cercle arctique d' Adamida, Uriel la dirige et iacooduit sous le soleil,, qu'elle couvre de son globe immense. Les ombres que projettent ses bords ténébreux descendent vers la terre; et, cachés dans leurs plis mystérieux, le Silence et l'Effroi y descendent avec elles. Les oiseaux cessent de chanter et s'enfuient dans l'épaisseur des forêts; et, depuis le taureau fougueux, ce roi de la prairie, jusqu'à l'insecte qui rampe sur un Ivin d'herbe , tout cherche un refuge dans les cavernes et les feotes des rochers! La brise retient son haleine, et l'homme, oppressé, respirant à peine , lève les yeux vers le ciel. Le crépuscule devient plus sombre, et la Terreur déroule ses mi(|e formes fantasques au milieu de la nuit épaissie, noire, terrible, <iui déploie son lourd manteau sur toutes les plages de la terre.
L'étoiled'Adamîda est immobile devantlesoleil,qu'elleaemble avoir éteint pour toiyours; ses pâles ombres bruissent sourdeloent, et les^mondes s!arréteot, frappés de respect et. d'admiration,, devant le sang qui coule de la croix divine : tel le voyageur s'arrête immobile et pensif devant le marbre qui couvre les restes d'un grand homme.
IS2 LfL MESSIADE.
(Jriel adresse la parole aux habitants aériens d'Adamida , et ces âmes humaines pour lesquelles l'heure de la naissance n'a pas encore sonné et qui, en attendant un corps mortel, s'enveloppent des plus douces teintes du ciel , écoulent le séraphin avec un pieux recueillement.
« Suivez-moi, leur dit-il ; je vais vous conduire sur le globe que Tombre de votre monde vient de plonger dans les ténèbres. En dépit de ces ténèbres, vous verrez le Fils de TÉternel. Vous ne le connaissez pas encore ; sa vue vous fera pressentir le bonheur ineffable qui doit un jour devenir votre partage. Voyez! dans les cieux mêmes tous les genoux fléchissent, toutes les couronnes s'inclinent devant le Fils de Thommel... Sauveur du monde ! c'est pour toi que tu les as créées, c'est pour tm que tu les rachètes, les âmes des générations passées, des générations à venir. »
Udit, déploie ses ailes «t se dirige vers la Judée. Les âmes le suivent comme les nobles et pieuses pensées suivent le sage quand, éclairé par les doux rayons de la lune, il se rend à la forêt solitaire où il aime à méditer sur les secrets de l'éternité.
Les patriarches qui planent au-dessus du Golgotha recoonaissent avec une joyeuse surprise, dans les (*élestes voyageurs que leur apportent les nuages, les mille et mille cohortes d'>éires humains que Favenir mûrit dans son sein maternel. Pour la première fois la mère des hommes détourne ses regards de la croix. Elevant une main vers le ciel, elle appuie l'autre sur l'épaule d'Adam et lui montre les futurs enfants des siècles qui ne sont pas encore.
« Les voici, lui dit-elle, les iimombrables générations de l'avenir, les futurs chrétiens appelés à Timmortalité I... Quel nom te donnerai-je, 6 toi qui meurs pour eux? quel hosanna pourrait dignement chanter ta puissance et ta miséricorde?... O nés enfants à naître ! que n'étes-vous déjà entrés dans la vie d'épreuves, afin que vos mères puissent vous conduire aa pîed de
la croix poar vous apprendre à adorer votre Sauveur ! . . . Ils rapprendront... Oui, Adam, J'entrevois lear avenir. Les plus dignes d'entre eux tomberont sous le fer du bourreau, semblables au lis royal dont la tempête a brisé la tige. Déjà je vois briller vos plaies, saints martyrs; Téclat de voire front gjacé, cic vos yeux éteints m'éblouit ! Votre dernier soupir est un hymne de joie ; sooffrez, ab, souffrez que votre mère vous bénisse ! »
Le Médiateur laisse tomber un regard sur ces myriades d'âmes, et one larme de vie et de bonheur éternel brille dans leurs yeox. Un éclair de joie passe sur les joues pâles du Messie ; nais presque aussitôt les sombres voiles de la mort l'enveloppent de nouveau ; sa tète s'incline sous le poids des péchés du noade, et c'est en vain qu'il cherche à la relever vers le ciel. •
U Golgotha est toujours entouré de nuages épais et sombres. C'est ainsi que les voûtes sépulcrales s'arrondissent au-dessus des cercueils. Le plus noir de ces nuages s'étend sur la croix, etj avec lui, le silence du néant, silence qui effraie même les imtnortels. Une pensée , et ce silence n'est plus !.... Un tumulte sioistre, que n'a précédé aucun son, aucun murmure , lui succède tont-à-coup. Du fond de la terre, qu'elle sillonne de gouffres béants, la tempête inattendue, puissante, terrible, mugit; les ossements des morts s'agitent, le temple frémit, s'incline, se relève et s'incline de nouveau. Les sourds gémissements des eniraiUes des montagnes annoncent l'arrivée de l'ouragan, ce ûïs sloé de la destruction, que sa mère a doté de ses plus affreux fléau, et l'ouragan arrive. Il hurle à travers les cèdres m.ajes<« ^CQx, et les cèdres tombent; il hurle à travers la fière Jérusa* tetOf et Jérusalem balance ses palais et ses chaumières, comme les vagues d'une mer en fureur balancent les débris d'une flotte naafragée. Les hurlements de l'ouragan annoncent l'arrivée de ^ fondre, et la foudre arrive ; elle éclate et tombe dans la mer ^orte, et ses noires ondes se soulèvent et se couvrent d'une blanche écume ; elle éclate, et tombe sur la terre , et la fumée dtt forêts embrasées s'élève avec les nuases.
Une grande et audacieuse pensée a ^IHonné le front d*Éloha, et déjà cette pensée est nne action. Le plus grand des séraphins adore trois fois la victime céleste , puis il s^élance yers la ronte solaire qui traverse les cieux. Près des sept étoiles qni forment rentrée de cette ronte, il rencontre denx anges de la mort ; à sa vue, les sinistres messagers se voilent le visage de leurs noires ailes. Éloha frémit, et poarsnit son vol rapide : il vent contempler rÉternel an milieu des ténèbres impénétrables dont il s'est enveloppé sur son trône de juge.
Tout est redevenu morne et silencieux autour du G(^gotka. Les vivants et les morts, les âmes qui ne sont pas encore nées, les âmes des patriarches et les légions de séraphins contemplent le Messie dans une muette adoration. Eve aussi adore le Fils (iivin ; mais, à l^aspect de ses souffrances, son cœor se déchire, elle détourne les yeux, et voit, au pied de ia croix, mie femme chancelante, la tête baissée, le regard fixe et sans larraéS. A cette muene angoisse, elle reconnaît la douleur d'une mère.
« Ost toi, Marie, se dit-etle ; ton désespoir me le prouve. Ce que tu ressens en ce moment, je le sentis comnye toi , lorsque je vis Abel baigné dans son sang. Oui , tu es la mère de l'Homme-Dieu qui meurt pour nous! »
Et sa pensée se détache tout-à-coup de la plus chère, de la plus malheureuse de ses filles, car elle aperçoit les deux anges de la mort qu'Éloha a rencontrés à Feutrée de la route solaire. Ils entrent dans l'atmosphère de la terre par les portes de TOrient, et, d'un vol majestueux et lent, ils se dirigent vers le Golgotha. Les plus noires ombres de ia nuit leur servent de vêlements; leurs yeux lancent des flammés; la destruction trône sor leur front solennel ; deux longues ailes les soutiennent dans les airs, deux autres enveloppent leuf tête, et deux autres encore forment autour de leurs pieds une noire et sombre draperie.
Saisis d'une sainte terreur, les âmes des patriarches s'abaLs- .^cnt, et touchent presque à la terre , qui semble une seconde fois préparer une tombe à ces pères de l'espèce humaine. Les an-
GHAFIT Vin. 485
m logubres s'arrêtent en face da Messie , le saloeilt dn plus lerrible de leurs regards, et reprennent lear vol sinistre. Sept fois ils font le tour de la croix , en se voilant le visage de leurs noires ailes, et par tout Tanivers le bruit de leur vol retentit, triste et lugubre comme la cloche des morts qui jette son glas funèbre à travers les joies bruyantes des fêtes mondaines.
Semblable au voyageur paisible , qui, forcé de traverser un ciiamp de bataille où gisent des milliers de guerriers redouble (l'efiorts pour hâter sa marche, quand il entend le râle de Fun, le dernier soupir de Tautre; tel le Christ dresse la tête à Tap* proche des anges exterminateurs. Il les regarde, lève les yeux vers le ciel, et dit au fond de son cœur :
« Juge suprême ! mon enveloppe terrestre est blessée à mort ! Cesse de l^ffrayer ! Je connais le battement de ces noires ailes, j« comprends le langage prophétique de ce vol horrible.... Juge npréme, mon enveloppe terrestre *est blessée à mort! Cesse de l'effrayer ! Grâce, grâce pour le Fils de Thomme ! »
Ainsi pense le Messie. Son sang coule avec plus d'abondance, et les atiges exterminateurs remontent vers le ciel, laissant après eax de vagues inquiétudes, des terreurs incertaines.
Au moment de s'accomplir, l'œuvre de la rédemption se replie pins avant dans son voile mystérieux.
Ils sont innombrables les témoins de la terre et du ciel rangés amour du Gotgotha, et, parmi ces témoins innombrables , Eve esilaplus fortement émue. Pour elle, les souffrances du Fils de l'homme sont des tortures personnelles. L'auréole qui entourait saiéte s'éleinl, elle se prosterne 'sur la terre , cette tombe ininiense de tous ses enfants, son front foule la poussière des "iorts, ses mains jointes sont tendues vers le ciel; elle se relève a demi, et son regard d'immortelle cherche à percer les ténèbres du tombeau, qu'elle a franchi depuis tant de siècles, et dont 'es ossements blanchis et le terrible silence Tépouvanlent de nouveau. Touché de ses gémissements, l'ange des harmonies
célestes porte au pied de la croii cetie douce plainte de la mère du genre humain :
« O toi que j'ai appelé mon fils , puîs-Je encore te donner ce nom si doux?... Ne détourne point de moi tes regards qui se brisent et s'éteignent ! N*e8-tu pas mon Rédempteur, le Rédempteur de tout ce qui est né ?.. . Les deux retentirent de joie quand ta voix damour annonça à la première pécheresse le pardon et la vie étemelle. Mais ce pardon, tu le paies de ta vie I... Cette pensée terrible refoule Tâme immorteUe sur la tombe qu'elle a franchie Oh ! permets-moi de pleurer sur toi. Fils divm! Les
larmes, Je le sais, sont un hommage peu digne de ta gloire; mais tu prends i»tié de la faiblesse, toi qui es tout amour, tout miséricorde I Et vous, enfants de mes enfants, nés pour mourir, cessez d'accuser votre malheureuse mère! Pour vous, elle a passé sa vie dans la douleur; pour vous, ses yeux ont trouvé audelà de la tombe de ces larmes brûlantes qui fondent les glaces de la mort. Maintenant , 6 mes enfants chéris , c'est le sang du Fils de Dieu qui vous garantit du néant.. Vous ne mourrei plas; vous vous endormirez pour vous réveiller dans les bras de votre Sauveur.,... Mais, hélas! il meurt, ce Sauveur, dont aucun mot ne peut exprimer la puissance et la miséricorde. Heure terrible, heure suprême, hâte-toi de t'envoler sur les ailes rapides de la lumière, qui te balancent si lentement dans l'infini !... Terreurs de l'agonie, ne vous lasserez-vous pas d'assiéger cette tête , qui s'incline toujours plus avant dans les ombres de la mort? Jésus, 6 mon fils divin J ton visage devient toujours plus pâle, le sang jaillit encore de tes blessures ; mais ton soufile, hélas ! c'est le râle du mourant Ton regard voilé s'arrête sur moi Séraphins, célébrez mon bonheur ; que les voûtes du ciel répètent : Le Rédempteur a jeté sur la mère du genre humain un regard de miséricorde!... Elle est rentrée dans mon cœur la douce quiétude de l'immortalité ! Je lève mes yeux et ma pensée vers le Créateur, et je vous bénis, mes enfants ; je vous bénis au nom
GH\IfT VIII. 187
de celui qui vous rend'Totre innocence primitive, qui jugera îe monde , et qui vous initie à la mort par ses souffrances et par son sang! Je vous bénis au nom de sa tête penchée, de ses yeux éteints, au nom de son front obscurci par tout ce que la terre a de tortures et d'angoisses ! >^
CHAiNT IX.
Kloha revient des cicux sans avoir pu s'approcher da trône de rÉternei. — Souffrances du Messie sur la croix. — Regrets de Simon- Pierre. — Il parcourt les environs du Golgotha, et rencontre plusieurs de ses amis qui pleurent avec lui sans oser ni le consoler ni lui reprocher sa faute. — Entretien et prière des patriarches. — Jésus adresse la parole à sa niùre et à Jean. — Le tremblement de terre augmente toujours- — Abdiel Abbadona, qui s'était réfugié dans les entrailles des montagnes , s'étonne de ces commotions qui semblent vouloir bouleverser la nature. — Il s'affermit dans le dessein de voir le Messie, prend la forme céleste qu'il avait avant sa chute, et va se mêler parmi les anges qui entourent la croix. -^ Les séraphins le reconnaissent, mais ils lui permettent d'approcher. — La vue du séraphin Abdiel, son ancien ami, lui fait perdre son éclat d'emprunt, et il s'enfuit épouvanté. — Obaddon, l'ange de la mort, conduit r&me de Judas près de la croix. — II lui fait contempler les cieux d'où sa trahison Ta banni, le précipite duns les enfers, et va prendre les ordres del'ElerneL
Éloba revient du trône de rÉternel ; son vol est grave et silencieux. Arrivé au-dessus du temple de Jérusalem -, il descend lentement au milieu des patriarches, et dit :
« Prosternez-vous, et adorez avec moi notre maître à tous. »
Les patriarches obéissent, et tous prient avec ferveur. Le séraphin se relève; mais de profondes méditations Tabsorbeni toujours. Après un long silence, il reprend la parole :
« J'ai voulu le contempler au milieu de sa gloire ténébreuse cl terrible , celui qu'aucune langue ne saurait exprimer , celui qu'aucune pensée ne saurait comprendre ! Je me suis élevé vers les soleils, et les soleils ne brillaient plus que d'un éclat faible et
vacillant ; je suis arrivé aux pôles des deux , et les pMes des ciens étaient enveloppés d'une nuit profonde. Je me suis approché du trône Je chercherais en vain une expression pour
vous décrire les ombres qui sont venues m'entourer , les terreurs qu'elles ont répandues sur moi ! Du fond de la création s'élevaient les mugissements des fleuves des enfers, et, du haut (les nuages, une voix m'a dit : Ce bruissemem d'ailes est celui d'flnd être créé ; quel est cet être ?... Saisi d'épouvante, car cette voix était celle de l'ange exterminateur, je me suis prosterné, je l'ai adoré , celui qui juge au milieu des ténèbres de sa justice inimuable. »
Ainsi parle le séraphin. Il frémit, et se voile le visage.
Le Messie a laissé tomber sa tête accablée sur sa poitrine : il paraît sommeiller.
La fureur du peuple s'est apaisée ; semblable aux flots irrités d'une mer en fureur, qui, après s'être brisés contre un rivage inébranlable, rentrent paisiblement dans leur lit.
Les amis du Messie errent isolément autour du Golgotha ; ils craignent de se rencontrer et de se livrer à des plaintes qui ne serviraient qn% augmenter leur douleur. Jean et la mère de Jésus ont eu seuls le courage de rester an pied de la croix. Le disciple qui a renié son maître est le plus malheureux de tous.
Le triste naufragé jeté sur la plage couverte des restes inanimés de ses compagnons d'infortune, la parcourt dans un morne désespoir; il marche, il gémit, il s'arrête ; il marche de nouveau, et arrive enfin près du rocher où les flots ont déposé le corps de son père; à cette vue , il se tord les bras, il s'accuse d'être son meurtrier ; car au moment du danger il l'a abandonné pour ne songer qu'à lui-même. C'est ainsi que Simon-Pierre a passé le reste de la nuit et une partie de la matinée , dans les réduits les plus sauvages et les plus déserts de la contrée. Il s'arrête enfin sur une colline non loin du Golgoiha , d'oui il contemple la croix. Mais bientôt le peu de forces qui lui restaient l'abandonnent, et il tombe anéanti la face contre terre. Ithuriel fait des-
cendre sur lui un rayon de vagae espérance : il ne lui est pas permis de faire davantage; Finfluence des anges chargés. de veiller sur la destinée des mortels est soumise à la volonté de Dieu.
La faible consolation que Simon-Pierre vient de recevoir de son céleste protecteur le ranime. 11 relève la tête, et ses yeux cbercbent les nobles amis que naguère il trouvait toujours à ses côtés. Il voudrait leur confesser son crime ; car il sent que leurs reproches adouciraient ses remords; mais il ne voit rien, pas même la tière Jérusalem : la royale cité est enveloppée de ténèbres, au milieu desquelles se dessinent bizarrement les ombres du temple et de la montagne de Moria. Tout-à-coup un murmure confus frappe son oreille ; il écoute : on marche^ on parle à peu de distance de lui. Ce sont des étrangers venus à Jérusalem pour les fêtes de Pâques, et que le bruit du supplice de Jésus amène près du Golgotha. Un de ces étrangers se fait remaVquer par Péclat de son costume , par la couleur noire de sa peau et par sa contenance pleine de dignité qui annonce un rang élevé. Cet inconnu est en effet un personnage illustre, c'est le confident de Candace , reine d'Ethiopie, le même que^ plustard , Philippe initiera aux saints mystères de TalUance nouvelle (1). Le hasard Ta placé près d'un vieillard vénérable, qui. marche appuyé sur le bras d'un adolescent. Enhardi par l'afTabilité du vieillard, l'Éthiopien lui adresse la parole :
« Je t'en supplie , dit-il , apprends-moi quel crime a commis le prophète que l'on fait mourir. De quel forfait s'est-il
(1) La présence de cet Ethiopien h Jérusalem pendant la mort du Christ est un anachronisme. Ce ne fui que deux ans plus tard que cet eunuque , premier minisire de la reine d^Éthiopie ,. puisa -dans la lecture du prophète Isaïe le désir de voir la ville sainte. Il s'y rendit, trouva Philippe sur sa roule, et le fit monter dans sou chariot. L'apôtre lui expliqua les prophéties et le persuada tellement de la sainteté des doctrines du Christ, que l'Éthiopien se fit baptiser par PUlippe dans Teau du premier ruisseau qu'ils trouvèrent sur leur passage. Foin Actes des Apôtres, cbap. 8. [N. du Tr.)
CUANT IX. d9l
souillé ,pour être condamné au plus affreux des supplices? » i
Samma, c'est le nom du vieillard, pousse un profond soupir, et dit :
«Ils le font mourir, parce qu'il a rendu la santé aux malades, Touîe aux sourds, la lumière aux aveugles ; parce qu'il a ressuscité les morts et délivré les malheureux possédés. J'étais naguère on de ces malheureux ! »
En prononçant ces mots, il aperçoit Simon-Pierre, «t le désigne à rÉthiopien.
« Voici, noble étranger, un des disciples de cet homme divin, un de ses bien aimés , qui pourront attester un jour qu'ils l'ont vu, qu'ils l'ont entendu ; un de ces'mortels privil^és qui ont o^ pris de Jésus comment l'Éternel veut être adoré. »
Et, se tournant vers le disciple, il lui dit t
« Daigne nous éclairer; apprends-nous pourquoi il meurt, ton divin maître. Ne détourne pas ainsi ton visage, homme chéri de Dieu; parle-nous du grand propbète que vous aimes si tendreioent, toi et l'aimable Jean ! »
Pierre laisse tomber sa tête dans ses mains, et gémit profondément, non parce qu'il a été reconnu ; maintenant il est prêt de mourir pour son matu*e ; mais parce que Samma lui attribue une vertu qu'il n'a pas.
a Hélas I mes amis, dit-il, il va mourir, le plus grand, le meilieur des hommes ! Ne m'en demandez pas davantage.... »
Il dit, et se perd dans la foule. Samma, son flls Joël et l'Éthiopien continuent à s'avancer vers le Golgotha. Simon-Pierre les suit de loin; bientôt il s'arrête près de Lebbée, qui, debout sous un arbre mort, semble être devenu étranger à tout ce qui l'entoure, et lui adresse cette question d'une voix entrecoupée :
» Tu l'as vu sur la croix ! ce bonheur t'es permis, cher Lebbée. Oui , malgré la profonde affliction qui t'accable , tu peux lever les yeux sur lui.... Tandis que moi,... ô souffrances terribles ! c'est là , au fond de mon cœur, qu'elle saigne la blessure où le remords retourne sans cesse son glaive tranchant....
Accorde-moi un mol, uu regard de pitié, toi, naguère mon amis- Vain espoir, tu restes muet... v
Lebbée n'a pas la force d'exprimer ses sensations par des paroles ; mais ses larmes sont éloquentes , et cependant ces larmes, qu'une tendre compassion fait couler , ne soulagent point la douleur de Simon-Pierre : l'heure du pardon céleste n'a pa» encore sonné pour lui.
Toujours agité par le remords, il s'abandonne de nouveau aux mouvements de la foule qui le pousse au milieu d'un groupe où il trouve son frère André. Effrayé de cette rencontre, U s^enfuit avec précipitation. André le suit; Pierre le repousse d'abord, puis il se jette dans ses bras, non plus avec l'ardente satisfaction qui naguère caractérisait le disciple impétueux , mais avec tout l'abandon du désespoir. Ses lèvres tremblantes ne peuvent articuler que ce mot : Mon frère I Et André le serre plus fortement et dit d'une voix étouffée :
a Mon frère chéri !.... Hélas ! je voudrais me taire; je ne le
puis; mon cœur saigne plus douloureusement que le tien
Toi, mon frère, toi, que j'aime, qu'as-tu fait? Le meUleur des hommes, le plus parfait des amis , le Fils de Dieu, tu l'as renié!.... »
Ainsi parle André , et une douce tristesse et des larmes fraternelles voilent ses yeux. Les deux disciples se tiainent longtemps embrassés en silence , puis ils marchent la main dans la main, et sans oser se regarder ; puis ils se séparent sans proférer une seule parole.
Toujours altéré de consolations, et plus que jamais convaincu qu'il n'en est point pour lui , Simon-Pierre a pris un sentier solitaire. A peine y a*t-il fait quelques pas qu'il rencontre deux hommes vénérables dont la veille encore il recherchait la société, et qu'en ce moment il voudrait pouvoir éviter. Mais d^à ils Font reconnu, et l'un d'eux lui tend la main, et dit :
« Vaillant disciple de notre divin maiure, Joseph d'Arimathio te serait-il devenu étranger ? Ne reconnais-tu pas notre ami cooi-
CHANT iX. 195
mun, le noble Nîcodéme? Mous aussi, nous sommes les disciples du prophète. Jusqu'ici nous l^étions en secret ; nous voilà prêts à prendre ce nom à la face du monde. Il sera suivi par tous les amis de Jésus , le noble exemple que Nicodéme leur a don- Dé. Ah ! ^ tu avais entendu avec quel courage il a défendu notre mattre devant le sanhédrin , tandis que moi , misérable , j'étais resté muet I.... »
«Tut'eiagèresta faute, interrompt Nicodéme; n'as-tu pas quitté avec moi l'assemblée des prêtres? En fallait*il davanta^ pour te déclarer publiquement l'ami, le disciple de Jésus ? »
Joseph lui sourit doucement, et lève les yeux vers le ciel.
« Dieu de Jésus, Dieu d'Abraham, dit-il, exauce ma prière; fais qu'après m'étre montré si faible, je trouve la force de braver les tortures, et que ma mort du moins serve à prouver combien je l'ai aimé. »
Touché de cette prière, Dieu laisse tomber «ur Joseph d'Arimathie un rayon de cette grâce qui fait les martyrs. Il reste plongé dans une sainte extase, et I^icodéme adresse la parole à Simon - Pierre.
« Pourquoi détournes-tu ainsi tes regards ? lui dit*il. Nous comprenons, nous partageons ce que tu souffres en ce moment où le plus saint des hommes expire sur la croix. Pardonne-nous d'avoir tardé si long-terops à nous déclarer hautement pour lui ; au moment du danger , du moins, le courage ne nous a pas manqué : nous l'avons hautement proclamé notre maître. »
Le chêne tourmenté par la tempête résiste , mais sa cîme se penche au gré du souffle impétueux. C'est ainsi que Simon- Pierre reste immobile à sa place, la tête penchée vers la terre. Ses angoisses augmentent, elles le dominent, elles l'entraînent ; il iîttt, et comme s'il espérait trouver le repos dans l'excès du désespoir, il se dirige vers le Golgotha.
Arrivé au pied de la croix, il cherche en vain à lever ses regards sur Jésus : la vue de Jean et de l'infortunée Marie l'ab-
^n L.i MESSIÂDB.
sorbe tout entier. La douleur semble les avoir enracinés à leur place ; leurs yeux sont sans larmes, lem- poitiine est oppressée, et, non loin d'eux, les fidèles, dont aucune crainte, aucune considération humaine n*a pu réprimer le zèle, forment un groupe serré. Leur naissance est obscure ; ils ont vécu pauvres et ignorés, mais rbisioire perpétuera leurs noms, que déjà les anges ont gravés au pied du trône de TÉternel.
Magdelaine , Marie , mère de Jnde et de Jacques , Marie , mère des Zébédée , et cette autre Marie , sœur de la mère du Messie, sont au milieu de ce groupe. Égarée par la douleur, Magdelaine repousse le souvenir des miracles de Jésus et Tespolr qu'il triomphera de ses ennemis; elle se prosterne au pied de la croix , et remplit Tair de ses gémissements. La mère de Jacques veut la consoler ; mais les sanglots étouffent sa voix. La mère des Zébédée se tord les bras, et, n'osant plus rien espérer de la miséricorde divine , elle l'accuse d'exécuter trop lentement les arrêts de sa terrible vengeance.
Le jeune criminel qui expie ses fautes à côté de Jésus voit la douleur des fidèles ; il y compatit avec toute l'ardeur d'une âme qui vient de trouver grâce devant son Dieu, parce qu'elle s'est ouverte à la foi et au repentir. Les immortels, réunis autour du Gulgotha, partagent les souffrances qui déchirent tant de nobles cœurs ; mais ils s'apiriaudissent en même temps de la conversion du pécheur, et admirent la tendre pitié qui fait oublier à ce jeune homme ses propres douleurs, pour s'initier à celles du Messie. Abraham cède au besoin de communiquer à ses amis les sensations qu'il éprouve. Il se tourne vers Moïse» et le père des douze tribus d'Israël dit au fondateur du tabernacle :
« L'éternité , ô mon fils ! nous suffîra-t-elle pour sonder les profondeurs des merveilles qui se passent sous nos yeux? Qu'elles soient l'unique sujet de nos entretiens , et- nous puiserons du moins goutte à goutte dans cet océan sans bords. Jadis nous vtmes tous deux le Médiateur dans tonte sa gloire. Tu le
CHANT JX. 195
vis sur Horeb (1) ; il daigna se montrer à moi 'cHiiis les bosquets sacrés de Mambré. iA, sa voix mélodieuse et douce était tout amour, tout miséricorde ; c'est de cette même voix que Jésus vieut d'annoncer le pardon du ciel à son compagnon de supplice. Ah ! grâces te soient rendues, à toi qui racbëtes ainsi les pécheurs, et puisse mon hymne de reconnaissance se mêler aux cris de triomphe des cieux. Regarde , Moïse , comme il sourit doucemeni à la mort^ ce jeune criminel , ce pécheur repentant que Jésjos vient de ranimer ! La certitude delà vie éternelle a fait descendre sur lui un calme bienfaisant. Je te salue, pécheur converti : tu es mon fils bien aimé. Hélas ! ils sont aussi mes enfaoïs, les meurtriers du fils de TÉternel ; mais, inaccessibles an repentir, ils s'applaudissent de leur crime. Leur perversité briserait mon cœur, si fêtais encore mortel comme eux. J'habite les l'égioDs de paix et de bonheur,, et pourtant une pensée terriblelu'y poursuit; qu'elle passe, qu'elle passe rapidement, et qu'elle se perde dans les vagues de l'oubli I Les bourreaux du Messie ont eux-mêmes prononcé leui* arrêt, car lorsque le Romain reposait de le condamner, ils se sont écriés : Qu'il meure, et que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! Et le glaive de l'ange exterminateur a gravé ces affreuses paroles sur le roc qui soutient le trône de l'Etemel I Déjà je vois tous les peuples de la terre, depuis l'orient jusqu'à l'occident, se presser autour de la croix et adorer leur Sauveur ! Je les vois tous , excepté ines enfants, excepté ma race à moi. »
Ainsi parle Abraham, et Moïse lui répond :
« Père d'Israël et de tous les fidèles qui adoraient Jéhova, tandis que le peuple se prosternait aux pieds du veau d'or ; père de David et de la femme bienheureuse qui donna au Sauveur cette vie d'homme qu'en ce moment il sacrifie pour notre
(1) Nom dn rocher d^où Moïse fit jaillir Qne source poor désaltérer les hraéli- *«*«caril]i*y avait pas d^eau dans le désert de Rephidim , où ils campaient, «lor». Toir Eiode,chap. 17. {N. du Tr.)
196 LA MESSUDE.
saint éternel , Père de THomme-Dieu , écoute-moi ! Ce que je vais te dire, ta le sais ; mais il est bon de redire ce qui est vrai. Gelai qai verse d^one main la miséricorde et de Faatre la justice a placé notre peuple sar la pointe d'un roc qui sépare la grâce du châtiment , car il a voala prouver à Tespëce humaine que chaque enfant de la poussière est maître de son éternité. Celui qui descendra ce roc par la pente du mal , celui-là se perdra lui-même, et ils se perdront eux-mêmes, tous ceux qui ne voudront pas profiter de cet exemple ; et quand, au delà de la tombe, ils seront précipités dans une mort plus terrible, ils ne pourront accuser que leur propre avei^lement. »
Il se tait, et Abraham reprend :
« Je fai écouté avec reconnaissance, ô mon noble fils! mais qu'il me soit permis d'espérer qu'il trouvera grâce devant lai , le peuple qu'il a daigné conduire dans la terre de Canaan , en lui donnant pour escorte ses nuées protectrices et pour guide la plus brillante de ses flammes. Oui, ce peuple reviendra au dilin Rédempteur qui meurt sur la croix pour tous les habitants de la terre ; oui, mes enfants reviendront à l'Agneau qu'ils ont immolé , et qui , pour eux aussi , ouvre les portes célestes de la vie éternelle. »
Il dit , et reste plongé dans une pieuse méditation. Isaac le voit et lui sourit avec la douce candeur de l'adolescence ; car, pour éterniser l'image prophétique du sacrifice expiatoire offert à la divinité irritée, les cieux ont donné à l'âme da fils bien aimé d'Abraham une enveloppe aérienne qui reflète tout le charme de l'enfance. Isaac s'approche doucement du plus grand des patriarches et lui dit t
« Dans tes yeux, ô mon père ! je lis l'amère douleur que tu éprouves en voyant nos enfants égorger le Très-Saint qui s'immole pour eux. Songe que le Juge éternel ne les oubliera pas dans sa miséricorde incommensurable ; il les arrachera au péché pour les amener aux pieds de leur Sauveur, comme jadis il les fit sortir d'Egypte pour les conduire dans la terre promise.
Ce doax espoir me console ; un souvenir sacré élève , agrandit mon âme. Ce souvenir, ta mémoire aussi doit te le retracer.... Tu ne peux avoir oublié Tinstant suprême où tu gravis la montagne qui portait sur sa ctme Tautel du sacrifice.... Ton fils te suivait, joyeux et fier : il ne présumait pas qu'il était la victime que tu devais offrir au Seigneur.... Mais, lorsque je me m attaché sur Tautel , lorsque je vis le bois sacré s'enflammer, lorsqu'en élevant mes yeux remplis de larmes, j'aperçus le glaive ctincelant que ton bras tenait suspendu au-dessus de ma tête..,. Qa'on silence éternel ensevelisse à jamais cet affreux instant : (les siècles de béatitude céleste Tont couronné.... Isaac, ton fils bien aimé, a été trouvé digne de faire pressentir aux premiers temps du monde par quel sacrifice l'espèce humaine devait être rachetée un jour. »
Il se 4ait, et se jette dans les bras de son père. Tous deux se prosternent , et Abraham adresse au Messie ces pieuses paroles :
« Fils de l'Éternel , dernier espoir du pécheur, soutien des fidèles; depuis le jour où tu naquis d'une mère mortelle, tous les tourments, toutes les joies de l'éternité ont traversé mon cœur. Lorsque, faible enfant, tu pleurais dans la poussière, le plus paissant de tes tonnerres résonnait à travers les cieux. T'enveloppant toujours davantage dans l'humble condition des mortels, tu devins incompréhensible même pour les anges, qui te reconnaissaient à peine , et tu poursuivis ta carrière en méditant sur ta mort Te voilà arrivé au but, but sacré que tu t'es proposé depuis l'éternité. La création n'était pas encore, et déjà tu demandais à ton père ce trépas sublime qui rachète les péchés du passé et de l'avenir.... Nous te voyons souffrir sans oser te plaindre, car tu es au-dessus de la pitié ; mais le coup terrible dont la mort te menace nous atteindra tous : avant de te frapper, il frappera tout ce qui se meut dans l'inGni. Aie pitié de nous, afin qu'il ne nous anéantisse pas, ce coup terrible ; aie pitié, sm^tout, des fidèles qui gémissent au pied de ta croix : leurs souffrances
iT
égalent presque les nôtres, et pourtant leur enveloppe mortelle les retient encore à la terre. »
Ainsi prie Abraham, et un groupe, brillant et beau comme une nuée matinale, s^approche du Golgotha. Ce sont des âmes à peine échappées de leurs corps, qui viennent d'être déposés au sein de la terre ou dévorés par les flammes du bûcher, car ces âmes arrivent de tous les pomts du globe. Leur vie s'est écoulée innocente et pure , autant que peut Tétre celle d'un mortel que Dieu n'a pas encore daigné éclairer de sa lumière divine. Un chérubin bienveillant conduit ces nouveaux immortels, qui ne comprennent pas encore leur haute destinée ; mais ils la pressentent , et adorent en silence le Créateur de toutes choses. D'un geste, le chérubin les arrache à leur pieuse extase, et leur dit:
« Matlrisez voire juste surprise, et méditez sur ce que vous voyez ; c'est le secret des cieux. Quiconque est né d'une femme ne saurait être admis aux béatitudes célestes que par l'intervention de celui qui souffre et expire en ce moment : son nom est Jésus I Une mère mortelle , en lui donnant le jour, l'a fait le Fils de la terre. Souffrir» prier, enseigner et faire le bien, puis souffrir encore, voilà sa vie. Maintenant, il couronne son œuvre en mourant sur la croix. S'il ne s'était pas volontairement offert eu victime expiatoire à votre Juge, la mort éternelle serait votre partage, comme elle le sera désormais de tous ceux qui entendront prêcher sa loi et qui ne la suivront pas. Avant de vous donner la vie , l'Éternel , connaissait l'usage que vous en ferlez; il sait que, si les leçons de Jésus fussent arrivées jusqu'à vous, vous les eussiez suivies, et il vous recevra dans la plénitude de sa miséricorde. Vous voilà piu*s devant l'Être des êtres ; le sang du Messie vous a lavés, prosternez-vous : celui qui, ente moment, ressuscite l'innocence de l'espèce humaine, Jésus, le Fils de Jéhova et d'une mère mortelle, recevra vos actions de grâces. »
Le chérubin se tait, et lésâmes, pénétrées d'amour et de re-
CUA!KT IX. 49'>
coonaissance, adorent leur Sauveur. Salem , Tauge de Jean, et Selith, range de Marie, les écoutent avec une joie mêlée de tristesse.
« Hélas ! dit Salem à son divin ami, qu'il est doux de contemi)ler le bonheur de ces âmes que la rédemption a rachetées l Pour elles, il n'y a plus de douleur, plus de souffrance ; mais la triste Marie?... mais Tinfortuné Jean?... Les angoisses les plus croelles déchirent le cœur de ces deux modèles de vertu, où naguère régnait la paix du Juste. 0 Séiith ! le glaive qui traverse l'àae de la mère du Messie traverse aussi la mienne. »
Et Sélith répond :
« Tai vu souffrir plus d'un mortel vertueux, mais aucun d'eux n'était aussi digne de la pitié des anges que ces deux illustres infortunés, et cependant je n'ose les plaindre : je ne puis que les admirer. L*Éternel les aime, il leur enverra des consolations divines.... Regarde, ô mon frère I le désir de voir ces consolations descendre sur eux m'abuserait-il , où les yeux du Messie se sont-ils en effet abaissés vers les êtres chéris qui pleurent à ses pieds?»
Sélith se tait et tressaille de joie. Le Fils de THomme s'incline vers sa mère et vers le disciple qui la soutient dans ses bras tremblants. Tous deux se sentent revivre ; ils espèrent entendre encore une fois le son de sa voix divine : ce doux espoir se réalise presque aussitôt, et ces paroles du Christ frappent leur oreille :
« Ma mère , celuUà est ton fils , et toi , Jean , voici ta vière! »
La reconnaissance et la joie rendent à ces deux infortunés la douceur des larmes.
Cependant les souffrances du Messie augmentent toujours ; la parole humaine ne saurait les peindre. Les cieux restent muets, la terre tremble dans ses profondeurs. Ce frémissement mystérieux n'ébranle pas encore les vallées qui entourent Jérusalem ; niais la vue du sang qui coule sur le Golgolba commence à por-
200 LA MESSiADB.
ter dans les âmes un vagae pressentiment de vengeance et de malheur, que les flots irrités de Tocéan de Tavenir roulent déjà
sur la plage du présent
L'agitation toujours croissante de la terre déchire enfin les entrailles des montagnes, où Âbbadona a cherché un refuge en fuyant la vallée de Gethsémané. Assis sur la pointe d'un immense rocher, et plongé dans une muette stupeur, il écoute le bruit du torrent dont les flots impétueux se brisent à ses pieds, se précipitent au fond des abtmes, traversent leurs cavités mystérieuses, et retombent dans des gouff'res nouveaux. Tout-à-coup son siège sauvage et colossal tremble et s'agite , et autour de lui les noirs rochers craquent , se fendent, s'écroulent I Surpris de ce deuil bruyant de la naturel Âbbadona regarde autour de lui avec compassion :
a La terre soufire donc aussi ? se demande-t-il. Se désespèrct-elle parce que sa poussière a donné à l'espèce humaine sa vie d'un jour ? Se faiigue-t-elle de prêter son sein , jadis chaste et pur, au travail hideux de la décomposition? A-t-clle honte , enfin « de n'être plus qu'une tombe éternelle dont la mort gonfle sans cesse les afireuses entrailles par des ossements nouveaux, tandis que le souffle printanier d'une vie trompeuse couvre sa surface de fleurs embaumées? Ou bien gémirait-elle sur l'Homme divin que j'ai vu soufi'rir à Gethsémané, sous l'ombre des oliviers qu'enveloppaient les ténèbres de la nuit? Qu'esMl devenu , cet homme?... Quelle folle terreur me retient ici? Dans ces cavernes souterraines, suis-je donc plus loin de la main du Juge suprême que dans les riantes plaines de la icrre ? Ne pèse-t-elle pas sur moi toujours et partout?... Lors même que je pourrais fuh: au delà de la créadon, elle me saisirait encore, cette main terrible !..» Oui, j'h-ai le chercher, celui que j'ai vu souffrir des douleurs au-dessus des forces d'un simple mortel ; je veux approfondir ce mystère.... Des cohortes célestes l'entourent sans cesse ; leur aspect me forcera de nouveau à fuir ce prodige des deux.... L'éclat des anges m'eff'raic : n'est-il donc plus çn mon
poaroir de remprunter?... L'emprunter! quand il suffit d^ne éiiocelie de la foudre céleste pour anéantir cette splendeur menteuse.... Satan, cependant, s'en est revêtu plus d'une fois, et Satan est plus crimhie] que moi !... Si je me parais d'une beauté qni ne m'appartient plus, mon intention, du moins, ne serait point coupable.... Hélas ! je le sens , à la vue de» anges jadis mes frères, je m'enfuirai désespéré !... Reste, maudit, reste dans
ta misère r »
Ainsi pense Abbadona , et , déploy^ant lentement ses sombres aHes, il s'élève au-dessus des gouffres bouleversés ; mais il recale aussitôt, car it voit la terre affaissée sous le poids de la nuit terrible qui pèse sur elle.
« L'heure du jugement a-t-elle sonné? s^écrie-t-il ; le temps T»^t4l finir? Pourquoi le bras do Tout-Puissant s'est-il appesanti sor te globe terrestre ? Ce globe a-t^l ouvert une tomibe à celui <iai a tant soi^ert sons mes yen ? et l'Eternel le redemande-t-il > ses bourreaux ?. . . Mais cette victime est-elle mortelle ?. ... Par* tovt oè ma pensée se dirige, je ne trouve que mystères et merveilies! Ab! c'est hésiter trop long-temps, je veux tout savoir, tout eutendre, »
11 dit, et s'arrête sur la ctme d'une montagne élevée. Son re- ^ rapide perce les ténèbres et chercbe la sainte cité. Il la voit dans le lointain , semblable aux ruines que couronne des nuées vaporeuses ; il s'arme d'audace, et, tout en frémissant de ^ témérité, il reprend la beauté céleste dont il brillait jadis, lui <IBi fat le plus jeune et le plus beau des anges. Une étincelante ehevelnre dorée descend sur ses épaules, et sous leurs boucles <^oyantes bruissent doucement deux longues ailes d'azur. Son visage se coldre des douces nuances qui précèdent un jour nais- ^nt, mais une sombre mélancolie voile son regard et une larme brille à sa paufnère. Dirigeant son vol tremblant vers le point i^ plus obscur de la contrée , il s'approche du Golgotba , car <^'est au-dessus de cette colline que le ciel a étendu la plus noire ^ ses nuits. En franchissant la mer morte, il entend un tumulte
coDfns semblable au mugissement xles vagues et aux cris de désespoir des naufragés.
Quand le sol, irrité contre les villes criminelles qui le fatiguent de leur poids, condamne enfin la plus coupable; quand il s'entr^ouvre pour la recevoir dans son sein, les temples, les palais de marbre disparaissent, et du fond de Tabtme s'élève la vois menaçante du tonnerre souterrain, le bruit des édiflces qui s'écroulent, les cris des victimes quMls ensevelissent, et le voyageur épouvanté, qui cherchait sur ces plages un toit hospitalier, s'enfuit pâle d*efiroi. C'est ain«i qu'Abbadona fuit les rives de la mer Morte , et arrive près du cercle que les immortels forment autour du Golgotha. Eloha le voit, le reconnaît, et dit :
« L'infortuné ! il vient contempler sur la croix le Sauveur, que déjà il a vu souifrir sur le mont des Oliviers.... Les plus affreux remords le poursuivent : qui pourrait lui refuser sa pitié ? L'éternité n'est-elle donc pour lui qu'une source intarissable de larmes amères? Le bonheur des purs esprits, il l'a conoa à peine, car sa chute a suivi de près sa naissance» Juge étemel, tu accompliras pour l'ange déchu, mais repentant, le plus miséricordieux , le plus incompréhensible de tes mystères. Que les deux cessent de s'en étonner. Le Messie n'est-il pas le créateur des immortels, et n'expire-t-il pas sur la croix pour tousses enfants? »
Et se tournant vers i(n séraphin :
« Va trouver les anges et les patriarches, lui dit-il ; apprendsleur l'approche du tremblant Abbadona. Qu'on ne le repousse pas, s'il ose pénétrer au milieu de nous. Le repentir l'amène; il
veut voir le Rédempteur : que cette cruelle consolation lui soit accordée , car il est autour de cette croix des pécheurs plus endurcis que lui. »
Le vol d' Abbadona devient toujours plus craintif; il eiOeure la terre, il va fuir, mais déjà il a compris qu'il ne peut être que le Messie, celui qu'une assemblée d'anges entoure pendant son supplice. Cette conviction l'effraie et le ravit en même temps;
il se relève, et, d'un élan énergique, il pénètre dans le cercle lumineux des immortels. Peu expérimenté dans Fart de feindre* il cherche en vain à imiter le sourire céleste des anges de lumière : réxpression de ses traits trahit le remords et les souffrances qui Tagitent Saisis d'une sainte pitié, les séraphins détooment les yeux et le laissent passer. 11 arrive au-dessus du Golgotha, aperçoit les trois crucifiés, se voile le visage et dit : • Non, je ne veux, je ne dois pas les voir ; leurs souffrances augmenteraient mes tortures et me forceraient à fuir... Malheureux enfants d'Adam, criminels presque autant que moi, puisque vous êtes réduits à tuer vos frères , est-ce pour satisfaire vos passions haineuses ou pour défendre votre propre vie que vous rOtez à vos semblables? N'importe, je ne veux pas les voir ces malheureuses victimes... Affreuses pensées de mort» cessez de m'assiéger; je cherche l'homme divin que des légions d'anges protègent : où pourrai-je le trouver? Dans la vallée où je l'ai va souffrir, de saintes ténèbres l'entouraient : ces mêmes ténèbres enveloppent la colline du supplice; mais ce n'est pas sur <%tte colline qu'il peut être... Ah ! si un des anges daignait me le montrer !... si j'osais leur demander cette (iaveur !... Téméraire, n'est-ce pas déjà trop de bonheur pour toi que de t'étre introduit furtivement dans leur sainte assemblée?.... S'ils me i^econnaissaient, ils me chasseraient... Ils ne me reconnaîtront pas : de sublimes méditations sur l'homme divin les absorbent... Mais où est-il , cet homme divin? s'est-il réfugié dans le sanctoaire le plus mystérieux du temple, afin qu'aucun être mortel ne puisse voir la sueur sanglante que les tortures surhumaines tïQ'Jl snlMt font couler sur son visage ?... H me semble pourtant <|Qe les regards des immortels ne s'arrêtent pas sur le temple... Oa'ensaifrje, moi!. la honte et le remords ne tiennent-ils pas (instamment mes yeux baissés? Gonunent oserai-je suivre la tfirection de leurs regards célestes et purs?... Je l'oserai pourtant; oui^ je yeux contempler cette colline lugubre où les criminels de la terre reçoivent la punition de leurs forfaits ! Un se-
204 ^^ MSSSUDE.
cret pressentiment me dit que c*est là que Tbomme âiYin accomplit sa mission mystérieuse. •
Il se tait, et, trop faible pour planer dans les airs, il s'abat près de Jean, dont les regards sont restés fiiés sur la croix où le Messie expirant ne semble plus demander à la terre qu'une tombe pour- y reposer ses membres brisés. Les yeux de Tange déchu ont suivi la direction de oeux du disciple bien aimé ; il tressaille et se dit à lm*méme :
« Non, ce n'est pas lui.», celui que je cherche ne peut mourir!... Hélas! pourquoi persisterais-je dans une erreur sans but ?.. . Gieux irrités, je le confesse enûn, c'est la victime céleste du juge inexorable que j'ai vue, que je vois !... Je me prosterne devant elle. C'est couché dans la poussière de la terre et couvert des cendres de la mort que je veux attendre le dénouement du plus terrible des mystères... Quel est donc le sentiment que j'éprouve? est-ce le repos qui calme? est-ce la terreur qui engourdit? est-ce l'espérance qui console?... L'espérance de w. plus être, car c'est la seule qui me reste ! ... Ob ! ne me trompe pas, vague espoir, il me semble que je puis sans crime demander à l'Étemel la grâce de m'anéantir, et qu'en ce moment il pourrait me l'accorder. 0 toi! qui lis dans mon coBur, toi qui récompenses et qui punis ; quand il aura cessé de souffrir, le divin mourant, tu immoleras sans doute à son ombre quelquesuns des esprits du mal qui ont créé le péché et qui cherchent sans cesse à y entraîner tes enfants.... qu'Âbbadona soit an nombre des maudits que tu extermineras sur la tombe du juste... Quand j'aurai cessé d'être, les flammes nocturnes de la damnation ne me rongeront plus; on dira : Il fut; il n'est plus !... Les anges m'oublieront , tous les êtres créés m'oublieront. Dieu luimême m'oubliera !... Tu le vols, juge de l'univers, je tends mo tête au plus terrible de tes arrêts; que ta colère m'elface en silence ou qu'elle m'anéantisse avec la plus bruyante de ses oudres, que m'importe, pourvu qu'elle me raye de la création ! »
Ainsi pense Fange déchu, et, détachant ses regards de la poussière, il les lève vers le visage livide du Messie; Thorreur da néant le saisit avec force , et Téclat mensonger dont il s'est enveloppé devient toujours pins pâle. Il le sent, tressaille et va s'effacer dans les ombres delà réprobation quand il aperçoit son frère, la plus belle moitié de lui-même, qui brille du plus pur éclat des anges. A cette vue le séraphin déchu rassemble toat ce qui lui reste de forces pour retenir la forme céleste qui pouvait encore le rendre méconnaissable aux yeux de son ami. Le désir de pénétrer le secret des cieux remporte cependant sur tome autre considération, et, avec Taccent et le geste rapide (Tun messager de Dieu chargé de courir de monde en monde sans pouvoir s'arrêter sur aucun d'eux, il adresse cette ques- ' lion à Abdiel :
«Dis-moi, je t'en supplie, quel est Hnstant marqué pour la mort du divin Médiateur? Je ne puis m'arréter ici, et je voudrais pouvoir adorer cet instant, quel que soit le point de la création où je pourrai me trouver alors. »
Abdiel le regarde avec une sévérité mêlée de tristesse- et de regret; et ses lèvres, qu'un mouvement de compassion agitent doucement, laissent échapper ce mot : Abbadona /...
A chaque syllabe du nom que Satan lui a donné et qu'un habitant du ciel vient de prononcer pour lui prouver qu'il l'a i^onnu, les rayons empruntés dont brillait Abbadona ont disparu sous des ombres hideuses. C'est ainsi que la pâleur de la mort remplace tout-à-coup les nuances brillantes qui animaient le visage du bel adolescent que la foudre vient de frapper.
Réduit à reprendre les formes horribles d'un prince des enfers en face des anges réunis, le malheureux Abbadona s'enfuit au hasard, et, bientôt épuisé par la honte et par le désespoir, il se laisse tomber au milieu dune tooffe de palmiers. Au bruit de sa chate, rame d'un mort qui s'était réfugiée sous le même ombrage, sort du bosquet; elle est plus noire encore que le triste Abba-
206 LA MESSUDE.
dona. ObaddoD, Tangc de la mort, la conduit et la pousse vers la croix. Sombre comme les voûtes sépulcrales de la terre, tremblante comme le voyageur égaré qui voit la foudre éclater sur sa tête tandis que le sol s^entr'ouvre sous ses pieds, cette âme fuit devant Fange terrible dont le bras est armé d'un glaive flamboyant. Arrivé au milieu d'un nuage épais, Obaddon incline son arme menaçante «t ordonne à Tâme de s*arrêter :
« Regarde, misérable I Ici est le bourg de Béthanie« là est Jérusalem, Jérusalem avec le palais de Caîphe et Thumble demeure où tu célébras, avec les autres disciples, la mémoire de la mort de ton maiti*e. Vois , au milieu des rochers de Gethsémané, ton cadavre délaissé ! Et à tes pieds, sous la pointe de mon glaive, ces trois aifreuses croix I... Celui qui meurt sur la plus haute de ces croix est Jésus!... Tu peux trembler, mais il ne t'est pa» permis de fuir... Contemple ce sang qui coule pour racheter l'espèce humaine de la mort éternelle, de cette mort terrible qui t'attend... Partons maintenant; ton odieuse présence afflige les esprits célestes qui entourent ce lieu sacré. ■»
Il dit, et entraîne l'âme de Judas à travers les astres. L'immensité de la création cause au plus perflde des traîtres une affreuse terreur* car elle lui fait pressentir la toute-puissance du Juge universel. L'excès de son effroi lui donne enfin la force d'adresser la parole à son terrible conducteur.
• Oh ! par pitié, lui dit-il, que ton glaive de feu m'anéantisse, mais qu'il ne me force pas de comparaître au pied du trône de l'Étemel ! »
Et Obaddon répond d'une voix terrible :
9 Silence I misérable I... Obéis et marche ! »
Et le poussant plus avant dans l'infini , il passe avec lui d'étoiles en étoiles , de soleils en soleils. Arrivé près du dernier de CCS astres brillants, il s'arrête et montre à Judas les cieux où l'Éternel trône dans toute sa gloire. En ce moment où le Messie souffre sur la croix, de saintes ténèbres enveloppent le sanctuaire, un morne silence a remplacé les hymnes des élus, et
CHANT fX. 107
cependant les ineffables délices de ce séjour surpassent encore ce que rimagination humaine pourrait, pendant ses {neuses extases, rêver de plus sublime.
Obaddon s^adresse de nouveau au réprouvé :
« Prosterne-toi, regarde et désespère !... Sur ce trône qu'entoure une obscurité sacrée, rÉternel daigne parfois se montrer à ses élus, et celui qui, en ce moment, rachète les péchés du monde, réunira les fidèles autour de lui sur le tertre céleste que nous appelons Sion (1) . Les douze sièges qui, semblables à douze soleils , brillent sur ce tertre, ont été préparés depuis la création du monde pour les disciples du Christ. C'est du haut de ces sièges Squ'ils jugeront un jour tous les enfants de la terre. Toi aussi, tu as été disciple du Christ !... Ne te tords pas ainsi , n'espère pas me fléchir ; non, traître I non, je ne t'anéantirai pas ! Calcule de la pensée tout ce que les deux renferment de gloire et de félicités , et tu auras la mesure des tourments étemels qui t'attendent ! En vain tu cherches à détourner tes regards des lieux que tu as perdus ; semblable au roc de la mer que les vagues irritées frappent sans cesse , tu vas m'attendre là , devant le ciel ouvert et prêt à recevoir les âmes restées fidèles à celui que tu as trahi!»
L'Ange de la mort se tait, s'avance vers le sanctuaire et se prosterne. Après une fervente prière il retourne près de Judas, et, d'une voix puissante comme le tonnerre, il lui dit :
« Suis-moi, réprouvé ; je vais te conduire à ta demeure éternelle !»
Et tous deux s'élancent dans l'empirée. Le vol d'Obaddon est rapide comme Téclalr ; déjà il est arrivé avec Judas près de Fabtme de la damnation. Un tumulte effroyable sort du fond des voûtes ténébreuses de cet abîme, qui roule sans ordre et sans
(i) Ou a déjà pa remarquer plusieurs fois qne, dans ses ficlioiis poétiques» Klopstock fail donner par les anges et par le Messie lui-même , aux diverses parties du ciel, les noms des villes, des montagnes, des vallées et des rivières le» plus célèbres de la Palestine. [N. du Tr.)
03 h fi MESSIADE.
loi dans Tespace qae lui a mesuré rÉternel. Taniôt il s'arrête, et tantôt il s'élance furieux ; c^est ainsi que les flamaies sauvages et les flèches empoisonnées que la mort étemelle aiguise tombent au hasard sur les noirs habitants des enfers.
A la vue du gouffre fedouté , Judas se débat avec rage pour rompre les obstacles qui le retiennent captif; mais Obaddon s*élance hors des limites des mondes , entraîne le traître et s'abat avec lui à l'entrée de la Géhenne. Le réprouvé se tord et veut fuir de nouveau ; forcé de se courber sous le glaive flamboyant de l'ange exterminateur, il arrive à l'immense portail de Habîme. Les séraphins à qui l'Éternel en a^conûé la garde reconnaissent Obaddon et Tâme maudite qu'il amène. Les portes de diamants crient sur leurs gonds , elles s'ouvrent; les montagnes de tous les mondes réunis ne suflîraient pas pour combler la gaeule béante de ce gouffre enflammé ; l'ange de la moi't s'y arrête.
L'enfer n'a pas de route qui conduise dans ses profondeurs ; dès le portail, des rochers gigantesques se roulent, se heurtent, ^ bouleversent à travers les flammes qui jaillissent de tontes parts et qui sillonnent et fendent les rochers sans les détruire. Sur la cime la plus élevée de ces rochers, brûlants se tient la Terreur; pâle, muette, échevelée, la tête frappée de vertiges» les yeux fixes et à demi sortis de leurs orbites, elle r^arde an fond des gouffres !
L'Ange exterminateur détourne la tête , incline son glaive vers l'abîme et s'écrie d'une voix tonnante :
« Judas Ischariote, voici la demeure des réprouvés, la tienne! Le Messie meurt sur la croix pour racheter les pécheurs de la mort éternelle qui règne ici, et cette mort, ta le vois, ce n'est pas le sommeil du néant ! ... »
Il dit , précipite le réprouvé dans les enfers, reprend son vol rapide , traverse l'empirée , revient près du Golgotha , et attend de nouveau les ordres de la Divinité irritée.
CBANT X.
Ji'sus jette un regard sur Satan et sur Adrnmelerh, qui s'èlaient réfugiés ftur les bords de la mer Morte, et les deux princes des ti'>nM)res l'prouveut des douleurs horribles. — Les âmes des futurs rhréliens soot emmenées par leurs anges gardiens pour aller habiter les corps qui les attendent sur la terre. — Le Messie les bénit. — Les âmes des patriarches et des prophètes se font réunies sous les palmiers de Gethsémaué, où elles s^ntrctiennent des souffrances du Rédempteur. — Les Àmcs de Siméon et de Jcan-le-Précurscur, de Miriam et d^ Débora expriment leur douleur par des ciiants sulenucls. — Les fidèles, accablés de tristesse* s^éloignent du Golgoiha. — Lazarrc suit Lebbée dans les sépulcres où ce disciple s'est réfugié ; il le console CD lui faisant part des émotions prophétiques quMl éprouve dcpui» que Jésus Ta ressuscité. — Uriel annonce aux séraphins et aux pa- Iriarcbes l'arrivée de TAnge de la mort.— Uénoch, Abcl, David et Sclli chantent des cantiques de deuil. — Adam et Eve déplorent amèrement leur péché, et prient pour la délivrance du genre humain. — L'Ange de la mort arrive ; il se repose sur le mont Sinai, s'abat au pied du Golgoiha t adore le Messie, se relève et le frappe ainsi que l'Éternel le lui a ordonné. —Jésus prononce les dernières paroles qu'il devait faire entendre sur la terre, et meurt.
J'avaiice sur ma route sainte et redoutée ; j'approche du moraeiude la mort du Messie; mort sublime qui n'est qu'un sacrilice d'amour. Que cette pensée consolante me soutienne et me fasse éviter les écueils qui me menacent. Â ma droite , une voix ine crie : Sois craintif e( réservé , car tu chantes un Dieu ; à ma ^'auche, une autre voix ajoute : Sois ardent et solennel, car tu l'hantes un Dieu! Hélas! je ne suis qu'un fiûble mortel. 0 toi qui connais mes pensées avant qu'elles ne soient développées dans mon cerveau, soutiens ma voix craintive, et qu'un rayon
de ta gloire éclaire mon âme avide de te connaître et de fadorcrl
Le trône de TÉterneU naguère étincelant et entouré de légions d'anges au\ harpes d'or, est maintenant ténébreux et désert Le premier des anges de la mort se tient seul prosterné sur les degrés du trône et attend dans une sainte terreur Tordre qu'il pressent et qui le glace d'épouvante.
La nature est toujours enveloppée d'un long voile de deuil, et à travers ce voile, l'Éternel laisse tomber sur le Messie un regard que lui seul voit et comprend. Sa pâleur augmente ; ses yeux à demi éteints se tournent vers la tombe nouvellement creusée dans un rocher non loin du Goigotha, et sa pensée s'adresse à l'Éternel.
« La voici donc, ô mon père, la sombre yoûte où ce corps que j'ai emprunté à la poussière va dormir le sommeil de la mort !... Daigne essuyer les larmes qui vont couler pour moi. Miséricorde pour ceux qui pleureront ton fils, pour ceux qui croiront en lui ! Miséricorde quand tu leur enverras la mort!... Je le sens, elle est l'arme la plus terrible de la divinité l Aucun être créé ne la connaîtra jamais telle que je l'éprouve; une seule goutte de l'océan de souffrances où tu m'as plongé répandrait le désespoir sur le genre humain tout entier! Miséricorde pour lui, mon père, aie piiié du malheureux qui, tout en luttant contre l'infortune, a su te rester fidèle; aie pitié de l'ami dévoué et de l'homme humble et charitable; aie pitié du riche, du puissant qui se sert des biens de ce monde pour soulager ses frères ; aie pitié de tous, quand la destruction réclamera leur corps et toi leur âme. Dieu de bonté, mon père, au nom de cette couronne qui ensanglante mon front, au nom de l'agonie qui glace la moelle de mes os, au nom de cet amour infini qui me fait mourir sur la croix, exauce ma prière. »
Ainsi pense le Messie. Ses regards se détournent de la tombe et s'arrêtent sur la mer Morte ; l'effroi rapide et terrible les précède et les suit. Adramelech et Satan, couchés sur les rives e&-
GUàNT X. 211
carpéesde cette mer, se soulèvent et mugissent, semblables aiu collines qu*an feu souterrain agite et bouleverse. Les deux princes des ténèbres sentent que la parole de Dieu, prononcée dans la vallée d*Éden après la chute du premier homme, vient de s'accomplir : le Messie a écrasé la tête du serpent ! L'enfer tout entier a compris sa défaite. Torturé par des souffrances comme il n'en avait encore Jamais éprouvé , Satan presse un rocher dans ses doigts crispés et le réduit en poudre; de sourds gémissements entrecoupent ces paroles, qu'il adresse à 80D compagnon d'opprobre et de malheur :
« Adramelecb, sens-tu comme moi des tourments nouveaux et toujours plus affreux descendre dans chaque repli de ton cœur? Écoute, pécheur éternel, maudit, réprouvé; moi pécheur étemel, maudit et réprouvé comme toi , je veux te peindre ce que j'éprouve. Les enfers n'ont pas de couleurs assez noires pour un iNireil tableau, je le sais; n'importe, il faut que tu connaisses mes angoises, et si tu souffres moins que moi, misérable damné, je veux au moins que tu sois réduit à craindre un sort semblable au mien. Juge de l'horreur de mes tortures ; Taspect de tes maux ne me réjouit plusl Ce n'est pas tout encore, l'abaissement où je suis tombé n*a point de bornes ; il me force à reconnaître que TÉteroel est tout-puissant I... Oui, il est tout-puissant I... et moi, que suis-je donc?... Le monstre le plus hideux des abîmes !...» Les aUmes et toutes leurs malédictions pèsent sur moi !... Misérables que nous sommes, il ne nous a pas même jugés dignes de nous lancer lui-même sur ces rives maudites ! c'est un de ses anges qui nous a ordonné de fuir, et nous avons fui*.. Et cet ange nous a parlé au nom du Messie, et nous avons fui , et le Messie eijfpire en ce moment sur la croix!.... Affreux mystère ! mes vains efforts pour te pénétrer sont un anathême, une torture de plus pour moi. Enfers, mondes, et vous, cieux, redevenez un noir chaos^ tombez sur Satan et dérobez-le à la colère derÉtcrnel!...»
Ainsi parle le roi des léncbres. Adramelecb, le ûci\ l'auda-
312 Là MF.SSIADE.
cietix Adramelech le regarde avec un désespoir sauvage, et, faisant un effort pénible pour rassembler ses forces, il s'écrie :
« Secours-moi, Satan ! oh ! secours-moi !... Je descends jusqu'à t'Implorer!... Si tu Texiges.... je t'adorerai*... »
Ce mot , arraché par une affreuse douleur, lui rend un reste d'énergie. Entourant Satan de son bras de fer, il le secoue avec rage, et hurle ces paroles frénétiques :
« 0 toi, le plus noir des damnés, secours-moi donc!... Je souffre mille et mille damnations !... 11 ne me reste pas même la force de te haïr comme je te haïssais naguère.... 0 honte des Enfers ! je voudrais te maudire et j'invoque ton secours !... Oai, je souffrirais moins si je pouvais lancer sur toi les flammes dévorantes de la malédiction!.... Je veux le pouvoir je le
veux !... »
0 terreur des orgueilleux ! Adramelech retombe , et reste muet et immobile. . . C'est ainsi que tous deux subissent l'arrêt du Messie ; cet arrêt terrible frappe en même temps tous les autres princes des ténèbres : leurs hurlements et leurs cris de désespoir remplissent les abîmes et épouvantent les damnés.
Assez , Muse de Sion , assez ! Laisse retomber le voile qui cache les horreurs de la Géhenne ! Des souffrances saintes et divines , des souffrances qui rattachent l'espèce humaine à ton Créateur réclament tes chants.
Jésus a reporté ses regards et sa pensée sur les légions d'ioimortels qui gémissent et pleurent autour de sa croix ; il les contemple dans toute la plénitude de son amour et de sa miséricorde. La réunion des âmes qui ne sont pas encore descendues dans les enveloppes mortelles qui les attendent lui cause une dojice satisfaction, car il sait que le passage de ces âmes sur la terre formera une de ces époques mémorables qui sont, pour les siècles à venir, une source inépuisable de salut et de bonheur. La
postérité conserve rarement le souvenir des êtres généreux qui l'ont sanctiûée d'avance; mais leurs vertus, si vite oubliées par les hommes , se reflètent par lès belles actions qu'inspirent le
exeinpies sublimes qu'ils onl laissés. C'est ainsi que la pierre, déjà tombée au fond des eaux, laisse encore sur leur surface un cercle qui frémit, tourne et s'étend jusque sur leurs rives fleuries.
La plus belle de ces âmes cherche à définir ses vagues inquiétudes ; uti rayon de la lumière divine , qui la guidera pendant son séjour sur la terre, Téclaire tout-à-coup et lui inspire cette douce pensée :
« Oui, je le sens, c'est le Fils de l'Éternel qui meurt sur la croix. Son vidage rayonne comme les soleils des régions que nous habitons ; mais son éclat est plus doux et plus céleste. Il ne ressemble pas non pins à nos amis les anges ; sa forme serait celle des hommes qui l'entourent, si leur visage était moins sombre, si une main puissante pouvait effacer de leurs traits l'expression de bassesse et de fol orgueil qui les flétrit. Nous aussi, nous allons devenir des hommes, et habiter des corps périssables!... Existe-t-il dans l'infini plusieurs espèces humaines, ou voyons-nous enfin nos futurs frères?... Un vague souvenir me dit <{oe le monde que j'ai vu, lorsqu'Adam sortit des mains de son Créateur, était plus beau, plus souriant.... Que ta volonté soit faite. Père des anges et des hommes ; que ta volonté soit faite. Fils de rÉternell... De tous les mystères des cieux, celui qui s'accomplit en ce moment est le plus impénétrable. Torturé de soQffrances affreuses, le Messie sent que le principe de la vie lui échappe , et vous, séraphins, vous qui naguère aimiez à répondre à toutes mes questions, vous gardez le silence ! Ce mystère aurait-il moins d'importance pour vous que pour les âmes destinées à se revêtir d'enveloppes mortelles? Divin Médiateur, <Ioel ardent amour m'entraîne vers toi ? Si tu pouvais m'aimer comme je t'aime, alors, peut-être, elle s'effacerait, la tacfce dont m'a souillé le péché du premier homme, et je pourrais être admise dans la contemplation divine. Maître de l'univers, satisfaislà, cette soif de béatitude que tu m'as donnée, fais que je puisse
me rapprocher de loi , car près de loi seul est la paix et le bonheur. »
2J4 LK MRSSIADE.
Ainsi pense cette âme prête à entrer dans la vie. L^heure solennelle qui commence son avenir et celui de ses compagnes vient de sonner. D'un regard, Jésus ordonne à leurs anges gardiens de les conduire vers leurs demeures terrestres ; puis il les bénit, et sa pensée leur dit :
« Allez et vivez ! croyez , et vous vaincrez par moi ; car les mondes n'étaient pas encore, et je vous aimais déjà. »
Muse sainte qui m'inspires, redis les actions qui sanctifieront la vie de ces âmes pieuses. Le Messie ne leur permet pas de conserver le souvenir du bonheur qu'elles ont eu de le voir sur la croix; mais les pensées sublimes que cette vue leur a suggérées leur resteront, et les soutiendront jusqu'à la mort.
La plus belle de ces âmes était la tienne, noble Thimothée (1>: tu recevras avec une foi ardente la loi du Christ mort et ressuscité; et, à peine sorti de l'adolescence, tu auras déjà la force de veiller sur un troupeau de fidèles que t'amènera Paul, devenu le plus ferme appui du Dieu qu'il avait persécuté d'abord; et quand tu tomberas victime de la fureur de tes bourreaux , ton trépas, plus sublime encore que ta vie, initiera mille et mille pécheurs à la vie éternelle. A la grande réunion des morts, le Messie vous nommera toutes, âmes bienheureuses qui, avant de descendre dans des corps mortels, l'avez vu souffrir pour vous.
Tmi nom à toi, courageux Anthipas (3), sera prononcé par lui quand, sur les rives de Paihmos, il réglera l'avenir des fidèles. Tu aimeras ton Sauveur d'un amour constant et pur, et (u mourras pour lui.
(1) Tbhnoihée éttit disciple de sainl Panl. II deTinté7éqae d*ÉpBèse, et fat lapidé en voulant s'opposer h nne fête que les habitanis d*£phè»e célébraieol en r honneur de Diane. [N. du Tr.)
(2) Un des premiers martyrs et le seal dont parle saint Jean dans son Apoca* lypse. Tontes les antres personnes qne Klopstock désigne comme ayant été amenées près de la croix at ant leur naissance sont plus ou moins célèbres parmi I» premiers chrétiens. Il n*en est pas une dont il ne soit parlé plosiears fois dans les Actes et les Épttres des Apôtres. La courte analjise <{o'M donae ici de leur ria «si une biographie très-eucle. (iV. du Tr,)
Et toi , Hermas , tu chanteras le Fils de TÉternel avec toute Tardenr d'une sainte passion , et tes psaumes seront recueillis par les fidèles que la persécution aura forcés de chercher un refuge dans les cayernes solitaires, et ils les répéteront à hante voix quand Fheurede marcher au supplice aura sonné pour eux.
S'élevant au-dessus de toutes les faiblesses de son sexe, Phœbé se consacrera toute entière au service du Dieu mort et ressuscité ; elle portera des secours aux pauvres, des consolations aux malades, et pour les mourants, sa douce parole sera l'interprète de la miséricorde divine. Peu connue des habitants de la terre , les anges veilleront sur elle, et la ramèneront, chaste et pure, au sein du Christ, unique objet de son amour.
La soif du savoir fera long-temps errer le savant Hérodion sur la route épineuse de la sagesse mondaine ; mais il finira par reconnaître que celui qui , pendant son passage sur la terre , s^est signalé moins encore par ses miracles que par la vérité de ses enseignements, est le seul maître qu'il faille suivre , et alors la lumière céleste dessillera ses yeux, et il vivra et mourra pour son Rédempteur.
Épaphras, aussi ardent que pieux, aura Thonneur de partager la captivité de Paul dans la ville aux sept collines ; ses ferventes prières feront descendre les bénédictions du ciel sur toute la chrétienté naissante , et surtout sur les Colossiens, ses bien aimés. Son zèle et sa piété soutiendront long-temps les habiuints de Laodicée dans le chemin du salut; et quand le prophète de Jésus prononcera, sur les rives de Pathmos, Tarrét de cette ville , à la fois tiède et chancelante , par égard pour Épaphras, cet arrêt laissera percer un rayon d'espérance, en promettant des vêtements blancs et des couronnes aux pécheurs repentants (1).
(1) Imitalion du chapitre m de PApocalypse. Dans ce. chapitre, saint Jean dit qne 1« Messie lui a ordonné dVcrire à Tange de l^église de Laodicée (une des aept première» églises établies en Asie), pour engager les Laodiciena, qni n*élaient ni tikdea ni hotiillanti, h devenir de vërilahles chrétiens. [N. du Tr.)
2J6 LA MESSiADK.
La douce et pieuse Persidc sera éprouvée par la souffrance et par le malheur, et ses prières et ses larmes lui ouvriront les portes du ciel.
Appelles dédaignera la renommée, qui trop souvent calomnie ou persécute la vertu, et ne lui offre Jamais que des récompenses indignes d'elle ; il dédaignera l'approbation du monde, et même celle du sage ; car la sagesse humaine , quelque parfaite qu'elle puisse être , ne peut juger que les actions : lintention lui échappe toujours. Et Taclion, c'est l'enveloppe grossière et visible ; l'intention , c'est le souffle céleste inaccessible aux organes terrestrea» Appelles n'aura jamais d'autre désir que celui de marcher sur les traces de son divin Sauveur.
Flavius-Clément, proche parent de César, renoncera volontairement à tous les avantages de cette brillante parenté. Les Romains lui reprocheront d'user sa vie dans une molle oisiveté, et de trahir l'honneur et la patrie; mats il restera fidèle à ses devoirs de chrétien , qui seront toujours les plus sacrés à ses yeux. Il fera tout ce que pourra faire un mortel pour gagner la couronne du martyre. La conviction que les esclaves qui rampent autour du trône ne sauraient le comprendre, l'empêcheront de les braver ouvertement à la cour de leur maître ; mais son zèle et sa ferveur, pour agir dans un cercle moins élevé, n'en seront que plus utiles à ses frères, que plus agréables à son Dieu.
L'orgueil et le découragement resteront inconnus à Ludus. $9ns négliger un seul de ses devoirs envers les hommes, il consacrera une partie de ses journées à de sainles méditations. C'est pendant une de ces heures saintes que Dieu l'appellera à lui.
Que l'exemple de la jeune Tryphœna vous serve de guide, vous toutes qui vivrez , comme elle , au milieu des ennemis de votre Dieu. Cet amour vif et pur que les âmes vertueuses seules peuvent connaître , Tryphœna réprouvera po.ur un jeune homme dom* de toutes les qualités qui plaisent et séduisent; mais le jeune
homme sera païen , il voudra mourir païen , et la jeune chrétienne refusera de le revoir. Cette résolution suflBra pour la consoler ; le ciel a des joies spéciales pour les âmes pieuses qui, se défiant de leurs forces, savent éviter le danger.
Inaccessible à ces tentations , innocentes en apparence , et dont les chrétiens les plus fervents ne savent pas toujours se défendre, Linus aimera la solitude, et ne s^occupera qu*à sonder son propre cœur ; et , quand il sera forcé de vivre avec les hommes , il les mesurera comme les mesure la parole divine. Sa plus douce joie sera de semer des fleurs sur les tombes , et de se perdre dans les saintes extases que cause la certitude d'une vie immortelle.
Trajan démentira son humanité et sa doucecu' en condamnant Ignace au supplice, et Ignace sera fier de mourir pour son Dieu. Que Fenvie ne Taccnse pas d'avoir cherché la gloire du martyre avec trop d'ardeur ; l*âme de ce juste est une étoile brillaute et pure : son lever sera souriant et doux, son coucher sera bienfaisant et saint. Sa mort apprendra aux chrétiens combien leurs derniers instants doivent leur être précieux, et ce que doit faire pour ses compagnons de lutte et de victoire le vainqueur arrivé au but. Par ses ardentes prières et ses exhortations, Ignace soutiendra le courage et la foi des amis qui , pour lui donner une dernière preuve de respect et d'amour, le conduiront au lieu du supplice ; puis il les bénira , et ^'élancera dans l'arène au-devant des animaux féroces qui doivent le déchirer.
La jeune Claudia naîtra de parents que rien ne pourra détacher des erreurs du paganisme ; elle rendra justice à la probité de son père, aux douces vertus de sa mère , aux aimables qualités de ses frères, de ses sœurs ; elle les aimera et en sera aimée, mais elle aura la force de se détacher d'eux potur vivre et mocu*ir chrétienne.
Le sombre mécontentement du misanthrope sera toujours loin du cœur d'Amphias, et pourtant il fuira les hommes ; car, à une
218 LA MESSIADF.
profonde connaissance du cœur humain , il joindra le vif désir de se conformer à la loi, qui ordonne au chrétien de tendre sans cesse à devenir parfait comme son Dieu. Une lumière céleste luira devant lui : il ne verra qu'elle; il la suivra, en chancelant parfois, mais il montera le sentier difficile des vertus chrétiennes, et atteindra le sommet où les béatitudes éternelles attendent le vainqueur.
Phlégon mesurera le cercle brillant de la philosophie g[reoque. Il sera riche, puissant, et jouira de ses biens sans mollesse et sans vanité ; il soulagera toutes les infortunes sous le voile du mystère; et, prodiguant les conseils et les consolations aux esprits obscurcis par Fignorance ou troublés par le doute , il leur fera partager sa foi et leur communiquera son zèle. Modeste jusqu'à rhumilité , il ne voudra connaître que Jésus , Tunique guide dans la vie, le seul espoir dans la mort; mais, quand i! rencontrera un frère incrédule ou timide, la source de son éloquence jaillira tont-à-coup, et portera la conviction dans tous les cœurs.
Tryphosa sera la meilleure et la plus tendre des mères ; e]!c élèvera ses enfants dans Tamour du Dieu mort pour racheter respèce humaine. Sa prudence et sa piété la rendront le soutii'ii de la nouvelle Église. La naissance de son dernier enfant lui coûtera la vie; elle veillera sur lui, du haut des cieux, jusqu'au moment où les séraphins le conduiront dans ses bras ; et alors elle versera des larmes de joie sur son dernier né, car, instniit par ses frères dans la loi du Christ , il aura gagné la couronne du martyre.
Il est grand de dédaigner la vengeance, même quand elle est juste ; il est plus grand encore d'aimer son ennemi , et de le secourir en secret quand le malheur Taccable. C'est ce que tu feras, noble Éraste, toi dont je ne prononce le nom qu'avec respect. Les séraphins se lèveront et s'inclineront devant toi quaiKi tu entreras dans la vie éternelle.
Telle sera sur la ioitc la destinée des âmes que leurs anges
gardiens ont conduites devant la croix , avant de les faire entrer dans la vie d*épreuves et de souffrances. En s^approcbant avec leurs gvîdes du mont des Oliviers , elles aperçoivent Geihsémané , et passent au-dessus des vingt palmiers où Jésus a supporté sa première beure d'angoisses. Là, une sainte émotion les saisit, et les bienheureux, réunis sous ces palmiers, les bénissent en les voyant passer.
Siniéon (1) et Jean le Précurseur , lui qui fut jugé digne de baptiser le Messie et d'entendre la voix de rÉternel (2) ; le fils d'Amos, le prophète du sacrifice de la Rédemption (3); et cet autre prophète témoin de la résurrection , puisqu'après avoir (lit : ff Ossements arides , écoulez la voix de rÉternel! » il avait vu les morts se réveiller (/f); Noé, Loth, Samuel, Aaron, et toi, Melchisédecb , à la fois prophète , prclre et roi (5) ; Joseph et
(1) Sîmëon était un des liommes les plos justes (risraél ; le saint Esprit lui «Tait dit qu^it ne mourrait poinl avant d'avoir va nailre lo Christ. Lorsque Marie et Joseph portèrent Tenfant Jésus aa temple pour le faire circoncire , Siniëon le reconnut pour le Messie, le prit dan» ses bras, le bénit et dit que main* tenant il pouvait mourir en paix. Ce fut lui au»M qui prédit k Muriq qn^an fitaiae tranchant tra»erurait son âme , afin que beautoup de cœure puiuent t'ouvrit à la lumière. Voir Tévangile selon iaintLuc, chap. 2, fiV. da 7r.)
(2} Lorsque Jésus sortit du Jourdain, où Jean le Précqrsenr Tavait baptisé, le Saint-Esprit descendit sur lai , et une voix dn ciel dit : CeUd'-d ttt mun filé bi^n aimi en qui foi prit mon benpUUtir, Voir évftngUe selon saint Matthieu, chap. 3. iS.duTr.)
(3) Isaïe. Il était fils d^Amos. C^est dans ses prophéties, plus que dans celle» de fous les antres prophètes , que Ton trouve toutes les circonslancus de la vie du .Ueasie et de sa mort. (iV. du Tr.)
(4) Allasion k ane vision du prophète Eséchiel qui le transperla aa milieu «Tone campagne couverte d'ossements humains desséchét. Dieu lui ordonna de prophéliser sur ce* os, et il leur dit : <w mm, éeoutez la parole de l'Étemel, Et les <i» se couvrirent de nerfii et de chairs, le sdaffln de Dieu passa sur ces morts qai lessascitërent et formèrent une nombreuse armée. Voir Éxéchiel, chap. 37.
(iV. du Tr,)
(5) Kédor*Lahomer, roi d^ane contrée située sur les bords de l'Ëuphrate, appe- («'« par les Grecs Elymaïs , et désignée oous le nom d*Elam dans la géographie liébraïque, est un des premiers conquérants connus. IL régnait 1915 ans avant Jésus-Christ. Après avoir soumis tous les rois du la Mc.Nopolamie, il arriva jusque dans la vallée de Siddim, el pilla Sodome el Gomorrhe. Loih se irnuvu au
Benjamin , les plus aimants des frères ; les sept Ois et leoF mère (1), David et Jonathas (2), Mirlam (S) et Débora (4), vous
nombre desc«pti(s qn'il emmena avec lai. Son frère Abraham, qui demeurait dans la plaine de Maïubré, assembla ses serviteurs , surprit pendant la noit les guerriers de Kédor-Lahomer, les battit cl leur enleva le butin et les prisonniers quUls avaient faits. Ce fut h cette occasion que Melchisëdecb, roi de SmUm et premùr prêtre du wot DieUf vint au-devant d^Abrahlum pour le léliciter de sa victoire, et lui offrit du puin, du vin et toet ce dont lui et les siens pouvaient avoir besoin. Le patriarche lui donna h son tour la diiième partie des dépouilles de Tennemi. Foir Genèse, chap. 14. Aucun historien ne parle de ce Melchisédech, premier prêtre du vrai Dieu et roi de Salem; on ne sait pas même positivement qnelle était celte ville. Diaprés Popinion la plus généralement admise, c*ëlait la même qui plus tard devint si célèbre sons le nom de Jérusalem. Melchisédeck a été Tobjet des interprétations les plus hardies ei le» plus bixacres. Les diaciples de Théodore TArgentin soutenaient que ce prince était Jésps-Christ lui-même, ce qui les Gt condamner comme hérétiques sous le nom de secte de Melchisédéciens. Quelques pères grecs ont pensé que ce pontife-roi était on ange on bien le Sjinl-Esprit. Saint Paul soutient quMl était un emblème du Messie envoyé sur la terre pour y établir le culte du vrai Dieu, en attendant la Inniière nouvelle que la Rédemption devait y répandre. KIopstock a adopté Topinion de saint Paul, ainsi qu^on le verra dans le onzième chant, où Melchisédech figure parmi les ressuscites. {N. du Tr,)
(1) iOAans avant Jésus-Christ Antiochns Eupator, roi de Syrie, soumit la Judée et étoblit à Jérusalem le culte des idoles. Sept jeunes Israélites reftasèrent de sacrifier aux faux dieux, et forent massacrés avec leur mère. Ces victimes de la barbarie d*Antiochns passent pour les premiers martyrs. FaÂr le 2* livre des Machabées, chap. 6. [N. du Tr.)
(2) Voulant connaître le vainqueur de Goliath , Saûl ordonna de le conduire devant lui, et le jeune David se présenta tenant h la main la tète dn Philistin. Jonathas, fib de Saûl , qui assistait à celte entrevue, fut tellement charmé de David, qu*il lui voua, dès ce moment, une- amitié h tonte épreuve» 11 resta fidèle Si cette amitié, même quand elle devint contraire aux intérêts de sa propre Camille. Foir Samuel, lirre l*r, chap. 17, 18 et 19. [Noie du Tr,)
(3) Miriam, nom hébreu qui veut dire Marie; elle était sœur de Moïse. Ce fut elle qui se tint cachée sur les bords do Nil en suivant de Tosil le panier d*oaier qui renfermait le jeune Moïse, qu^Araram, sa mère, avait abandonné au cours du fleuve, après Tavoir soustrait pendant trois mois h la toi inhumaine qni forçait les braélites dUmmoler leurs enfants mÂles. Lors do la sortie de l^Égypte et du passage de la mer Rouge, Miriam, devenne propbétesse, chanta k la léte da peuple un cantique d'actions de grâces à f Eternel. Ce célèbre cantique se trouve dansTExode, chap. 15. (iV. du Tr,)
(A) Après la mort d^E'ie, les Israélites retombèrent dans ridolâtrie. Ponr les «h&lier, Dieu envoya contre eux un roi cananéen qui les réduisit en esclavage. Ils se repentirent enfin. La propbétesse Débora les réunit sur la montagne d*Ephralm, en Palestine, et ordonna à Barac, qui ttlor> était juge dn peuple d*lsraèl. d'aller combattre Tennemi. Barac n^y consentit qn'b la condition que la pro-
êtes tous là , sous ces palmiers sacrés. La crainte d'augmenter votre tristesse , en veus communiquant vos émotions , vous a fait garder jusqu'ici un morne silence.
SiméoQ adresse enfin la parole à Jean le Précurseur, en lui désignant la troupe aérienne que les anges conduisent sur la terre :
« Les voilà , dit-il , les nouveaux élus, les enfants ciiéris de la foi. Allez, le Seigneur est avec vous dans toute la plénitude de sa ffliséricorde. Répandez sur la race d'Adam des vertus plus douces et plus saintes que celles qu'enseigne la sagesse humaine. Oh ! noble prophète du désert , l'aspect de ces justes n'a-t-il pas adouci la douleur que te causent les souffrances du Messie? »
Et Jean le Précurseur répond :
« Hélas I il n'est point de paroles qui puissent exprimer ce que j'éprouve depuis que le Fils de l'Éternel est sur la croix.. Laisse-moi l'adorer en silence. »
« Inflexible Jean, ta parole est cruelle comme la foudre. Pourquoi me rappeler qu'il n'a pas encore cessé de souffrir, quand ma pensée le voyait déjà dans toute sa gloire céleste , ce Jésus que j'adorais en pleurant de joie et d'amour lorsqu'il n'était encore qu'un faible enfant ? »
« Tais-toi, Siméon; ce n'est pas le temps de nous rappeler les jours heureux où nous ,1c vîmes au milieu de nous avec nos yeux mortels.... Contemplons-le dans une muette douleur, jusqu'à ce qu'il ait accompli son œuvre. »
Tandis que Siméon et le prophète du désert parlent ainsi, un <loux murmure descend du ciel, et porte au divin mourant un vague rayon d espérance. Miriam et Débora, restées muettes jusqu'ici, exhalent leur douleur en chants plaintifs. La voix des im-
pliétesse raccompagnerait. Elle descendit la montagne avec lai, et maoditrennemi qui fat battu. En haranguant le peuple, Débora M tenait «ous un palmier <!ui , depuis cntte époque , porta son nom. Voir les Juges , chap. H, Le cantique par lequel celte prophétesse célébra la délivrance de son peuple passe pour un cbef-d*(Bavrc de poésie ; il se trouve dans le cbap. 5 des Juges; tous les chant» laelii prête Klopslock dan» son poème sont une imitation de ce canlrqu«;. (Y. du Tr.)
222 LA MBSSIADE.
mortels devient toujours un hymne solennel, quand elle exprime des sensations semblables à celles qu'éprouvent et la GUe d*Am< ram, et la prophétesse qui jadis donna son nom aux palmiers de la montagne d'Éphraïm :
« 0 toi, le plus beau des hommes, la mort cruelle et sanglante a flétri tes traits divins! »
Ainsi chante Débora j et la douce voix de Miriam répond :
« A son aspect, mon cœur se gonfle de larmes amères; la tristesse m'enveloppe de ses plus sombres voiles.... Sa céleste beauté, cependant, brille toujours à mes yeux. Oui, tout couvert de sang , il est plus beau encore que le plus parfait des onfants de la terre , que le ûls le plus étincelant de la lumière. »
« Pleurez, cèdres majestueux ! 11 faisait la gloire,du Liban , il étendait son ombrage épais sur le voyageur épuisé de fatigue, ce cèdre dont une hache sacrilège a taillé la croix qu'il teint de son sang! » *
n Pleurez, arbustes et plantes de la vallée! Il s'est reflété dans Tonde argentée de yo& ruisseaux le buisson fleuri dont la branche la plus épineuse , pliée en couronne dérisoire , déchire son front divin. »
u Un fer homicide les a percées ces mains qui se joignaient sans cesse pour implorer la grâce des pécheurs; un fer homicide les a percés ces pieds qui jamais ne se fatiguaient de le porter dans la demeure de la souffrance et de la misère. »
« Sur sa tête , qu'au pied du mont il prosternait dans la poussière, la couronne d'épines trace des sillons ensanglantés. »
« Un glaive terrible déchire l'âme de ça mère. Fils de l'Éternel, aie pitié de ta mère, soutiens-la si tu ne veux pas qu'elle meure à tes- pieds* »
« Hélas ! chère Débora , si j'étais sa mère , moi qui habite déjà le séjour des bienheureux , j'y souffrirais tout ce qu'elle souffre sur la terre. »
» Lève les veux vers lui, Miriam; sa vue s'éteint, son souffle