INTERNATIONAL
La théorie des changes étrangers est une de celles qui ont été le plus heureusement élucidées de nos jours, à la lumière des faits, et ce seul exemple suffirait pour confondre le détracteur téméraire qui viendrait accuser l’économie politique d’immobilité et d’inertie. Bien que cette lliéorie, exposée ailleurs avec talent, soit généralement connue, elle est si intimement liée à notre sujet, que je ne crois pouvoir me dispenser de la reprendre dans une étude sur la mesure de la valeur par l’étalon monétaire.
Entre deux pays qui ont l’un et l’autre, soit l’étalon d’or, soit l’étalon d’argent, en monnaie librement frappée, le cours du change.
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c’est-à-dire Je prix des effets tirés d’un pays sur l’autre, dépend exeJusivement de la l)alant!é des paieinenis et du taux ète' l’escompte. Pour les effets à vue, qui doivent nous préoccuper ici partlculîèi’ement, la première cause est de beaucoup la principale. Etant donné que le pair d’une monnaie étrangère — ou d’une traite payable en cette monnaie, peu importe — est le nom et le chitt're monétaire d’un poids de métal tin mis sous forme de monnaie nationale, exactement égal au poids officiel de métal fin de la monnaie étrangère, le change est au-dessus du pair quand les effets sur l’étranger sont très recherchés pour le règlement de dettes extérieures. 11 est au-dessous du pair, au contraire, quand le pays a plus de créances (jue de dettes vis-à-vis de l’étranger, car les créances sur l’étranger sont alors peu demandées; on dit en pareil cas que le change est favoral)le. Cependant ces formules ne sont applicables c|u’à une place qui, comme Paris, donne aux autres l’incertain, c’est-à-dire qui cote ei\ monnaie nationale le prix des effets sur l’étranger. Elles doivent être, au contraire, renversées, pour s’appliquer à une place qui donne à une autre le certain, c’est-à-dire qui cote le change en monnaie étrangère; alors le change au-dessous du pair, par exemple, signifie un excès des dettes sur les créances.
Dans les conditions supposées, les oscillations du change autour du pair sont étroitement limitées ; elles ne peuvent dépasser, soit en haut, soit en bas, les limites au-delà desquelles il serait plus avantageux d’envoyer du numéraire aux créanciers étrangers, ou d’en faire venir de chez les iléhiteurs étrangers. Ces points de sortie ou d’entrée du métal, ces buUion points, sont donc déterminés par les frais d’envoi du numéraire, coût du transport, assurance, intérêts intercalaires, en y ajoutant, si l’envoi doit se faire en lingots ou en inonnaie du pays débiteur, les frais de t/’ansformalion de ce métal en monnaie du pays de destination. Les <jold points se calculent donc mathématiquement, et, entre pays ayant même étalon en monnaie librement frappée, ils ne sont dépassés par les oscillations du change que si la monnaie qui doit être envoyée est faible de poids ou de titre.
Entre pays qui n’ont pus leur étalon en monnaies de même métal ; ou qui, ayant une monnaie de même métal comme étalon usuel, en interdisent la frappe; entre pays, enfin, dont l’un est doté de l’étalon de papier, les variations du change, tout en se trouvant
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soumises aux mêmes causes que précédemment, sont en outre déterminées par une cause nouvelle bien autrement puissante, qui déjoue les calculs, et fait l)ondir les cours par dessus les étroites limites des bnllion j^oints. Cette cause, c’est la dépréciation de la monnaie d’un pays par rapport à celle de l’autre, c’est la prime de la seconde, de La monnaie d’or aujourd'hui, vis-à-vis de la monnaie d’argent ou de papier. Je vais étudier l’influence de cette cause sur le change d’un pays à étalon d’or, comme la France, visà-vis des pays à monnaie d’argent ou de papier plus ou moins dépréciée. L’échange au pair entre notre monnaie d’or et une monnaie d’argent étrangère est l’échange s’effectuant suivant notre rapport légal, 15 1/2. L’échange au pair entre notre monnaie d’or et une monnaie de papier étrangère est celui qui s’effectuè comme si le billet était remplacé par la monnaie d’or étrangère dont il porte ta dénomination. Une monnaie d’argent ou de papier étrangère est dépréciée quand elle ne s’échange pas au pair avec notre monnaie d’or, et cette dépréciation agit sur le cours du change entre les deux pays. Le change de la France sur un pays dont la monnaie est avariée est bas, parce que l’aris donne l’incertain à toutes les places ; le change de ce pays sur la France est également l)as, parce qu’il s’exprime en monnaie française. Je dirai donc que ce phénomène est celui de la l>aisse des changes; mais on peut dire aussi bien que c’est un phénomène de hausse, dans les rapports d’un pays à étalon d’or qui donne le certain, avec un pays à étalon avarié qui donne l’incertain.
1 . Change avec les pays à étalon cV argent où le métal ' - est monnaie.
Tant que les deux étalons, d’or et d’argent, ont été reliés par un rapport fixe, dont les oscillations autour du pair, 15 1/2, étaient extrêmement faibles, ces deux étalons n’en formaient en réalité qu’un seul, et le monde entier, quelles que fussent les différences des régimes monétaires, monométallisme or, monométallisme argent, ou bimétallisme, n’avait qu’une commune mesure des valeurs (à la seule exception des pays à papier-monnaie). Du jour où le lien a été rompu par la suspension de la frappe de l’argent, les deux étalons, d’or et d’argent, ont cessé de fonctionner parallèlement, et l’écart entre leurs valeurs s’est élargi de jour en jour. Les
prix dans le monde n’onL donc plus de commune mesure; dans une IVacLion de l’humanité ils se mesurent en or, dans l’autre en argent, sans qu’il soit possible de réduire en or les prix en argent, ou réciproquement, suivant un certain ra|>port fixe. Pour soumettre à l’étalon d’or les prix mesurés sur l’élalon d’argent, il faut tenir compte d’un l'apport sans cesse variable, et de plus en plus défavoralde à l’argent. Si donc, dans les pays à monnaie d’ai’gent, les prix mesurés en ai'gent sont restés à peu près stables, ils subissent tous, dès qu’ils sont convertis en or, la môme baisse par rapport à l'ancien taux calculé d’après le rapport 15 1/2, que celle de leur étalon lui-même vis-à-vis de l’étalon d’or. C’est là le point essentiel que je voxulrais essayer de mettre en lumière.
.le prendrai comme type d’un pays monométalUste argent, admettant la frappe illimitée du métal pour le compte du public, le Mexique. L’unitô monétaire est la piastre ou peso, pièce d’argent
de 27 gr. 972 au ^ , pesant par conséquent 2i gr. -40 de fin, et valant au pair, suivant le rapport 15 1/2, 5 fr. 43 en monnaie française. Si l’or et l’argent étaient aujourd’hui au pair suivant le rapport 15 1/2, le cours du change entre Paris et .Mexico n’éprouvei’ait d’oscillation que du fait de la balance des créances et des dettes entre les deux pays. Les seraient plus écartés
que pour le change entre Paris et Londres, parce que les frais d’envoi du numéraire sont plus élevés, mais les principes seraient les mêmes. Le |>air du change calculé sur un elfet-type de 100 piastres étant 513 fr., et les fi’ais d’en/oi étant de 1 1/3 0/0 environ, le change se bornerait à osciller autour dece point fixe, 543 fr., de 7 fr. en dedans et 7 fr. en dehors, c’est-à-dire entre 530 fr, et 550 fr.
-Mais l’argent est loin d’être avec l’or dans le rapport 15 1/2; il est aujourd’hui dans le raïqiort 34 1/2 environ. L’argent subit une jjerte île 55 0/0 au-dessous du pair, le kilo d’argent est à 100 fr. environ, et, à ce taux, le lingot de 24 gr. 40 d’argent fin, coidenu dans la piastre mexicaine, ne vaut pas plus de 2 fr. 44 en monnaie française, au lieu du pair 5 fr. 43. Cette dépréciation doit évidemment agir sur le change de la monnaie mexicaine, et des elfets qui la repirésentent.
Supposons d’abord qu’un Français doit 100 piastres à un Me.xicaiii. Deux voies s’ouvrent à lui pour s’acquitter de sa dette : la voie de la remise, ])ar laquelle il achète à Paris, en monnaie française, nue traite de 100 piastres sur Mexico, pour la remettre à son
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créancier, qui en touchera le montant à l’échéance; et la voie de la traite, par laquelle il laisse son créancier mexicain tirer sur lui une traite payable à i^aris en monnaie française, pour une somme équivalente à 100 piastres mexicaines. Le choix ou arbitrage entre ces deux procédés sera déterminé par un léger avantage résultant d’une ditlérence entre le cours du change de Paris sur Mexico, et le cours du change de Mexico sur Paris, dilférence qui ressortira d’un calcul de parité dont nous n’avons pas besoin de nous, préoccuper ici.
Si le débiteur français veut faire remise à son créancier, à quel prix achètera-t-il à Paris une traite de 100 piastres à vue sur Mexico? Il l’achètera 214 fr., plus ou moins une certaine différence, qui ne pourra dépasser 1 1/3 0/0, ou 3 fr. 21, dans chaque sens, suivant la situation respective des deux places; soit 247 fr. 24 au maximum. Qui donc, en effet, consentirait à payer plus de 247 fr. 24 un effet de 100 piastres sur Mexico, quand il est loisible d’acheter 244 fr. un lingot de 2, 440 gr. d’argent fin, que pour 3 fr. 24 on peut expédier au Mexique, et taire monnayer en 100 piastres? - — Si la voie de traite est préférée, le cours est le même, sauf un très léger écart qu’accuse le calcul de parité. Le créancier mexicain tirera sur son débiteur français une traite de 24 4 fr. payables a Paris, plus ou moins une certaine différence qui n’excèdera pas 3 fr. 24 en dessus ou en dessous; et il sera remboursé en négociant sa traite au Mexique pour une somme de 100 piastres.
Dans l’hypothèse inverse, si un Français est créancier d un Mexicain pour une somme de 244 fr., il se fera remettre une traite sur Paris de 244 fr., que son débiteur aura achetée 100 piastres au Mexique; ou bien il tirera un effet de 100 piastres sur Mexico et le négociera à Paris pour 244 fr. ; ces cours étant toujours diminués ou surchargés d’une tlifférence de 1 1/3 ®/q au maximum, suivant la situation des deux places.
Dans tous les cas, le change de Paris sur Mexico, ou inversement, nous apparaît avec une perte égale à celle de l’argent audessous du pair. L’argent subissant une perte de 55 Qo> perte du change est en principe de 55 ®/p. Par le fait, au-dessous du pair fixe, 543 , fr. pour un effet de 100 piastres, pair purement fictif dès (pie les deux métaux ne sont plus dans le rapport 15 1/2, il s’en établit un nouveau, perpétuellement variable suivant le cours de l’argent, cjui est, dans l’hypothèse, 244 fr. C est
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autour de ce pair cpie le cours du change oscille suivant la balance des paiements entre Paris et Mexico.
Pour conclure, entre deux places dont l’une a l’étalon d’or et l’autre l’étalon d’argent, la frappe étant libre pour la monnaie étalon de part et d’autre, les fluctuations du change sont déterminées, en dehors des causes générales qui agissent entre deux places dotées d’un étalon de même métal, par le rapport de valeur de l’or et de l’argent. Telle est la situation de tous les pays à étalon d’or, comme la France, l’Angleterre, l’Allemagne, les Etats-Unis, etc., vis-ci-vis des pays monométallistes argent comme le Mexique, le Japon, la Chine, l’Indo-Chine, l’Inde avant la suspension de la frappe de la roupie, etc. Aussi voyons-nous, à Londres, le change sur les pays d’Asie qui ont comme monnaie usuelle la piastre mexicaine ou le yen japonais, s’étaldir aux environs de 1 sh. 11 1/2 à 1 sh. 11 3/4, ou 2 fr. -46 à 2 fr. -49, parce que la piastre, ou le yen, qui lui est à peu près équivalent, ne vaut que 2 fr. 44, au cours actuel de l’argent à 100 fr. le kilo.
Quelles sont les conséquences économiques de cet écart considérable du change asiatique ou mexicain par rapport au pair? Qui en profite et qui en souffre? On est aujourd’hui parfaitement renseigné sur ce point : la perte sur le change, résultant de la dépréciation de l’argent, est, pour les pays monométallistes argent, un bienfait dans le commerce internalional ; elle agit comme une prime pour leurs exportations, et comme un obstacle aux importations étrangères, au moins quand l’argent n’a pas perdu chez eux sa puissance générale d’acquisition dans la mesure où il a perdu sa valeur vis-à-vis de l’or '.
Quand le rappoid commercial des ileux métaux était aux environs de 15 1/2, et que la piastre mexicaine valait effectivement 5 fr. 43 en France, toute marcliandise dont le coût de production était équivalent au Mexique et en France, pouvait être écoulée sûrement au-dessus de son coût sur le marché intérieur parle producteur français. Celui-ci, en elfel, n’avait rien à craindre de la concurrence mexicaine, à cause de la surcharge résultant, pour le proiluit mexicain, tles frais de transport et d’intermédiaire, et des droits de douane. En supposant que la même marchandise coûtât pour sa production 100 piastres au .Mexique, et 543 fr. en France,
* Ed. Théry, La crise des chanc/es.
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charge absolument égale suivant l’hypothèse, la marchandise produite au Mexique n’aurait pu se vendre en France, au minimum, qu’à un prix très supérieur à 543 fr. Le producteur français était donc protégé dans son bénéfice par la surcharge pesant sur la marchandise exotique; le producteur mexicain n’aurait pu tenter la lutte que si ses frais de production avaient été beaucoup plus faibles qu’en France.
Aujourd’hui, au contraire, si nous admettons que l’argent, bien qu’ayant baissé de valeur par rapport à l’or de 55 ®/q, a conservé au Mexique toute sa puissance d’acquisition à l’égard des marchandises, la situation, dans la môme hypothèse, est complètement retournée au profit du Mexicain. Les frais de production de la marchandise au Mexique sont de 100 piastres, qui représentent toujours, dans ce pays, une charge équivalente à 543 fr. en France, puisque l’argent, nous l’avons supposé, a conservé au Mexique sa valeur par rapport à toutes choses autres que l’or. Par hypothèse, les frais du cultivateur ou de l’industriel français qui produit la marchandise similaire sont de 543 fr. Mais cette fois, à cause de la baisse du change mexicain, la lutte n’est plus possible pour le producteur français. Si le producteur mexicain envoie sa marchandise en France, par l’intermédiaire d’un exportateur de son pays ou d’un importateur français, il la vend 100 piastres (négligeons pour le moment son bénéfice); et en France, pour lui payer 100 piastres en argent, ou en elfeis, il suffit de débourser 24-4 fr. Ajoutons à ce chiffre les frais de transport et les droits de douane, et mettons que le coût du produit monte ainsi à 300 ou 350 fr.; on voit que jusqu’à 5-43 fr., limite au-dessous de laquelle le producteur français ne peut descendre, et qu’il ne peut même observer sans renoncer à tout profit, il y a une marge considérable, qui permet au producteur mexicain et à son intermédiaire, l’exportateur mexicain ou l’imporlateur français, de réaliser un énorme bénéfice, là où jadis il y avait perte. Fn d’autres termes, ces deux personnages, le fabricant exotique et son intermédiaire, sont absolument maîtres du marché, libres de hausser leur prix jusqu’au nivmau le plus bas que puisse supporter leur concurrent français, pour réaliser immédiatement le plus gros bénéfice possilile, ou de tenir leur prix audessous de ce niveau, pour écraser définitivement la production française. Feu importe ilans quelle proportion le Mexicain et son acolyte se partagent le profit; que l’importateur français, au début.
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parvienne à acheter la marchandise tout près de 100 piastres, et gaî’de pour lui presque tout le profit de l’opération de revente en France, ou que le producteur mexicain, sollicité de divers côtés par les exportateurs de son pays et les importateurs français, puisse élever son prix jusqu’à près de 200 piastres par exemple, et parvienne à prélever à son tour la meilleure part du bénéfice, peu importe. La situation est toujours la môme, aussi désastreuse pour la pradnction française, en face de ravanlage énorme qui résulte de la baisse du change mexicain, au profit du groupe formé du producteur mexicain et de ses intermédiaires plus ou moins nombreux (commissionnaires, entreposilaires, etc.).
Il est vrai que, si les frais de production sont moins élevés au Mexique qu’en France, le désavantage du Français ne résulte pas seulement de la baisse du change; mais il est accentué et multiplié ])ar elle.
11 seinl)le qu’un si énorme profil pour le producteur et exportateur du Mexique soit impossible, parce qu’il attirerait bien vite les capitaux, et ne pourrait se maintenir devant la concurrence. EtVectivement, les choses ne se présentent pas en réalité avec le caractère de netteté que j’ai dû supposer ])Our faire ressortir le phénomène. Au fur et à mesure de la baisse de l’argent, le bénéfice du producteur mexicain augmente d’un ou plusieurs degrés, sauf à se restreindre plus tard devant une l>aisse du prix en or de la rnarcliandise, baisse déterminée par la concurrence des producteurs, attirés dans les pays à monnaie d’argent par ce profit exceptionnel. Mais cette baisse du prix en or du produit, qui laisse d’ailleurs encore une marge pour un large bénéfice dans les pays à étalon d’argent, est justement la conséquence désastreuse pour la production européenne, qu’entraîne la dépréciation du métal blanc. Elle force l’Européen à al)aisser lui-môme ses prix jusqu’au niveau de ses frais de production, et parfois au-dessous.
Contre cette prime à l’exportation, les nations menacées ont trouvé, il est vrai, un moyen de défense, les droits de douane, qui, joints aux fi*ais de transport et autres, viennent réduire le bénéfice de l’exportateur américain ou asiatique. Mais cette barrière fixe devient insuffisante dès (pi’une recrudescence dans la baisse de l’argent donne à l’exportateur exotique un nouvel avantage im[)révu. Four lutter contre cet ennemi irréductible, pour établir un régime compensateur qui maintienne la hdte à armes égales et sou-
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tienne les prix, il faudrait donc recourir à un système d’éclielle mobile, qui semble impraticable.
Si les producteurs souffrent, par concurrence, de la baisse du change sur les pays monométallisles où l’ai'gont a gardé sa valeur, les consommateurs, en revanche, doivent en profiter, quand les intermédiaii’es et les détaillants ne gardent pas tout le profit pour eux. La situation d’un pays à étalon d’or est la meme que celle d’un particulier, d’un Lrançais débarquant à Mexico avec 2.440 fr. d’or dans sa pocf'.e, pouvant les échanger contre 1 .000 piastres d’argent mexicaines, qui représentent dans le j)ays un pouvoir d’achat égal à celui de 5.430 fr. en France, et se trouvant ainsi, du jour au lendemain, plus riche de 2.990 fr. par le seul bénéfice du change, en mesure d’étendre ses dépenses en conséquence.
A l’inverse, le Mexicain qui touclie le sol français avec 1,000 piastres en numéraire, représentant dans son pays même valeur que 5,130 fr. en France, ne reçoit en échange que 2,440 fr., et perd toute la dilférence; ses dépenses doivent donc être restreintes, par rapport à ce qu’elles auraient été au Mexique, ou même en France quand les deu.x métaux étaient au pair, dans la proportion de 55 “/q. Or, son pays tout entier se trouve dans les mômes conditions pour ses achats en béance ou dans les autres Etats ayant l’étalon d’or. L’importateur mexicain qui achète pour 244 fr. de marchandises en France doit, pour s’acquitter, faire une remise sur Paris qui lui coûte 100 piastres, ayant au Mexique môme signification de valeur que 543 fr. en France. Il paie en monnaie de son pays une valeur de 543 fr., pour acquérir une marchandise qui, en monnaie française, vaut 244 fi'. Il est donc obligé de faire payer cette marchandise au consommateur indigène un prix de 100 piastres, majoré des frais de transport et de douane, et de son propre bénéfice, alors que jadis, au temps où le rapport de l’or et de l’argent était à 15 1/2, il aurait pu ne la faire payer que 45 piastres, augmentées des mêmes éléments de majoration, puisque, suivant le rapport 15 1/2, 45 piastres = 244 fr. Il est certain que, dans de telles conditions, les marchandises françaises dont les similaires peuvent être produites au .Mexique ne pénétreront jamais dans ce pays, à moins que les chaiges de la production n’y soient beaucoup plus élevées qu’en France ; si elles y ont été déjà transportées, elles devront se vendre à perte pour s’écouler dans le pays. Et même pour les marchandises françaises qui n’ont pas
à subir au Mexique la concuri’ence des produits indigènes, les hauts prix, dus à la perte sur le change, en restreindront infailliblement la consommation et la demande.
La l)aisse du change dans les pays rnonométaliistes argent, visà-vis des pays à étalon d’or, agit donc avec une incroyable puissance, comme une prime à l’exportation en faveur des premiers, et comme un obstacle à l’importation au détriment des seconds, depuis que l’argent subit une perte énorme par rapport à l’or. Mais cet effet ne se produit qu’à une condition : c’est que l’argent, dans le pays où il circule comme monnaie, ne soit pas déprécié vis-à-vis des marcliandises comme il l’est vis-à-vis de l’or. Si l’argent a gardé toute sa valeur à l’égard des marchandises, ou s’il l’a pjerdue dans une moindre mesure que vis-à-vis de l’or, la perte au change qu’il subit à l’égard de l’or n’est autre que la manifestation de VapprécicUion de l’or dans le pays, le signe d’une baisse générale des prix en or, baisse qui se répercute, par concurrence, jusque sur les pays les plus abondamment pourvus en or, les moins exposés par eux-mêmes à une appréciation de l’or. Si au contraire l’argent, dans un pays rnonométalliste argent, a perdu sa puissance générale d’achat dans les mômes proportions que sa valeur relativement à l’or, l’équililn'e qui existait jadis sous l’empire du rapport 15 1/2, dans tes prix en or du commerce international, s'e trouve conservé.
En pareille hypothèse, en effet, la marchandise qui a coûté 100 piastres pour sa production représente, pour le .Mexicain, une charge équivalant, non pas à 543 fr. en France, mais à 244 fr. seulement, puisque l'argent contenu dans 100 piastres a baissé de valeur, au Mexique, dans cette proportion de 55 0/0, non seulement à l’égard de l’or, mais de toutes les marchandises en général. En conservant toujours les mêmes données d’hypothèse, et en supposant que le Français subisse une charge de production équivalente, ses frais sont seulement de 244 fr. Mais alors les deux produits, le français et l’exotique, se présenteront sur le marché français dans les mêmes conditions qu’autrefois. Le prix initial de la marchandise mexicaine, 244 fr., devra être majoré de tous les droits de transport, de douane, d’intermédiaires, en dehors du bénéfice du producteur, tandis que la marchandise française n’aura à supporter aucun de ces droits, et pourra se vendre 244 fr., plus un profit que le producteur français, maître du marché, pourra déterminer suivant les seules conditions de la concurrence intérieure. Ou bien.
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si l’on veut que le produit français ait coûté 543 fr. comme tout à l’heure, le produit mexicain correspondant aura coûté, pour sa production, non pas 100 piastres, mais 222 piastres 50, qui représentent une charge équivalente au Mexique ; il devra donc se vendre en France 543 fr., plus toutes les charges particulières imputables à sa provenance exotique. D’un autre côté, la marchandise française au Mexique se trouvera dans les mômes conditions d’équilibre qu’autrefois, la hausse du prix de la marchandise en piastres qui réshlte du change se trouvant exactement compensée par une diminution du pouvoir de la piastre. De môme, le Français au Mexique n’est pas plus riche avec 1,000 piastres qu’il ne l’était avec 2,440 fr. d’or en France, et le Mexicain, à Paris, n’est pas plus pauvre avec 2,440 fr. d’or, qu’avec 1,000 piastres dans son pays.
Si donc nous voulons nous rendre compte de l’intluence que la baisse des changes a pu avoir sur les relations commerciales des Etats dotés de l’étalon d’or avec les pays monométallisles argent de l’Asie et de l’Amérique, il nous faut trancher préalablement celte question : l’argent, en Asie, au Mexique et ailleurs, a-t-il conservé son pouvoir général d’acquisition, ou bien a-t-il baissé de valeur vis-à-vis des marchandises dans la même proportion que vis-à-vis de l’or? Dans le premier cas, la baisse des changes sur l’Asie et autres pays d’argent est fatale aux grands pays de civilisation occidentale; dans le second, elle est indifférente, et n’a pas altéré les anciennes conditions de la concurrence internationale; il n’y a pas appréciation de l’or. Reste une troisième alternative : le pouvoir de l’argent, là où ce métal est seul en usage comme monnaie, a pu diminuer, mais dans de moindres proportions que sa valeur par rapport à l’or. S’il en est ainsi, la baisse des changes sur l’Asie a des conséquences atténuées, mais encore funestes pour la production des pays à étalon d’or.
A première vue, à ne consulter que les vraisemblances, il paraît difticile de croire que l’argent ait perdu sa valeur vis-à-vis des marchandises, parmi des populations aussi figées dans leurs coutumes que les peuples de l’Asie. Ce phénomène, chez des peuples qui n’ont jamais connu et employé que l’argent comme monnaie, se serait peut-être produit si l’argent était devenu beaucoup plus abondant dans la circulation ; mais, à supposer que cette loi économique pût fonctionner en Asie avec la même régularité et la meme ampleur que dans des sociétés économiques développées, il
DE LA MESURE DE LA VALEUR
fcUKlrait admettre que les importations d’arg-enl en Asie, en échange des marchandises exportées, oui éle assez abondantes pour remplir les canaux de la circulation, au milieu des masses profondes de la population asiatique, sans être détournées vers la thésaurisation. Ce n’est guère croyalde pour la plus grande partie du continent asiatique, et si la circulation monétaire a pu devenir plus abondante et plus facile dans certains pays, sur les côtes de l’Inde, au Japon, au Mexique, par exemple, il est cependant difficile de supposer que la l»aisse de valeur de la monnaie usuelle ait grandi dans les mômes proportions que sa baisse vis-à-vis de l’or, soit de 55 ®/o- Mais au lieu de discuter sur des probabilités, il est bien préféral)le de recourir aux faits ressortant des statistiques. Malheureusement, il n’est pas aussi facile de constater les prix dans l’Extrême- Orient qu’en luirope, oii les cours des marchandises en gros sont officiellement constatés ; les indices que nous pouvons recueillir sur le pouvoir d'achat de l’argent dans ces pays sont donc assez incomjjlets. Cependant on semble reconnaître unanimement en Angleterre que la puissance de l’argent n’a ].)as diminué en Asie. Pour les Indes anglaises, le fait est constaté par toutes les dépositions des fonctionnaires et négociants devant la Gold and silver Coynmission, instituée en 1880 par le gouvernement anglais pour procéder à une enquête sur la question monétaire. D’après M. Waterfiekl, secrétaire de Vladia Office, les marchandises ont baissé de prix plus que l’argent vis-à-vis de l’or ; la valeur de la roupie dans l’Inde aurait donc plutôt augmenté. Les négociants de Manebester appelés à l’enquête constatent également que la valeur on or des produits de l’Inde a baissé plus que leur valeur en argent; les prix en roupies auraient donc diminué, eux aussi, ce qui signifierait un accroissement dans le pouvoir de l’argent lui-même L L’accord est complet sur ce point, comme en témoignent aussi le Mémoire de M. Goschen (1883) et les discours prononcés à la Chambre des Communes, depuis une dizaine d’années, par les membres professant les opinions les [)lns opposées en matière monétaire En
^ Comple-rendti du Congrès monétaire international de 1889, p. 348 el s.
2 M. Jüglar, dans Y Kconomisle français dw 14 avril 1894, donne un tableau des prix de six grosses marcliandises dans Tfnde : coton, riz, blé, indigo, jute, semence de lin, entre 1873 et 1893. Il en ressort que les pri.x de ces produits ont eu, pendant cette période, des fluctuations d’une grande amplitude, pour des causes sj^éciales à cbaiiue marchandise, disette ou surproduction, particulicrement actives dans un pays où les moyens de communication sont encore peu développés. Mais aucun de ces six articles,
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adinellant même que l’argent eût subi quelque diminution de valeur dans ces contrées, il serait bien étonnant qu’il eût baissé vis-à-vis des marchandises en général dans la môme mesure que vis-à-vis de l’or, soit o5„/“; tous les documents protestent contre cette hypothèse. Or, si leyjî<>'c/irts«i</ de l’arg’ent n’a pas diminué
dans cette mesure, la dilférence du cliange avec les pays à étalon d’or produit les effets décrits plus haut; sur ce point, la contestation n’est pas possible.
Si nous consultons maintenant les tableaux du commerce extérieur pour les pays à étalon d'argent dans ces dernières années, où la baisse de l’argent s’est énormément accentuée, surtout à partir de la suspension de la frappe dans l’Inde (juin 1893), nous constatons un accroissement continu, non seulement dans les exportations, mais môme dans les importations. C’est là un signe non équivoque de progrès économique et de prospérité matérielle pour les vieilles contrées de l’Asie; mais l’augmentation du chiffre des importations ne vient-elle pas contredire la théorie précédemment développée, dans l’une au moins de ses conclusions?
11 le semble, à ne s’arrêter qu’à la surface des choses ; mais si nous consultons les rapports des agents diplomatiques et consulaires en Extrême-Orient, nous trouvons l’explication de ce phénomène. Les causes de l’accroissement du chiffre apparent des importations sont multiples. C’est d’abord, et surtout, la hausse des prix des marchandises européennes, estimées parla douane chinoise ou japonaise en taëls ou en yen, hausse qui résulte nécessairement
sauf le jute, n’a subi, eu 1892 et 1893, une hausse de prix quelque peu stable par rapport à 1873. Il me semble impossible d’en tirer une conclusion générale dans le sens d’un abaissement du pouvoir de la roupie, étant donnée surtout la base étroite de cette statistique. D'autre part, les Index Niimbers dressés par le Soelbeer (Matéidaux, p. 81) pour sept marchandises dans l’Inde entre 1870 et 1881, accusent une baisse de prix sur le riz, le blé, le coton, riuiile de ricin et la graine de lin, et une hausse sui* le jute et les peaux, par rapport aux prix moyens de 1865-1869.
Pour la Chine, M. Goebel, consul général de Belgique à Shangaï, s’exprime ainsi dans un rapport (Recueil consulaire de Belgique^ 1894, p. 454) : « La baisse de l’argent (ou la hausse de l'or) ne touche que très peu jusqu’ici les trois ou quatre cent millions d’habitants de l’empire chinois. Ceux qui achètent des marchandises étrangères sont fort surpris, sans doute, de devoir les payer beaucoup plus cher. Ceux qui vendent à l’intérieur, aux Européens, des cocons de soie ou du thé, acceptent encore, ou peu s’en faut, la piastre mexicaine au taux antérieur ». Pour le Japon, M. le clP** de Waepenaert, vice-consul de Belgique «à Yokohama, constate également que la monnaie nationale n'a pas perdu sensiblement de son pouvoir libératoire à rinlérieur (lu pays (Recueil consulaire, 1895, p. 242).
DE LA MESURE DE LA VALEUR
de la baisse de l’argent vis-à-vis de l’or ; les chiffres des importations se rapportent en effet à des valeurs, et non à des quantités, de sorte qu’à une valeur plus grande peut correspondre, en réalité, une quantité plus faible de marchandises importées. D’autre part, certains produits, comme le coton brut, le pétrole, etc., restent indispensables aux Asiatiques, et l’importation des machines, des matières premières telles que le coton et le fer, augmente môme au Japon, attestant ainsi le développement industriel de ce pays. Mais pour les produits fabriqués, l’importation se restreint. S’il s’agit de marchandises qui ne rencontrent pas de concurrence indigène, les prix s’élèvent d’une manière parfois exagérée, et il peut en résulter que la consommation se resserre. .Ailleurs, les importateurs européens, pour ti'ouver l’écoulement de leurs marchandises, sont obligés de renoncer à tout bénéfice, ou môme, si une nouvelle baisse de l’argent vient les surprendre quand ils ont fait leurs approvisionnements, de vendre à perte. Une hausse de l’argent facilite au contraire cet écoulement, comme on en a eu la preuve irrécusable en 1890, lorsque \e Shcnna?i Bill fit liausser momentanément la valeur de l’argent par rapport à l’or ; les exportations européennes en Asie reçurent alors une impulsion que constatent les documents anglais et les statistiques.
.Mais si la baisse de l’argent continue, l’industrie japonaise, qui a pris déjà un beau développement, et l’industrie des Européens en Chine, qui commence à s’acclimater, pourront un jour repousser victorieusement les produits étrangers, et nos exportations de mousseline de laine, celles des fils fins et des tissus de coton de Manchester, se trouveront sérieusement menacées. L’industrie du coton, favorisée par la différence d’étalon, grandit tous les jours au Ja[)on, en Chine môme, tandis que celle du Lancashire languit déjà faute de débouchés; c’est ce que les .Anglais appellent « the handicapping of the Lancashire manufactures ». Mais nous ne sommes encore qu’au début d’une ère nouvelle de concurrence universelle dans la production industrielle. Le siècle qui va s’ouvrir verra l’industrie européenne et l’industrie américaine aux prises avec celle d’immenses contrées en Asie, peut-être môme en Afrique, qui l’ccèlent des forces économiques inconnues ; et si ces contrées conservent l’avantage non seulement de la richesse des ressources naturelles et du bas prix de la main d’œuvre, mais aussi de la différence du change, c’est-à-dire du bas prix de leur monnaie
DE LA MESURE DE LA VALEUR
évaluée en or, il est permis d’envisager l’avenir avec inquiétu-
(^) Tableau du commerce extérieur des pays à monnaie d'argent depuis 1889
yen=23gr96 d’argent fin< 69.307 55.792 78.738 90.405 89.712 113.246
ou 5 fr. 39 au pair) (
Chine /
(lOOOtaôls) ) Import. 110.764 127.093 134.004 135.101 151.362 .
(1 taëlIIaiIvwan = 37gT.02\ Export. 96.748 87.144 100.948 102.584 116.632 d’arg. fin, ou 8 fr. 22 au pair) (
Indes anglaises
terre et par mer, sans les métaux précieux)
Bulletin de statistique du Ministère des Finances, juillet 1894, ]}. 97 : « Il semblerait que, les marchandises importées cette année (1893, en Chine) figurant dans le tableau du commerce extérieur pour une somme plus considérable que les marchandises importées en 1892, la quantité des importations se soit accrue d'une année à l'autre; il n'en est rien; bien au contraire, les quantités importées ont plutôt diminué, mais la baisse de l'argent a été si sensible que les prix payés à l’étranger en valeurs chinoises ont été majorés dans une proportion qui suivait les variations du change ».
Uapport de M. Goebcl, p. 456 : « Ensuite et surtout, le prix des marchandises importées d'üccident, ici établi en taëls, a subi en 1893 une si rapide augmentation, en raison de la dépréciation de l'argent, qu'à des valeurs plus grandes correspondent en réalité des quantités plus i^etites ». M. Goebel constate, en efTet, que si le produit des droits à l'exportation augmente en Chine, au moins depuis 1892, celui des droits à rim])ortation diminue ;
(1,000 laëls). Droits à l'exportation. 6,120 5,495 5,694 5,900
Droits à l'importation. 14,277 13,355 12,490 ?
Rapport de M. Loumyer, ministre de Belgique en Chine {Recueil consulaire, 1894, p. 154) ; « Pendant l’année 1893, l'importation étrangère a diminué dans une certaine mesure, et l'on pourrait s'étonner qu’en présence de la baisse de l'argent, qui est la cause principale, sinon la seule, de ce déclin, les produits européens trouvent encore à se vendre en Chine; mais certains d'entre eux sont et seront, pendant de longues années encore, indispensables aux Chinois.il y a eu diminution surtout sur les articles de coton et de laine et sur les métaux, tandis que l'importation du pétrole, du sucre et du coton brut ont augmenté ».
Rapport de M. le Ch«^'* de Waepenaert, vice-consul de Belgique à Tokobama [Recueil consulaire , 1895, p. 241) : « Si la somme globale des importations de l'année 1893 et des huit premiers mois de l’année 1894 n'a pas été affectée par la baisse subite dont fut atteint l’argent en août 1893, on ne peut pas en dire autant des intérêts pécuniaires des firmes commerciales s'occupant d'importation, car, quoique les stocks s’écoulent lentement, les prix réalisés sont de nature à faire subir des pertes considérables à ceux qui ont i^assé leurs ordres en Europe et en Amérique au moment de la dernière crise. D’autre part, les besoins en matières premières destinées à la consom-
Japon
(1000 yen)
Import. 66.042 81.670 62.881 71.277 88.257 117.481
(Commerce extérieur par
/b.uuu 73.673 108.575 104.870 112.227
DE LA MESURE DE LA VALEUR
Indépendamment du préjudice qui résulte, pour les pays à étalon d’or, de la baisse du change sur les pays qui ont la monnaie d’argent, le commerce international souffre des fluctuations continuelles du change, dues à celles des cours de l’argent, à cause de l’incertitude qu’elles Jettent dans les transactions. Un envoi de blé asiatique est fait en Evirope ; le bateau qui l’apporte n’est pas encore arrivé à destination, quand une nouvelle baisse d’argent et du change vient surprendre le marché. La marchandise est donc dépréciée dès son arrivée; un nouveau cours, plus bas que celui sous la foi duquel elle a été e.xpédiée, l’accueille en Europe; les acheteurs attendront l’arrivée d’un nouveau convoi pour profiter de la
nialion industrielle de l'emx^ire sont si importants et si nécessaires que, malgré la moins-vaine du métal blanc, les commandes ne font que s’accroître ». — P. 251 ; « Si le total des importations s’est accru invariablement, leur asy^ect a changé, en ce sens que rimporlance resj^ective des articles d'importation s’est modifiée; en d'autres mots, le Japon n'achète plus autant d’articles fabriqués, proportion gardée avec le total des importations, mais achète plus de matières premières pour son industrie (coton brut» sucre brut, fers, etc.) ». — P. 242 : « Nous avons donc vu que cette baisse de l'argent est de taille à préjudicier gravement aux intérêts des maisons d'importation ; il en est tout autrement de celles qui se livrent aux exportations, j^our qui elle constitue, au contraire, une véritable i:)rime. Aussi la y^lus grande activité règne-t-elle, en ce moment, dans les ventes de soie, de thé, de riz, etc., car il ne faut j^as y^erdre de vue que la baisse de l'argent en barres et la hausse du change sur l'étranger sont en rapport direct, et que plus cette hausse est imy^ortante, plus le bénéfice f)Our le producteur et le vendeur indigène est grand, bien entendu dans l'hypothèse, comme c'est le casait Japon, où la monnaie nationale n'a perdu sensiblement de son yDoiivuir libératoire à l'intérieur du pays. Ou peut dire que, dans l'espèce, le cours du change agit comme un véritable baromètre du chiffre de l’exportation et de la progression industrielle ». — Le meme rapport constate l'inUpence du cours du change sur les exportations de soies brutes en France; la progression est continue, sauf diminution très notable en l’année 1890, qui est celle où l'argent a haussé à la suite du Shei'man Bill, 'Les chiffres totaux du commerce extérieur de la France avec le Japon accusent le meme phénomène.
Rapport de hi. Jules Adam, détaché au consulat de France à A'okohama [Rapports commerciaux, 1894, no 282, pp. 4 et 5) : « La baisse graduelle du change résultant de la dépréciation de l'argent rend les affaires de y:)lus en plus dilTiciles pour les Européens établis au Japon, mais elle profite par contre aux indigènes, qui peuvent y^roduire il meilleur marché. En effet, le négociant européen est obligé de majorer le prix des articles qu’il reçoit d'Europe, au fur et à mesure de la baisse du yen d'argent; mais cette majoration, si elle correspond exactement avec le cours de l’argent, devient anormale, étant de 30 et le met dans la nécessité d'arrêter les affaires, ou de vendre h perte s’il persiste à vendre au même y:>rix. Aussi les yiroducteurs jay^onais, profitant de cet état de choses, sont-ils aujourd'hui y:>lus h même qu' autrefois de lutter avec les négociants euroy:>éens en ce qui concerne les articles fabriqués à l'étranger, car la main-d’œuvre, les matières premières et les frais généraux ne coûtent pas bien cher ici, et ils se contentent d'un bénéfice moindre ».
Rapport de M. de Lucy-Fossaricu, vice-consul de France au Japon Rappoi'ts commerciaux, 1895, 261, p. 5) : « Comme on pouvait le prévoir, la bais.se de l’argent a
DE LA MESURE DE LA VALEUR
baisse, si l’importateur ne veut pas diminuer immédiatement son prix, et la cargaison ne pourra se vendre qu’à perte. Le commerce international devient ainsi un pur jeu de hasard, une spéculation dont le succès dépend non seulement des quantités disponibles de la marchandise, mais aussi des cours de l’argent et du change, dont les fluctuations sont aussi subites qu’iniprévues. Aussi les gros négociants de l’Extrème-Orient ne peuvent plus faire d’approvisionnements, et les achats ne se font que sur ordre télégraphique.
La dilférence d’étalon, et l’abaissement du change sur les pays à étalon d’argent, ont encore d’autres conséquences sur les relations internationales, yàutant la baisse de l’argent par rapport à l’or
plutôt stimulé rexportation... Quant aux importations, auxquelles, d’après les pronostics basés sur les principes économiques universellement admis, la dépréciation de Tardent aurait dii porter un coup fatal, elles ont, comme on Ta vu, augmenté de 10 millions et demi de yen. Et cette augmentation n’a pas porté seulement sur des articles provenant, comme le riz, le coton et le sucre, de pays faisant, comme le Japon, un usage exclusif de l’argent ; les machines, les produits chimiques, le fer, le pétrole, les tissus indiquent une progression qui, pour chacun de ces articles, se chiffre par centaines de mille yen.... Cependant, il convient d'observer que, si le volume des importations a augmenté dans d’aussi notables proportions, malgré les conditions adverses du marché de l’argent, ce qui dénote d'ailleurs une grande prospérité au Japon, les importateurs étrangers ont vu leurs bénéfices réduits à l’extrême minimum, quand ils n’ont pas eu à subir même des pertes plus ou moins sérieuses ». — Tout est à lire dans ce rapport si complet et si instructif sur le Japon en 1893. On y voit les Japonais s’affranchissant de l'intermédiaire onéreux des importateurs étrangers, s’efforçant de créer de nouveaux débouchés à leur commerce, montant des (ilatures de coton, qui dé\'ersent une partie de leur production sur la Chine et ailleurs : « A Singapore, l’invasion des produits japonais similaires aux produits européens, favorisée par la baisse persistante de l’argent, a pris de telles proportions, que la presse anglaise locale prévoit une révolution dans le commerce de cette région » (p. 67). L'exportation des produits des nouvelles industries japonaises s’est élevée de 5,121,000 yen en 1892, à 8,958,000 yen en 1893.
Rapport de M. de Bérard, consul de France aux îles Philippines {liappoi^ls commerciaux^ 1895, no 236, p. 3) : «... la question des changes sur l'Europe et sur les pays qui sont en relations d'affaires a^’ec ces îles a atteint un degré d’intensité terrible pour bien des intérêts... Pour les articles de provenance étrangère, la proportion ^de la majoration des prix) est encore plus énorme, puisque la piastre n’est eStimée que 3 fr. 05 depuis le commencement de l’année 1894. Aussi voit-on quantité d'objets pour ainsi dire sans valeur, atteindre des prix quatre, cinq, six fois plus élevés qu'en Europe, selon que le besoin s’en fait plus ou moins sentir ». Rapport de 1895, n. 262, p. 12 : « Il est certain que les cours du change ont contribué à cette augmentation (des exportations) en partie, si ce n’est complètement, comme le croient quelques-uns ».
Ra]q)ort de M. Gués, vice-consul de France, à Bouchir (Perse), commer-
ciaux, 1894, n. 174, p. 3) : « Cette diminution, qui porte en grande partie sur le commerce d’importation, est attribuée, dit-on, à trois causes... 2^ à la dépréciation de l'argent ».
Rapport de M. de Mola, consul de Belgique à Mérida (Mexique) [Recueil consulai}'e ,
DE LA MESURE DE LA VALEUR
est favoral)le aux producteurs des pays monométallistes argent, autant elle y est nuisilde à l’Etat et aux sociétés qui ont des dettes vis-à-vis des pays à étalon d’or. La perte au change, si elle est de 55 ®/o ’^dent aggraver d’autant le poids de cette dette extérieure; et c’est ainsi que l’Inde, qui a une dette de plus de 100 millions de livres vis-à-vis de l’Angleterre, succombe sous le poids de cette surcharge. L’exposé des motifs du budget de l’Inde pour 1894-95 estime au cliillre fabuleux de 102 millions de roupies l’ensemble des dépenses de change qui pèseront sur ce budget L Un denier de baisse sur la roupie et sur le change coûte, d’après sir Barbour, 30 millions de l’oupies au Trésor indien Un pays comme ITnde, qui a une forte dette extérieure, est donc intéi'essé, en tant qu’Etat, à la disparition de cette perte sur le cliange, et les indigènes, qui en proOtent comme producteurs, en pâtissent comme contribuables. Le budget indien est en déficit depuis que la baisse de l’argent a franchi ses dernières étapes : 11 millions de roupies en 1892, 18 millions en 1893; aussi a-t-il fallu établir un droit à l’importation de 5 ®/o ‘-^6 la valeur des marchandises, môme sur les cotonnades anglaises.
Enfin le fonctionnaire colonial, le capitaliste qui a lancé une entreprise en Asie, voit ses économies ou ses bénéfices capitalisés fondre comme neige, dès qu'il veut les réaliser pour les transporter dans la mère-patrie
1894, ji. 352) : « Le cours élevé du cliange, auquel j'ai fait allusion plus haut, et qui fut déterminé par la baisse de rargcnt (en 1893), aurait eu de fâcheuses conséquences, si une sage prévoyance n'eût prévenu ses effets désastreux. Le commerce d'importation de cette localité vit d'un moment à l'autre tous scs calculs trompés : la dette extérieure s’éleva h un taux auquel on ne pouvait s’attendre, et les marchandises importées avaient déjà été réalisées en partie à des prix incompatibles avec le cours du change (196 à20Go/o). 11 se produisit, par conséquent, une crise, qui sc serait changée en panique, sans l’alliance du groupe de commerçants, alliance dont le but était d’augmenter le prix des marchandises et de suspendre les demandes à l'étranger ».
Les rapports des consuls anglais, cités par M, Poinsard {La question moiiétaire^ p. 90 et s.), sont conçus dans le mémo sens.
^ Bulletin de slalislique du Ministère des FinanceSj juin 1894, p. 676.
2 hL, avril 1893, p. 442.
3 RapportdeM. de Béravd, consul de France aux lies Philippines commer-
ciaux, 1895, no 236, p. 3 et 4) : « La i)opulation européenne des Philippines se compose, en majeure partie, de fonctionnaires cl de militaires, qui tous sont obligés d'envoyer en Espagne une portion de leur trailement ou de leur solde, soit pour leurs familles, soit pour d'autres obligations. Il est facile de se rendre compte du préjudice «jui est porte aux uns et aux autres par suite de l’abaissement de la valeur de la piastre,
DE LA MESURE DE LA VALEUR
La situation actuelle des pays monométallistes argent vis-à-vis des Etats qui ont l'étalon d’or était exactement la nôtre vis-à-vis de l’Angleterre (toutes proportions gardées), à l’époque où l’argent librement admis à la frappe avait, par suite de sa dépréciation audessous du rapport 15 1/2, chassé en grande partie l’or de notre pays, c’est à dire jusqu’en 1850. Les prix en France se réglaient alors sur la monnaie d’argent, seule en circulation, et le change avec d’Angleterre nous était constamment défavorable, au-delà du point de sortie de l’or ou gold g)oint, parce que notre monnaie usuelle d’argent, sur laquelle se réglaient les prix et les cours du change, était légèrement dépréciée par rapport à la monnaie d’or anglaise. Ainsi, le pair pour le change sur l’Angleterre étant 25fr.221/2pourunelivresterling, etles^o/rfjt>oe/?i6-étant25fr. 12 1/2 et 25 fr. 31 1/2 (llaupt), le change, de 1820 à 1850, oscillait entre 25 fr. 15 et 25 fr. 95, se tenant presque constamment au-dessus du pair, et môme du gold point de sortie, à cause de la prime sur l’or, qui, dans ces chiffres, figure généralement pour 0,25 à 0,30 centimes. C’était là, sans doute, une situation fâcheuse pour le commerce entre les deux pays, à cause des incertitudes qui résultaient des variations du cours de l’argent, rejaillissant sur le cours du change; fâcheuse surtout pour ceux qui avaient des paiements à faire en Angleterre, c’est à dire pour les importateurs de marchandises anglaises ; mais avantageuse en revanche aux producteurs français, protégés par cette barrière contre la concurrence anglaise sur le marché intérieur, et favorisés par le change dans leurs exportations en Angleterre.
Cet état de choses cessa naturellement, lorsque ce fut au tour de l’or de subir la baisse. Nous eûmes alors l’étalon d’or comme étalon usuel, puisque la monnaie d’or avait remplacé l’autre dans la circulation, et nous nous trouvâmes de j^air avec l’Angleterre, les deux pays ayant une monnaie de même métal librement frappée, également dépréciée, par rapport au métal argent, au-dessous du rapport 15 1/2. Aussi, après 1850 et jusqu’en 1870, notre change avec l’Angleterre, sans se fixer d’une manière constante dans les limites des gold points, se maintint très généralement favorable,
et de l'augmentation des prix de tous les articles d'importation nationale ou étrangère ». Aux Indes, le Trésor supporte une indemnité de change, pour les officiers et fonctionnaires civils, fixée à 5 millions de roupies pour 1893.
172 DE LA MESURE DE LA VALEUR
de 24 fr. 90 à 25 fr, 50. C’était le renversement de la situation antérieure
II. Change avec les pags à étalon d’argent qui ont susjoendu la
frappe de l'argent.
Quand un Etat bimétalliste suspend la frappe, et que, grâce à sa situation de créancier des autres pays, il parvient à garder ses deux monnaies en circulation, au pair par conséquent, il peut, le jour où il le faut, payer en or ses créanciers du dehors, et quand par hasard quelques exemplaires de sa monnaie d'’argent se trouvent égarés à l’étranger, ils s’y vendent, malgré la baisse de leur valeur métallique, au même prix que les espèces d’or, sauf une différence pour les frais de rapatriement. Ces frais grèvent nécessairement la monnaie d’argent, puisque celle-ci ne peut être utilisée pour sa valeur monétaire artificielle que dans son pays d’origine, tandis que la monnaie d’or, grâce à sa valeur pleine, peut être fondue à l’étranger, et employée comme monnaie internationale. La différence de prix entre nos écus et nos pièces d’or, en Angleterre ou ailleurs, peut même être assez sensible chez les changeurs, à cause de la difficulté de renvoyer en France des quantités de monnaie d’argent assez considérables pour cpie l’opération ait une importance suffisante. Cependant la perte sur les écus français ne peut jamais atteindre celle que subit la monnaie d’ai'gent des pays dont il me reste à parler.
Certains pays où fleurit le bimétallisme incomplet, après s’être dépouillés de leur or pour payer leurs créanciers étrangers, ont pu néanmoins conserver leur monnaie d’argent, et tendent môme à en augmenter la quantité, par une frappe sur laquelle le Trésor réalise des bénéfices apprécial)les. Tel est le cas pour l’Espagne, qui n’a plus d’or en circulation, et n’en conserve que dans les caves de la Banque, où il reste rigoureusement enfermé, la Banque ne remboursant ses billets qu’en argent. Là, l’étalon en usage, celui qui
' Gf\ .liiglar. La question monétaire^ Journal de la Société de statistique, août 1874. — M. Goschen, dans sa Théorie des changes étrangers^ parue pour la première fois en 1861, avait, dès cette époque, rnis en lumière ce phénomène d’écarts anormaux du change en dehors des gold i)oinls. Il avait très bien montré que ces écarts sont dus à la dépréciation de la monnaie d-un pays vis-à-vis de celle de l’autre, en analysant l’intUiencc du cours de l'argent sur le change entre Londres et Hambourg, à une époejue où cette dernière place avait l’étalon d’argenl.
DE LA MESURE DE LA VALEUR
règle les prix courants, est l’étalon d’argent. Mais, comme la frappe de l’argent pour le compte du public y est suspendue comme en France, le change international ne s’y trouve pas dans les mêmes conditions qu’au Mexique. Le change de Paris sur Madrid, pour un effet q;- vue de 500 pesetas, dont le pair est 500 fr., au lieu d’être à 225 fr., suivant le cours actuel de l’argent (perte 55 0/0), est à 450 fr. environ. La baisse dépasse le gold point (494 fr. 80), ce qui est un signe de la dépréciation de la monnaie espagnole, mais elle est loin d’atteindre le taux où elle se fixerait pour un pays admettant la frappe liljre de l’argent.
L’explication en est très simple. Si un Français doit 500 pesetas à un l^ispagnol, il n’a pas la ressource, pour se libérer, d’acheter un lingot d’argent pur pesant 2 kilos 250 au prix de 225 fr., et de l’expédier à la Monnaie de Madrid pour en tirer 500 pesetas. 11 lui faut se procurer non pas de l’argent, mais de l’or ou de la monnaie espagnole. Or, la monnaie d’argent espagnole lui coûte, en monnaie française, aussi cher que l’or, sous la déduction de la perte de cette monnaie vis-à-vis de l’or, et cette perte n’est plus déterminée par celle du métal argent, depuis que la communication entre la monnaie et son métal a été rompue par la suspension de la frappe.
Quelle est donc la cause qui agit sur la dépréciation de la monnaie d’argent en Espagne, c’est-à-dire qui détermine une prime sur l’or? C’est la balance des paiements avec l'étranger. Si l’Espagne avait de For à volonté pour payer ses créanciers, le change de I^aris sur Madrid n’oscillerait autour du pair que dans la limite des gold points. Mais l'or, quand il devient rare en Espagne par l’effet d’une balance défavorable avec l’étranger, commence à avoir \ine prime, et cette prime augmente à mesure qu’il se fait plus rare, et que les besoins pour les paiements à l’extérieur deviennent plus pressants. La monnaie d’argent se déprécie donc de plus en plus, et le change espagnol à Paris peut ainsi tomber à 450 fr.,pour un effet dont le pair est 500 fr. Si Madrid devenait créancier, l’or y retournerait, la prime diminuerait, et le change tendrait à rentrer dans ses limites normales. Si, au contraire, Madrid s’obère de plus en plus vis-à-vis de l’étranger, l’or est toujours plus recherché, car il en faut à tout prix pour effectuer les paiements nécessaires au dehors; sa prime augmente, le change espagnol continue à baisser à Paris, sauf à se relever après les époques de grosses échéances.
DE LA MESURE DE LA VALEUR
Les oscillations du change n’ont même plus, comme dans le régime précédent, un point d’équilibre mobile, un pair variable suivant le cours du métal argent, autour duquel les variations se produisent dans les bornes des bullion jjoints. Elles sont ici purement arbitraires. Cependant elles ont encore quelques limites, car, quand elles ont franchi le point de sortie de l’or, elles trouvent plus loin, beaucoup plus loin, le point de sortie de l’argent, audessous duquel le change ne peut tomber, tant qu’il reste de l’argent dans le pays. Ce point de sortie de l’argent, c’est le prix môme du métal argent, diminué des frais de transport dans le pays créancier. Quelle que soit l’intensité des besoins d’or, la baisse du change espagnol ne saurait dépasser ce point.
Si, par exemple, la prime de l’or à Madrid devenait tellement forte que le change avec la France tombât à 225 fr., il ne pouri’ait descendre au-dessous, tant que l’argent ne baisserait pas luimême au-dessous du cours de 100 fr. le kilo. Le débiteur espagnol qui doit payer 225 fr, à Paris achètera bien à Madrid une traite de cette somme sur Paris au prix de 500 pesetas, mais il n’en donnera pas plus, parce que 500 pesetas en monnaie d’argent, s’il les envoie en paiement, valent en France 225 fr. comme simple lingot. Il ne consentira donc à payer une traite de 225 fr. que 500 pesetas au maximum, plus une petite dilTérence représentant les frais de l’envoi de l’argent, qui lui sont épargnés s’il paie par voie de remise. C’est donc à partir de ce point que commencerait l’exportation de la monnaie d’argent espagnole. Si le change tombait à 225 fr. moins les frais d’envoi, et que l’Espcigne continuât à être dél)itrice de l’étranger, sa monnaie d’argent partirait, et devrait être renqjlacée par du papier-monnaie, inconvertible même en argent.
C’est ainsi que les pays obérés se vident de leur monnaie d’argent comme de leur monnaie d’or, quand leur situation empire, et que la prime sur l’or s’élève jusqu’au point ou la dépréciation de la monnaie d’argent coïncide avec celle du métal même. En Italie, la monnaie d’argent n’a pas attendu ce moment pour s’enfuir, parce que les autres Etats de l’Union latine étaient là pour la recueillir au pair de l’or. Mais ailleurs, il y a, pour tout pays dont le régime monétaire est composite, une période de transition oii il reste muni de sa monnaie d’argent seule, en attendant qu’il rappelle â lui sa monnaie d’or, ou qu’il laisse s’enfidr l’argent lui-
DE LA MESURE DE LA VALEUR
même pour tomber dans le régime du cours forcé. A mesure que la valeur de l’argent s’abaisse, la condition des espèces d’argent se rapproche de plus en plus de celle des assignats de papier, et les chances d’exportation de cette monnaie s’éloignent. 11 est donc fort possible que les Etats qui ont su jusqu’ici la retenir, continuent à la conserver, et que, pour eux, la période transitoire entre la circulation au pair et le régime du papier-monnaie se prolonge indétiniment. On peut voir d’ailleurs des Etats émettre des billets inconvertibles en or ou en argent, avant même la disparition de la monnaie d’argent.
La situation de l’Inde anglaise, depuis la suspension de la frappe en 1893, est semblable à celle de l’Espagne, avec cette seule différence, sans conséquences pratiques, que l'or n’y a jamais circulé réellement comme monnaie nationale. Cependant l’Inde peut être classéeàbon droit, depuis juin 1893, parmi les pays de bimétallisme incomplet, parce qu’un rapport légal de la roupie y a été fixé, sinon avec une monnaie d’or indigène, au moins avec la monnaie d’or anglaise. D’après la loi Herschell, 1 roupie = 1 sh. 4 d., ou 15 roupies = ^ 1 ; c’est un rapport de 1 à 21,90, la livre anglaise pesant 7 gr. 323 d’or lin, et la roupie 10 gr. 693 d’argent fin. Mais, de même qu’en Espagne le rapport légal, 20 pesetas d’argent =20 pesetas d’or, n’empêche pas les pesetas d’or d’avoir une prime à cause de leur rareté, de même aux Indes la roupie n’a pu se maintenir au pair légal 1 sh. 4. Sans doute, la suspension de la frappe a eu pour effet de soutenir sa valeur monétaire, et de l’empêcher de tomber au niveau de celle du métal argent. Aujourd’hui, une partie de la valeur de la roupie est artificielle, car sa valeur monétaire est supérieure à sa valeur métallique. La roupie, dont la valeur au pair avec notre inonnaie d’argent serait 2 fr. 38, vaut actuellement, comme lingot, i fr. 06, puisque l’argent vaut 100 fr. le kilo. Mais elle vaut un peu plus comme monnaie, car le change indien à Londres est à 1 sh. /O 3/8, soit 1 fr. 30. Ce cours est cependant inférieur, au-delà du bullion ])oint, au pair établi par la loi : 1 sh. 4, ou 1 fr. 68. Ce fait, imprévu du gouvernement indien, qui avait cru, par la suspension de la frappe et l’établissement d’un rapport légal, assurer aux Indes la fixité de la valeur de la monnaie d’argent par rapport à la monnaie d’or, comme en France, en Allemagne, en Hollande ou aux Etats-Unis, peut s’expliquer de deux manières. L’Inde a sans doute plus de
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dettes que de créances sur l’étranger, et doit faire ses paiements en or. Ou bien le métal argent continue à être envoyé en paiement par les débiteurs de l’Inde, pour être frappé par les rajahs, ou circuler en lingots comme en Chine. Ce qui semble confirmer ce point de vue, c’est que les importations d’argent aux Indes augmentent, au lieu de diminuer, depuis la fermeture de la Monnaie *. Un débiteur de l’Inde en Europe n’achète donc pas un Council Draft au cours de I sh. 4, s’il peut encore payer en métal argent au cours de 10 p. par roupie, et l’on peut s’étonner plutôt que les traites sur l’Inde restent au cours de 1 sh. /O 3/8, dont l’élévalion semble indiquer que les paiements en métal rencontrent aujourd’hui quelques difficultés.
Les pays à étalon d’argent où la frappe de l’argent est suspendue, comme l’Espagne et l’Inde, ont, avec les pays à étalon d’or, un change moins bas que si le métal blanc était admis chez eux au libre monnayage. Cependant leur chabge est loin du pair encore, et cet écart pèse lourdement sur les finances publiques, comme surcharge de la dette extérieure. D’autre part, si la monnaie d’argent n’y a pas perdu sa puissance générale dans la mesure où elle a baissé de valeur par rapporta l’or, la diltérence du change agit aussi chez eux, bien que dans de moindres proportions, comme prime à l’exporlalion et obstacle à l’importation. Ainsi les vins d’Espagne se trouvent favorisés, dans leur concurrence avec nos vins du Midi en France et à l’étranger, par la baisse du change espagnol, qui force nos viticulteurs à abaisser leurs prix. Cependant il faut reconnaître que depuis 1891, si les importations en Espagne ont diminué, les exportations ont également fléchi.
Aux Indes anglaises, la baisse du change est toujours suffisante pour encourager l’exportation dans les pays à étalon d’or; mais à l’égard des autres pays de l’Extrême-Orient, qui admettent librement l’argent comme monnaie, les exportations de l’Inde se trouvent gravement afl’ectées par la suspension de la frappe, qui a amené un renchérissement de la roupie; aussi les exportations d’opium, de coton brut et de filés en Chine ont-elles diminué. On a là un exemple intéressant de relations entre deux pays ayant l’un et l’autre l’étalon d’argent, mais dans des conditions différentes. A
1 Bulletin de statistique du Ministère des finances, octobre 1893, pp. 533 et 53^4 * juin 1894, p. 677, ’
l’égard de la Chine et du Japon, l’Inde anglaise se trouve, au point de vue de ses exportations, dans des conditions de meme nature, sinon de même gravité, que les pays à étalon d’orC