LE BIMÉTALLISME INTERNATIONAL
En matière économique, les questions d’art touchent de si près aux théories de science piu'e, qu’il est bien difficile de traiter les unes sans les autres ; et puisque ce problème du bimétallisme international se présente sur mon chemin, je ne chercherai pas à l’éluder. .Mais au lieu de rester dans les régions sereines de la spéculation, nous tombons ici en pleine mêlée, au milieu d'intérêts antagonistes passionnément défendus. La ceilitude, que nous avons toujours quelqu’espoir d’atteindre dans le domaine de la théorie abstraite, nous écliapfie dès que nous cherchons à prévoir un résultat, à cause de l’extrême complexité des causes agissantes. La tâche est d’autant plus délicate, qu’il faut ici veiller attentivement sur soi-mème; se garder contre les éblouissements de l’imagination et les entraînements de la discussion; observer toujours cette modestie qui inspire le doute scientifique, exclut le dogmatisme, et interdit le dédain des opinions d’autrui. C’est à cette condition seulement que l’on peut conserver le sens critique, et mettre de son coté les chances de découvrir la vérité.
Je me suis étendu sur la crise qui sévit un peu partout depuis île longues années : baisse progressive des prix, et difficulté croissante pour les producteurs de trouver l’écoulement de leurs ))roduits à un taux rémunérateui* ; tendance générale des divers pays à s’isoler au point de vue économique par des mesures artificielles de protection; aggravation des charges pour les Etats
DE LA MESURE DE LA VALEUR
débiteurs, banqueroutes totales ou partielles diminuant le portefeuille des créanciers étrangers. Ce malaise général en Europe, avoué par les hommes d’Etat, est attribué en grande partie à la rupture de l’ancien équilibre 15 1/2 entre l’or et l’argent, et à l’appréciation de l’or qui se manifeste dans beaucoup de pays. De là l’idée d’une entente internationale entre l’Allemagne, l’Angleterre, les États-Unis, la France, et tous les autres Etats qui voudraient y adhérer, en vue de rendre à l’argent, par le libre monnayage, son ancienne valeur relativement à l’or, et, avec elle, son ancienne fonction de monnaie universelle; chaque État devant rester libre de garder ses types monétaires, sous la seide condition d'observer toujours entre les deux monnaies un certain rapport fixé par la convention internationale, sans être aucunement obligé de recevoir les monnaies des autres Etats adhérents à la convention Ce vaste projet ne peut plus être traité aujourd’hui comme le reve cliimérique de quelques esprits téméraires; il est appuyé par un parti puissant dans les grands pays d’Europe et d’Amérique, il gagne tous les jours du terrain, occupe les discussions parlementaires, et le mouvement est si violenj:, que la réunion d’une nouvelle conférence monétaire internationale, invraisemblable si l’on se rappelle les avortements répétés des précédentes en 1878, 1881 et 1892, parait aujourd’hui possible et même probable. Peutêtre s’exagère-t-on de part et d’autre l’importance de cette question monétaire, les bienfaits ou les maux qui résulteraient d’une réhabilitation du métal blanc par la reprise de la frappe. Maisi qui peut le dire en toute certitude? ^
Quoi qu’il en soit, la question vaut la peine d’être étudiée. En adniettant que les grandes puissances parviennent à s’entendre pour ouvrir sans restriction leurs Hôtels des Monnaies à l’argent comme à l’or, il faut nous demander ; 1" si elles pourraient relever
^ V. le projet do convenlioa bimétallique présenté par M. Cernuschi à la Conférence de 1881 et au Congrès monétaire de 1889, dans le Compte vendu de ce dernier Congrès, p. 257.
2 Les économistes qui s’attachent à l’étude des questions monétaires sont facilement enclins à en grossir la portée. M. Shaw, dans son savant traité sur V Histoire de la monnaie (p. 33), considère l'introduction de la monnaie d'or au xm® siècle comme une révolution plus féconde en conséquences pour la civilisation européenne que la Renaissance ou la Réforme. Si nos devanciers ont eu le tort de négliger complètement le côté économique de I histoire, il faudrait nous garder nous-mêmes d’attribuer à tous les grands faits historiques, à toutes les révolutions, des causes d’ordre matériel.
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par là la valeur de l’argent vis-à-vis de l’or jusqu’au rapport commun qu’elles adopteraient pour les monnaies, et si elles pourraient assurer la fixité de ce rapport; 2" quelles seraient les conséquences probables de celte fixité, particulièrement sur la fonction des monnaies comme étalons des prix, sur la valeur de l’étalon monétaire, et sur la production nationale.
L Db la fixité du PtAPPORT IXTEKX ATiOX AL ENTRE l’OR ET l'aRGENT.
Le choix du rapport commun ne serait pas la moindre difficulté d’un accord international, entre grandes puissances peu disposées aux concessions réciproques. Le rapport actuel entre les monnaies est en eflet ditlerent suivant les pays. Dans les États de l’Union latine, en Allemagne (pour les thalers), en Espagne, en Russie, en Serbie, en Roumanie et dans quelques autres pays, il est fixé à 15,50. Ailleurs, il est plus élevé : 15,98 aux États-Unis, 15,62 en Hollande. Ailleurs, au contraire, il est plus bas : 14,20 en Angleterre, 13,69 en Autriche-Hongrie L
La solution transactionnelle tout indiquée paraît être le retour pur et simple à l’ancien pair 15 1/2. Les Etats-Unis devraient alléger leurs dollars d’argent en conséquence, ce qui tournerait au bénéfice des porteurs. Quant à l’Angleterre, elle aurait à subir une perte, si elle devait renforcer sa monnaie d’argent actuelle; mais rien ne l’empêcherait de lui conserver sa qualité de monnaie d’appoint faible, en créant à côté d’elle une monnaie légale conforme au rapport international. L’AngleteiTe aurait donc à frapper, sans limitation, des pièces de 4 sh. pesant 22 gr. 71 de fin. L’Allemagne, de son coté, devrait reprendre la frappe des thalers équivalant à 3 marcs, ou créer une pièce de 4 marcs en argent, pesant 22 gr. 20 de fin.
H n’y aurait certainement aucun intérêt à adopter un rapport plus élevé, qui aurait le tort de consacrer définitivement la déchéance de l’argent dans la mesure excédant l’ancien rapport 15 1/2, et de perpétuer tous les etlèts fâcheux que produit actuellement la dilï'ôrence du change entre pays dont l’étalon est dissemblable, i’our introduire un rapport plus élevé en France, il faudrait nécessairement refondx*e toUdement l’une des monnaies.
‘V. le poids cl le litre des monnaies étrangères dans l'Annuaire du Bureau des longitudes.
DE LA MESUBE DE LA VALEUR
Mais renforcer la monnaie d’argent, ce serait pour l’Etat une perte sans compensation, que la France ne saurait accepter; diminuer la monnaie d’or, ce serait donner aux détenteurs de cette monnaie un bénéfice injustifiable, flans les paiements stipulés sous l’empire de l’ancien état de choses, et léser tous les créanciers qui, en stipulant le paiement d’un certain nombre de francs, ont compté recevoir un certain poids d’or, ou un certain nombre de pièces d’argent dont la valeur se règle sur celle de ce poids d’or. Ce serait du môme coup léser tous les possesseurs de monnaie d’argent, car la valeur subordonnée de cette monnaie se trouverait abaissée vis - à - vis des marchandises par l'alfaiblissement de l’étalon régulateur.
Mais que signifie ce débat sur le rapport international des deux monnaies ? Les Hautes Puissances contractantes auraient-elles la prétention, en adoptant arbitrairement un rapport quelconque entre les deux monnaies, tel que celui de 1 à 15 1/2, de fixer par là le rapport de valeur des deux métaux dans le monde? S’abuseraient-elles à ce point sur les limites de leur pouvoir, qu’elles croiraient possible, par un acte d’autorité, de restaurer la valeur de l’argent à l’égard de l’or, et d’empècher à. l’avenir toute fluctuation de valeur entre les deux métaux, alors que la production de l’argent a quadruplé depuis 1870, et menace de s’accroître dans des proportions colossales si on la favorise?
Effectivement, ce serait leur prétention, et je pense qu’à la condition d’un accord contracté sinon entre tous les Etats du globe, du iTJoins entre Jes plus riches, ceux qui font la loi du marché, il y aurait toute chance pour obtenir cette fixité.
Des causes de la baisse actuelle du métal argent. — On a beaucoup discuté sur la question, qui a en effet une importance capitale en notre matière. Les uns altribnent cette baisse exclusivement à l’énorme accroissement de production du métal, depuis 1870 ‘ ; comme toute marcbandise produite en excès, l’argent a baissé de valeur par rapport à l’or, et devant ce fait naturel, les Etats bimétallistes ont dù s’incliner, renoncer d’eux-mômes à leur système, et tous successivement se sont Vus contraints de refuser à l’argent l’accès de leurs Monnaies. Pour d’autres personnes, au contraire, si l’argent est en perte vis-à-vis de l’or aujourd’hui, c’est à cause de celte série de mesures de proscrij;)lion dirigées contre lui,
1 Pvoduclion annuelle des mélaux précieux, — Statistique dressée d'après le
DE LA MESURE DE LA VALEUR
Les bimétallisles qui soutiennent cette opinion auraient tort, à mon sens, de nier complètement rinfluence, dans le passé, de la production des métaux précieux sur leur valeur relative. Sans doute cette production annuelle, môme quand elle s’élève aux chiffres où nous la voyons aujourd’hui, ne représente encore qu’une faihle quantité proportionnelle, si l’on considère le stock total du métal or ou argent existant dans le monde. D’après les statistiques du D'' Soetheer et des Directeurs des .Monnaies des Etats-Unis, il a été extrait dans le monde, depuis la fin du xv® siècle jusqu’à cette année 1895, 12,890,000 kil. d’or, et 213,121,000 kil. d'argent. Dans ces deux chitfres, la production de 1894 figure pour 274,309 kil. d’or, et 1,637,000 kil. d’argent, soit 2,10 pour l’or, et 1,87 pour l’argent. Néanmoins, les changements de proportion dans la production ne sont pas négligeables, surtout si l’on considère des périodes embrassant plusieurs années. Ainsi, l’exploitation des mines d’argent du Potosi, vers le milieu du XVI® siècle, a sans doute contribué à la hausse progressive du rapport moyen des deux métaux en Europe, hausse qui n’a d’ailleurs été très sen6il)le (jue plus tard, à partir de 1620. Le rapport moyen, qui avait été de 10,75 à 12,25 entre 1500 et 1620, est monté à 1 1 après cette époque, et à 15 dans la seconde moitié du
D'* Socllicer (Matériaux ), et Jcs Directeurs de la Monnaie des États-Unis. (Moyennes annuelles avant 1890).