III. De quelques autres solutions du problème
En dehors du bimétallisme international, qui vise à supprimer radicalement la cause du mal — en tant qu’il s’agit d’une cause monétaire — , Inen d’autres solutions, moins absolues, ont été proposées depuis quelques années, soit dans les livres, soit à la Conférence de Bruxelles en 1892, soit à la Silberkommission allemande en 1894. 11 n’en est guère qui aient recueilli d’autres su Orages que celui de leur auteur; toutes ont paru inacceptables comme impuissantes à relever et à fixer la valeur de l’argent par rapport à l’or, quelques-unes môme comme étant des remèdes pires que le mal. Il semble donc que la situation actuelle ne comporte le choix qu’entre
DK LA MESURE DE LA VALEUR
deux partis : maintien du statu guo, ou reprise de la frappe de l’argent après entente entre la France, l’Angleterre, l’Allemagne et les Etats-Unis, au minimum. Cependant il n’est pas superflu, pour fixer les idées, d’examiner quelcpies-unes au moins des solutions qui s’écartent de ces deux systèmes.
11 est évident que nous n’aurions aucun intéz'ôt à adopter, pour la satisfaction d’un principe, le régime du monométallisme or, en faisant de toute notre monnaie d’argent une monnaie d’appoint n’ayant qu’une force libératoire étroitement restreinte. Que deviendrait cet énorme stock de monnaie blanche que nous possédons, et dont nous ne sommes jusqu'ici nullement gênés, quoiqu’il dépasse peut-être trois milliards % en comptant les écus étrangers de l’ Union latine? Du jour au lendemain, ce métal se trouverait déchu de sa fonction de monnaie légale, sauf pour les paiements minimes. Démonétiserait-on nos écus pour les vendre au poids? L’opération serait désastreuse au cours actuel de l’argent, et le serait bien plus encore en réalité, car elle serait capable d’abaisser par elle-même la valeur de l’argent au niveau de celle du, nickel. Laisserait-on ces écus dans la circulation ? Ils deviendraient pour elle une surcharge impossible à siq^porter, du jour où ils n’auraient plus cours pour les paiements de quelque importance. La Banque elle-même ne pourrait garder dans ses coflres des millions de pièces qui ne constitueraient plus un gage pour ses billets. La monnaie d’argent subirait donc une dépréciation qui serait une perte colossale, soit pour l’Etat s’il consentait à la prendre à sa charge, soit pour les détenteurs des espèces dans le cas contraire; perte qui, en admettant même que la rupture de l’Union latine y fit contribuer nos alliés pour une part, monterait à plus d’un milliard. Au premier cas, augmentation delà dette, aggravation des impôts, altéi’ation crédit public; au second, panique des possesseurs d’écus, efforts désespérés de leur part pour les écouler avant le terme fatal, ruine inévitable de la Banque de France, qui possède plus de 1,200 millions en monnaie d’argent. En face de pareils désastres, quels seraient les avantages d’une telle solution? Un cherche en vain à qui elle profiterait; nos producteurs ne verraient certes pas leur situation s’améliorer par le fait d’nne mesure qui aggraverait l’appréciation de l’or, et abaisserait encore le change sur les pays à étalon d’argent ; et les capitalistes et banquiers eux-mêmes n’en retireraient aucun bénéfice.
^ Deux milliards d’après M. de Foville, trois milliards et demi d’après M. Haupt.
DE DA MESURE DE LA VALEUR
monomélallisine or aurait pu être établi sans préjudice sous l’Empire, à l’époque où l’argent était au dessus du pair; mais on songeait alors au monométallisme argent. Notre situation serait-elle plus enviable aujoiuxl’hui si, par une prévoyance extraordinaire, nous avions profité de la hausse momentanée de l’argent pour démonétiser notre monnaie blanche et adopter le régime anglais? Nousaurions aujourd’hui moins d’écus sans doute, mais nous serions toujours en proie au mal de la baisse des prix.
11 ne saurait être question non plus de demi-mesures par convention internationale : frappe limitée, ou achats de lingots d’argent au cours du marché pour une somme mensuelle déterminée. La France a suffisamment prouvé par son exemple, entre 1878 et 1876, qu’une frappe limitée était impuissante à maintenir le rapport, et tout porte à croire que plusieurs Etats frappant l’argent dans les mômes conditions ne réussiraient pas mieux à soutenir sa valeur. Si les porteurs de lingots devaient en recevoir le prix au pair à la .Monnaie, les privilégiés qvû parviendraient à y être admis réaliseraient un bénéfice injustifiable, dont on ne pourrait les priver qu’en allongeant outre mesure les délais de remboursement, ou en établissant des droits de monnayage considérables; mais alors la perte de l’argent s’en trouverait accentuée. L’Etat pourrait, il est vrai, se réserver ce l)énéfice en reprenant la frappe pour son compte dans les limites prescrites. Mais aucun Etat, même dans ces conditions, ne consentirait aujourd'liui à augmenter son stock de monnaie blanche, dont la valeur artificielle est toujours exposée à s’affaisser en cas de ci’ise. Ce danger serait sans doute écarté en partie si. dans les différents Etats, on relevait le rapport des monnaies jusqu’à 21 ou 21 par exemple, en môme temps qu’on tenterait de rehausser la valeur de l’argent ])ar des achats réguliers. Mais il faudrait alors procéder à une refonte totale de la monnaie d’argent existante, etcette opération, conteuse pour tout pays, serait ruineuse pour le notre. .Aggravation excessive du poids de la monnaie d’argent; abandon définitif d’une |>artie de la valeur perdue par le métal, et consécration partielle des avantages que l’Asie retire de celte dépréciation; sacrifices énormes imposés aux finances jîubliques ; dangers d’exportation de la monnaie d’argent dans le cas où la valeur du métal viendrait à s’élever au-dessus du rai^port légal; tels seraient les résultats d’un régime qui n’aurait môme pas le mérite de donner la stabilité aux cours de l’argent.
DE LA MESURE DE LA VALEUR
D’aalre part, les divers Etats intéressés ne réussiraient pas mieux à fixer la valeur de l’ai^genl, s’ils achetaient le métal pour une somme mensuelle déterminée par la convention, sans le convertir ensuite en espèces monnayées; ils seraient donc ainsi exposés à toutes les chances de dépréciation du métal blanc, qu’ils accumuleraient à leurs risques et périls. Les Etats-Unis ont montré aussi complètement que possible combien ces expédients sont inefficaces pour rétablir la valeur de l'argent, et maintenir un rapport fixe entre les deux métaux. Ces moyens termes, suggérés par la prudence, seraient donc le comble de l’imprudence.
M. Walras a proposé* un système ayant pour base la monnaie d’or combinée a\mc un billon d’argent régulateur, qui serait émis ou retiré par les Etals en vertu d’un accord préalable, suivant que la hausse ou la baisse générale des prix révélerait qu’il n’y a pas assez de monnaie ou qu’il y en a trop. Ces émissions se feraient « de façon que le prix moyen de la richesse sociale en la marchandise numéraire et monnaie ne variât pas ». Le système paraît impraticable. Il est tout à fait impossible de connaître la quantité de monnaie qui est nécessaire à un moment donné dans le monde, ou même dans une nation déterminée, pour maintenir une certaine stabilité des ]3rix. Les prix ne sont pas un baromètre dont les variations nous permettent d’apprécier la quantité de monnaie qui fait défaut à la circulation, ou qui est en excès sur ses. besoins; ces variations tiennent à des causes si multiples, si variées, elles se produisent dans des sens si divergents, que novis sommes généralement hors d’état de discerner si elles proviennent des agents de la circulation ou des marchandises elles-mêmes.
Conçoit-on l’Etat chargé de faire cette recherche, et de rectifier les écarts de valeur de la monnaie, appréciés par rapport à un point fixe absolu? Comme le dit M. devons : « Personne ne peut dire combien il faut de monnaie à une nation, et rien ne convient moins à un homme d’Etat que d'essayer de régler la quantité de la monnaie » Et notons qu’il ne s’agirait pas ici d’un Etat, mais de plusieurs Etats, qui devraient se concerter toutes les fois que le besoin paraîtrait s’en faire sentir, pour adopter des bases communes dans leurs émissions ou leurs retraits. Caries variations
^ Théorie de la Monnaie , 1886.
2 La monnaie et le mécanisme de V échange^ p. 276.
DE LA MESURE DE LA VALEUR
des prix ne tiennent pas à des causes purement nationales; elles sont généralement la conséquence de causes lointaines. Nous avons vu comment la raréfaction de l'or à l’étranger, et la baisse de l’argent, pesaient sur les prix des proeluits jusque dans les pays les mieux pourvus de monnaie, les plus habiles dans l’emploi des procédés de cii'culation perfeclionnés. Des émissions limitées de monnaie d’argent, qui ne relèveraient pas sensiblement la valeur de ce mêlai relativement à l’or, seraient-elles capables d’arrêter cette baisse des prix? Le remède est hors de proportion avec le mal ; il ne pourrait en résulter qu’un préjudice pour le Trésor, le jour où, jugeant à propos de retirer de la circulation une partie de son billon d’argent, il se trouverait chargé d’une monnaie dont le métal serait déprécié. 11 est vrai qu’il pourrait couvrir cette perle au moyen des bénéfices que lui aurait procurés vine émission antérieure '. Mais on sait le degré de confiance qu’il convient d’accorder, dans nos Etats modernes toujours l»esoigneux, aux procédés de capitalisation, et aux fonds d’amortissement constitués en dehors du budget -.
^ Walras, D'une méthode de régularisation de la variation de valeur de la monnaie, 1885.
^ Il faudrait uii volume pour discuter en détail les multiples combinaisons, fort ingénieuses pour la plupart, qui ont été proposées de divers cotés pour servir de base ti un accord international : achats à prix fixe de lingots d'argent sans limitation de quantité; émission de billets garantis, ayant cours dans tous les Etats contractants; émission d'une monnaie d'argent internationale en quantité limitée; monopole et réglementation de rexploitation des mines d'argent ; suppression de tout rapport légal entre les monnaies, etc., etc. ün lira avec intérêt, sur ces diverses propositions, les comptesrendus du Congrès monétaire de Paris (1889), de la Conférence de Bruxelles (1892), et ceux des séances de la Commission d’etiquéte instituée Tannée dernière en Allemagne, pour rechercher les moyens pratiques d'élever et de fixer la valeur de l'argent. Les travaux de celte Commission ont été résumés dans un article remarquable de M. le professeur Eexis (Jabrbücher de Conrad, Die deutsche Silberkominission, 111, 8e vol.,p. 734). Le président, comte Posadowski, a constaté dans la séance de clôture que les membres de ta Commission s'étaient trouvés d'accord sur trois points seulement : Tcxistencc de certains maux causés par la baisse de valeur de l’argent; l'inutilité des tentatives que l'Allemagne pourrait faire isolément en vue de relever cette valeur, et l'impossibilité d'atteindre ce but par une mesure quelconque tendant à régulariser la production de l'argent. Parmi les dépositions les plus intéressantes figurent celles des spécialistes, au sujet de la production future des métaux précieux; U faut d’ailleurs reconnaître que les prévisions des savants géologues ne sont pas beaucoup plus concordantes que les systèmes des économistes. M. Lexis a lui-môme présenté h la Commission un projet tendant à l'adoption d’une sorte de Sherman Act international, qui laissait h chaque Etat la liberté de fixer à son gré le rapport de ses monnaies. En conséquence, il propose pour TAllemagne de frapper, suivant le rapport de 1 à 21, en quantités annuelles déterminées, des pièces de 2 m. 1/2, ayant force libératoire jusqu’à concurrence de 1000 m. entre particuliers, et sans limite vis-à-vis
DE LA MESURE DE LA VALEUR
Enfin, il est bien entendu qu’il ne saurait être question non plus, pour un Etat isolé tel que la France, de reprendre la frappe illimitée de l’arg-ent sans le concours des autres nations. Le but ne serait même pas atteint, car un Etal isolé est trop faible pour soutenir à lui seul les cours des métaux conformément au rapport qu’il a établi pour ses monnaies. Trop d’influences contraires agiraient de l’extérieur pour que le rapport put rester fixe, surtout en présence d’un pays comme les Etats-Unis, qui, ayant un rapport monétaire moins favoralile que le nôtre à l’argent, déverserait sur nous son énorme stock d’argent, si nous reprenions la frappe libre suivant le rapport 15 1/2, sans nous être assurés préalablement de ce côté. Le seul résultat de cette tentative, à l’heure actuelle, serait de surcharger notre pays de monnaie d’argent, et de le priver entièrement de sa monnaie d’or. Si nous commettions cette imprudence, notre change sur les pays à étalon d’or, après la fuite de notre or, s’élèverait très haut au-dessus du pair, à raison de la dépréciation de la monnaie qui nous resterait, l'ar là, notre production serait peut-être momentanément encouragée, protégée contre la concurrence du dehors, et stimulée à l’exportation. Mais cet avantage ne durerait pas, car il est très probable, dans l’état économique où nous sommes parvenus, que notre monnaie d’argent se déprécierait rapidement visà-vis des marchandises comme vis-à-vis de l’or. En tout cas, notre commerce extérieur souffrirait certainement des fluctuations du change auxquelles il serait livré. Mais la conséquence la plus grave, pour un pays continental comme la France, toujours menacé dans son existence nationale, serait la perte de cette belle réserve d’or qui est pour un peuple, à l’heure actuelle, un élément de sécurité, un trésor toujours prêt pour les circonstances extrêmes. Ce trésor, tant que l’or gardera sa suprématie, doit être en or; s’en dépouiller, sans relever la valeur de l’argent qu’on lui substituerait, serait plus que de la folie. Quant au crédit public, que deviendrait-il dans cette déroule? Paierions-nous en francs d’argent les porteurs de rentes françaises, comme nous en avons incontestablement le droit?
des caisses publiques. Le but de celle proposition n'est pas de restaurer et de fixer la valeur de l’argent, mais de supprimer autant que possible l'écart entre la valeur monétaire cl la valeur mélalUque de la monnaie d’argent allemande, pour éviter la dépréciation de cette monnaie en cas de guerre. M. Lexis combat le bimétallisme international à 15 1/2 comme impossible dans les conditions actuelles et futures de la production des métaux, et se montre meme très sceptique sur la réalisation d'un accord international quelconque en matière monétaire.
DE LA MESURE DE LA VALEUR
Ce serait une véritable banqueroute partielle. Et si nous avions jamais besoin de faire appel aux capitaux étrangers, quelles charges ne serions-nous pas obligés de subir pour payer en or tes intérêts de nos emprunts? La reprise de la frappe illimitée de l’argent par la France isolée serait la mort de son crédit.
Non seulement il ne convient pas à la France de se lancer seule dans celte aventure, mais il serait môme souverainement dangereux d’accétler à une entente dans laquelle ne figurerait pas l’Angleterre. Sans elle, il me parait impossible que le rapport 15 1/2 soit restauré et maintenu. Si donc nous croyons utile d’entrer dans une ligue internationale, exigeons du moins qu’elle se constitue solidement, et qu’elle comprenne l’Angleterre. Nous ne sommes pas les premiers intéressés dans la cause. Nos exportations en Asie ne sont malheureusement pas aussi développées qu’elles devraient l’être. Notre principal intérêt au rétablissement de l’ancien rapport entre l’or et l’argent, c’est la disparition de cette prime à l'exportation au profit des marchandises exotiques, engendrée par la dépréciation du métal blanc qui pèse sur les prix de nos propres produits par le seul effet d’une concurrence en puissance, et qui entretient cet état de crise endémique dont souffre l’Europe depuis de longues années. Quant à l'Angleterre, elle est jjIus intéx’essée que tout autre i>ays au relèvement de la valeur de l’argent, et à la disparition de la différence du change qui résulte de sa dépréciation. Idle ne l’est pas seulement, comme les autres nations, pour son agriculture atteinte par la Ixaisse des prix; elle l’est aussi à cause du délabrement des finances de l’Inde; elle l’est encore à raison de l’importance de son commerce avec l’Extrême-Orient, et du péril que courent ses exportations. A la xlécadence de la production nationale causée par les importations étrangères, effectives ou menaçantes, il est peut-être d’autres remèdes; à la langueur des industries d’exportation, lorsqu'elle dérive de la différence des étalons monétaires, il n’en est qu’un, le bimétallisme. C’est donc à l’Angleterre qu’il appartient de prendre l’initiative, si elle veut sauver le Trésor indien, protéger le Lancasbire, et secourir les tenanciers irlandais. Ses iiAérêts eux-mêmes la convient à sortir de son altitude insulaire, pour jouer un r(Me Inunanitaire et international, bien fait pour séduire cette grande nation.