ET DIGRESSION SUR LA NATURE DU CAPITAL
Position de la question. — J^’ai cherché à démontrer antérieurement que le coût de production ne saurait être en aucune façon considéré comme donnant une valeur intrinsèque aux marchandises. Mais j’avais réservé une dernière question : si les frais de production, n’étant eux-mêmes qu’une valeur — celle des éléments productifs par rapport à l’argent, — sont incapables de nous fournir la mesure absolue de la valeur en soi du produit, ne sont-ils. pas au moins la mesure de son jirix, c’est-à-dire de sa valeur par rapport à la monnaie? .Leur quantité, représentée par une certaine somme de monnaie, ne marque-t-elle pas exactement les limites de la quantité de monnaie contre laquelle le produit est échangeable? Si la proposition n’est pas vraie pour toutes les marchandises, ne l’est-elle pas au moins pour certaines d’entre elles?
Rechercher si le prix du produit trouve sa mesure dans le coût de production, c’est évidemment, et avant tout, se demander si le produit, et la somme des facteurs qui ont concouru à sa formation, sont exactement équivalents, s’ils ont l’un et l’autre même valeur par rapport à la monnaie. Mais là ne se borne pas le problème. Cette équivalence, si elle existe réellement, repose sans nul doute sur une corrélation nécessaire, sur un rapport de cause à effet. Quel est donc, de ces deux termes, celui qui est la cause déterminante de l’autre? Est-ce le coût de production qui, se fixant luimême d’une manière indépendante, constitue le prix normal que le produit doit atteindre sur le marché? X’est-ce pas plutôt le prix de la marchandise qui, s’établissant librement sur le marché suivant l’(HaL de l’offre et de la demande, impose aux producteurs la limite des frais qu’ils ne peuvent dépasser sans encourir une perte? Quelle que soit la réponse, s’il y a équivalence entre te coût et te prix de vente, nous dirons toujours que l’un est la mesure de fau-
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Ire; mais il l’est dans des conditions bien différentes, suivant la solution donnée à la question précédente.
Si c’est le coût qui détermine la valeur marchande du produit, nous pouvons considérer le prix des éléments productifs comme étant à priori, à titre de cause efficiente et limitative, la mesure du prix de vente delà marchandise; nous devons commencer par supputer les frais, pour en augurer, par voie de conséquence, le prix que l'on peut retirer de la marchandise; et nous devons croire que c’est là le procédé suivant lequel le producteur l’établit luimême. S’il est vrai, au contraire, que le prix de vente de la marchandise détermine préventivement la somme des déboursés qu’il convient de faire pour l’amener à l’état d’achèvement , il faut dire plutôt que c’est le prix qui est la mesure des frais. Un conclura donc du prix, arbitré à l’avance, au coût de production, et l’on admettra que les entrepreneurs consultent les cours avant toutes choses, pour discerner dans quelles limites il leur est permis de céder aux exigences de leurs auxiliaires, et jusqu’à quel point ils peuvent pousser les sacrifices, quand il s’agit d’un article dont la production devient plus coûteuse à mesure qu’elle s’étend.
La théorie classique . — Sur ce problème de la mesure de la valeur par le coût de production, on connaît la théorie classique, inspirée par .Ad. Smith, et magistralement développée par Stuart Millb Ce dernier distingue trois sortes de marchandises. Pour les objets dont la quantité est limitée d’une manière absolue, comme les statues antiques, leur valeur nisulte uniquement de l’offre et de la demande; sous cette seule réserve, s’il s’agit de produits industriels qui, étant l’objet d’un monopole légal, se trouvent rangés par extension dans cette catégorie, que leur coût de production est un minimum au-dessous duquel leur valeur ne peut tomber pour longtemps. La seconde classe, la plus nombreuse, comprend tous les objets qui peuvent être multipliés indéfiniment parle travail et le capital, sans que leur coût s’accroisse avec le développement de la production ; ce sont les produits de l’industrie manufacturière en général. Pour ceux là, leur valeur, ou prix courant, obéit dans ses oscillations à une force supérieure, qui la fait graviter autour du coût de production; car l'offre augmenterait si la marcluuidise se vendait d’une manière prolongée au-dessus de son coût, et elle diminuerait si
* Principes d’économie poliliqtie, l. 1, 1. 111, ch. 111 à VI.
Ja marchandise se vendait à un prix inférieur. Le coût de production est donc un point d’écjuilibre moyen, qui constitue le prix naturel de ces marchandises; c’est à la fois le maximum et le minimum de leur valeur normale. Enfin, il est une troisième classe de marchandises, parmi lesquelles figurent principalement les produits ag'i'icoles, dont on ne peut augmenter la quantité sans produire dans des conditions de plus en plus onéreuses. Quant à elles, leur valeur naturelle ou moyenne est déterminée par les frais que nécessite la portion la plus coûteuse du produit total dont la société a besoin .
La théorie serait incomplète sans une analyse des éléments dont se compose le coût de production ; mais sur ce point Stuart Mill, tiraillé en sens contraires par des influences diverses, est beaucoup moins clair et moins logique. Tout en conservant des attaches a\mc l’ancienne doctrine de Ricardo, qui voit dans le travail consacré à la production le seul élément du coût, la seule source de la valeur, il reconnaît que les salaires du travail et les profits du capital, quand ils varient d’un emploi à l'autre, figurent aussi parmi les éléments constitutifs du coût de production ; d’ailleurs, il n’analyse pas la notion du profit, dans laquelle il confond l’intérêt du capital et le bénéfice de l’entrepreneur. Enfin il ajoute à son énumération des frais certains éléments accidentels : les impôts ; le surplus de valeur que certaines matières premières tirent de leur rareté; le loyer de l’emplacement. 11 est assez singulier de voir Stuart Mill comprendre ces deux derniers articles dans le coût de production, alors qu’un peu plus loin il distingue soigneusement du coût de production, élément formateur de la valeur, la rente des agents naturels et les profits extraordinaires, qu’il considère comme ne contribuant pas à déterminer le prix du produit, mais comme étant au contraire une conséquence, un excédant du prix sur les frais en cas de monopole naturel.
Celte classification des frais de production, si incohérente et si confuse, est évidemment très défectueuse; mais la théorie de l’intluence du coût sur la valeur du pi’oduit, remarquablement exposée par le grand penseur anglais, satisfait l’esprit par sa belle simplicité et son harmonie. Elle me paraît en elfet très voisine de la vérité, et je l’adopterai comme base dans ses grandes lignes. Mais c’est une théorie ù angles vifs, donnant des solutions en gros, sans tenir compte des nuances, des transitions, des distinctions multiples que
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comporte la réalité. Il n’y a pas, en réalité, de démarcation aussi tranchée entre les différentes catégories de marchandises; et d’autre part, il me paraît difficile de poser en termes absolus une distinction entre les frais de production, qui entreraient dans le prix de la marchandise à titre de cause efficiente, et certains autres éléments qui ne seraient au contraire que la conséquence du prix. Tout en paraissant donner une explication fort claire, la théorie précédente dissimule les difficultés, les obscurités réelles du sujet. Les rapports économiques, dans leur complication et leur enciievètrement, ne peuvent se contenter d'une interprétation aussi rudimentaire, et la théorie des frais de production, pour être exacte et précise, pour serrer de prés la réalité, doit être plus compliquée, plus chargée, moins symétrique. Je vais essayer de la reprendre, en laissant de côté les objets dont la quantité est absolument limitée, et ceux dont la production est monopolisée par l’Etat ou par une compagnie privilégiée, c’esl-à-dii’e toutes les marchandises que Stuart .Mill classe dans sa première catégorie. J'envisagerai donc exclusivement celles qui font l’objet de l’industrie libre, les seules pour lesquelles il y ail lieu d'étudier les relations du coût de production et du prix.
Point de vue social. — La source d’erreurs, de malentendus et d’obscurités la plus féconde peut-être en économie politique, est la confusion si longtemps faite entre le point social et le point de vue individuel. Le premier ne peut être atteint que par un effort de pensée qui, à force d’abstraction, nous élève au-dessus du réseau artificiel des rapports économiques entre individus, et nous fait voir, de très haut, la société humaine comme une unité, comme un organisme ayant à pourvoir à ses besoins. C’est exactement la situation de Robinson, d’une tribu se suffisant à elle-même dans le régime du patriarcal, ou d’une société communiste isolée. Salaires, intérêts, profits, loyers, fermages, dettes et créances, tout cela disparaît avec les échanges, la monnaie, et la notion même de valeur et de prix. A celte hauteur, la fantasmagorie de la richesse reposant sur la valeur et le crédit s’évanouit ; le voile se déchire, les fictions sociales créées par les 2’elalions économiques dans une société frécliangisles se dissipent, et les choses apparaissent dans leur nudité primitive. On n’aperçoit plus que les éléments en nature de la richesse sociale; les choses, considérées dans leur utilité spécifique, constituent la richesse, et
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la notion de valeur d’usage reste seule debout. Les produits sont formés par le concours de trois facteurs, agents naturels, travail, et capital. Le capital consiste en moyens de production envisagés dans leur nature physique : les uns, servant à plusieurs actes de production, les autres, entièrement consommés par l’usage qu'on en fait dans un acte de production. Ces moyens de production appelés capital, par opposition aux agents naturels tels que la terre, sont eux-mèmes des produits du travail; de sorte qu’il est vrai de dire que toute richesse (et non pas toute valeur) est créée par la nature et le travail de l’homme.
Les frais de production ne sont alors autre chose que les moyens de production usés ou consommés, et le travail consacré à la formation du produit; c’est la dépense en nature faite en vue de la production par la société considérée comme un tout. On saisit ainsi très bien le lien qui unit la théorie du coût de production à celle de l’utilité finale; on peut, en efiet, apprécier et mesurer la valeur (d’usage) qu’une société économique attache cà un certain bien, d’après Lutilité finale des biens productifs qu’elle doit sacrifier, et d’après la peine, disnlilit y , qu’elle doit s’imposer en travaux personnels dans sa protluclion. A cela se ramène en dernière analyse, sous la complication apparente des relations d’échange, le véritable coût de production d’une marchandise ‘.
Toute cette théorie est très juste; mais elle se meut dans un domaine tellement abstrait, qu’elle ne peut être prise pour une explication suffisante des phénomènes courants. Elle ne nous renseigne en aucune façon sur le problème qui nous préoccupe actuellement : la mesure du prix par le coût de production. Pour en chercher la solution, il faut nous tourner d'un autre côté, revenir au terre à terre, entrer dans les complications des rapports innombrables créés par les échanges et le crédit, et considérer les frais de production sous leur aspect ordinaire et familier, en nous attachant de la manière la plus étroite au point de vue du producteur individuel dans la pratique commerciale.
Point de ime individuel . — Quels sont donc, pour l’entrepreneur, les frais dont il doit être couvert par le prix de ses marchamlises? Ainsi envisagés, les éléments du prix de revient sont très nond3reux et très variés. Les uns sont particvüiers à une cer-
* De Bbhin-Bawerk, Easai sur la valeur^ Revue d'Econoiine politique, juin 1894,
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taine marchandise : tels sont le prix d’achat de la matière, el les salaires des ouvriers cpii l’ont travaillée. Les autres, sous le nom de frais généraux, ont un caractère général : ils grèvent l’entreprise dans son ensemble, et se répartissent sur la masse totale du produit annuel. Celte distinction, qui se retrouve dans la comptabilité du fal>ricant, n’a pas d’intérêt pour nous.
D’autre part, les frais de production peuvent encore se diviser en déboui’sés réels de l’entrepreneur, et charges en compte, telles cpie l’intérêt et l’amortissement des capitaux personnels de l’entrepreneur. -Mais ce n’est encore là qu’une distinction superficielle et de pure forme, qui peut apparaître dans la tenue des livres, mais ne repose pas sur des différences fondamentales dans le caractère économique des éléments distingués.
Nature du capital. — Avant tout essai de classification, nous avons besoin d’être renseignés sur le sens d’une expression courante, l’une des [dus vagues peut-être et les plus élastiques de l’économie politique, l’expression capital.
Depuis que l’on sait faire la distinction entre le point de vue individuel et le point de vue social, les obscurités cjui entouraient la notion du capital ont à peu près disparu. On reconnaît généralement aujourd’hui que, s’il faut entendre par capital social l’ensemble des moyens de production que l’homme a contribué à créer, il convient au contraire, si l’on envisage le point de vue individuel, de prendre ce mot dans le sens que lui donne couramment le monde des alfaires. Conformément à cette donnée, nous devons comprendre par capital individuel toute valeur avancée dans une entreprise ou dans une affaire quelconque, en vue d’obtenir un accroissement ou i-evenu. Ce n’est donc pas tel ou tel bien, considéré dans sa nature propre, qui est capital : bâtiments, machines, bestiaux, marchandises eu magasin, etc. ; c’est leur valeur, quand elle est placée de manière à rapporter un accroissement. Peu importe, suivant cette notion, que la valeur avancée dans l’atfairc — et j’entends par là non seulement l’avance primitive, mais aussi les avances subséquentes cpii ont pu être prélevées sur les bénéfi- <^es — soit re[)résentée par une chose ou par une autre, |)ar des constructions, des outils, voire même par des foiuls tie terre ou des forces de travail salariées en activité ; à travers les incessantes transformations résultant des o|)érations industrielles et des échanges, la valeur primitivement avancée [)ersiste sous des incarnations
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diverses, el c’est cette valeur, destinée à donner un revenu, que l’on appelle capiLal, quelle que soit sa spécification matérielle. Le capital peut donc augmenter ou diminuer par le seul fait d’une augmentation ou d’une diminution de valeur des biens qui le représentent, lors même qu’il ne se produirait aucune modification dans leur quantité; et réciproquement, le capital reste le même, nonobstant une augmentation ou une diminution des moyens de production, si leur valeur totale ne change pas.
11 semble peut-être que la valeur, dans la notion du capital (ou dans celle de fortune privée), doive être conçue comme une grandeur existant par elle-même, comme une substance propre, en contradiction avec la nature de la valeur considérée comme un simple rapport de fait. Au fond, il n’en est rien ; il s’agit là d’une siirqole définition, portant sur un mot dont le sens usuel doit être déterminé, et non de phénomènes dans lesquels la valeur se montre à nous comme une véritable entité. La valeur appelée capital est la valeur, par rapport aux autres marchandises, du bien quelconque qui est la forme momentanée du capital, valeur qui trouve sa mesure et son expression générale dans l'argent, dans une certaine quantité de monnaie. Aussi le capital s’énonce-t-il toujours, en fait, comme étant une certaine quantité de monnaie; il s’estime en monnaie, et sa forme naturelle est par excellence la monnaie. Quand il est matériellement représenté par de l'argent, il n’est toujours qu’une valeur, celle de la monnaie par rapport aux marchandises; mais il semble à tous que le capital soit aussi la monnaie considérée dans sa nature physique, parce que ce corps a le privilège d’être l’expression synthétique des valeurs particulières de tous les autres biens.
La valeur primitive, dite capital, a pu être fournie, dans une entreprise agricole, industrielle ou commerciale, par l’entrepreneur lui-même, ou par un bciilleur de fonds. Mais celte distinction n’a qu’une importance secondaire dans la question c[ui nous occupe.
Quant à la division bien connue du capital fixe et du capital circulant, elle ilemande à être pi'éeisée. Par capital fixe, il faut entendre cette portion de la valeur [primitive qui est représentée par des agents matériels concourant à la production par leur usage, sans être consommés en entier à chaque opération comme les matières, et restant attachés à l'entreprise au lieu de circuler par voie d’échange comme l’argent et les marchandises achevées. On
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l’appelle capital fixe, parce qu’il est immobilisé, fixé d’une manière durable dans la même forme. Le capital fixe n’est pas seulement représenté par des moyens de productions artificiels, tels que machines, constructions, amélioration agricoles, plantations; il l’est aussi par des moyens de production naturels, fonds de terre, mines, etc., et même par le fonds de commerce, lorsque l’exploitation donne un revenu régulier qui s’est capitalisé au profit d’un tiers. Ces différents éléments sont tous capitaux, comme étant des valeurs avancées dans l’affaire en vue de donner un revenu, qu’elles aient été fournies par l’entrepreneur qui doit retrouver les intérêts de son cai>ital d’acquisition, ou par un tiers propriétaire (|ui a stipulé le paiement d’un intérêt, d’un loyer ou d’un fermage. Ces éléments sont tous capitaux fixes, comme persistant sous la même forme, et présidant à des actes de production renouvelés plus ou moins nombreux. Il convient, d’ailleurs, et j’en dirai plus loin la raison, de distinguer, dans le capital fixe, les moyens de production créés par le travail, et les fonds de terre on les fonds de commerce dont la valeur est constituée par la capitalisation d’un bénéfice de monopole; plus brièvement, j’appellerai les premiers capitaux fixes d’industrie, comme étant créés par l’industrie de l’homme, et les seconds, capitaux fixes de monopole, comme étant des valeurs résidtant d’un privilège.
(Juant au capital circulant, c’est cette portion de la valeur primitive, apparaissant au début sous forme d’argent, qui constitue ce qu’on appelle le fonds de roulement, destiné à faire face aux charges courantes de l’entreprise : salaires, prix d’achat des matièl’es premières et auxiliaires sans cesse renouvelées, loyei-, intérêts, fermage, impôts et frais généraux divers. Il est dit circulant, parce que sa fonction est de subir des métamor|)boses incessantes, et de passer [>ar les formes les plus variées, suivant nne révolution que Marx a analysée avec pénétration dans le livre 11 du Capital. -Mais Marx [irofesse ici une théorie toute particulière; il n’admet la distinction du capital fixe et du capital circulant que dans le sein du procès de production, pour le capital qu’il appelle productif, par opposition au cajjital-argent et au ca|)ital-marcbandises. Le capital fixe, ce sont les insiruments qui ne concourent à la production (pie [uir leur usage, et ne perdent leur valeur, pour la transmettre au produit, que ])ar fractions successives, dans la mesure oii ils se détériorent; le capital circulant, ce sont les moyens do
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production (matières pr-emières et auxiliaires), et les forces de travail salariées, qui sont consommés en entier à chaque procès de production, et transmettent leur valeur intégrale au produit — les forces de travail étant d’ailleurs les seuls éléments actifs qui, dans le procès de production, repi’odiiisent la valeur de tous les moyens de production usés ou consommés, en y ajoutant une plus-value. La valeur capital, après raclièvement du procès de production, prend la forme de capital marchandise, et, après la vente, celle de capital argent (accru de la plus-value), pour recommencer le cycle, et se transformer de nouveau en moyens de production et forces de travail, c’est-à-dire en capital productif. Mais argent et marchandises, bien qu’habitant la sphère de la circulation, ne sont pas du capital circulant; ou ne doit entendre par là qu’une fraction du capital productif, comprenant les agents de la production qui sont consommés en entier à chaque procès, c’est-à-dii’e les matières et les forces de travail salariées.
Cette théorie de la révolution du capital, môme dégagée de la conception particulière de Marx sur la valeur et la plus-value, encourt un reproche : elle laisse de côté non seulement les capitaux fixes de monopole, mais encore toute une partie du capital circulant, celle qui doit faire face aux charges en intérêts, fermage, loyer, impôts, etc. Je sais bien que, chez Marx, cette omission est voulue; désignant, sous le nom de capitaliste, l’ensemblë des diverses personnes qui ont des capitaux engagés dans l’entreprise comme propriétaires fonciers, fermiers, bailleurs de fonds et entrepreneurs, et qui se répartissent la plus-value à titre de loyer, fermage, intérêt, profit, etc., il néglige entièrement la portion du capital circulant qui est nécessaire à un entrepreneur pour faire, à époques fixes, et souvent par anticipation sur les rentrées, cette distribution de la plus-value entre ses collaborateurs. Pour nous au contraire, qui nous en tenons strictement au j)oint de vue de l’entrepreneur individuel, nous devons, comme lui, compter dans le capital son fonds de roulement toulentiei* : non seulement la fraction destinée à supporter les dépenses en matières et en travail, mais aussi celle qui doit pourvoir au paiement périodique des intérêts, du loyer, du fermage, et d’un certain nombre de charges diverses, impôts, réparations, assurances, etc., que Marx est fort embarrassé pour classer quelque pari.
D’autre part, si nous entendons par capital circulant le fonds de
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roulement, nous devons y comprendre, comme on le fait d’habitude,— ce n’est là d’aillem’s qu’une cjuestion de mots — tout objet qui, en dehors du capital fixe, est la forme momentanée du capital, aussi bien l’argent et les produits achevés que les matières et les forces salariées en fonction. Le capital circulant, envisagé toujours comme valeur persistant sous ses incarnations diverses, revêt successivement, après avoir été avancé en argent, la forme de matières, premières et auxiliaires, et services divers des personnes et des choses; puis celle de marchandises achevées; puis celle d’argent et d’efiets en portefeuille ; s’étendant tous les jours aux dépens du capital fixe, à mesure que la valeur des moyens de production compris dans le capital fixe d’industrie diminue ]>ar le fait de leur usure progressive et passe aux i>roduits achevés; se restreignant, au contraire, loi’squ’un élément du capital fixe vient à être renouvelé aux dépens du fonds de roulement, qui contient en réalité un fonds d’amortissement de grandeur variable.
Le capital circulant, ainsi conçu, est donc cette fraction de la valeur avancée dans l’affaire qui subit des métamorphoses incessantes, sans distinction suiv'aut la nature et la cause de ces métamorphoses. Peu importe, suivant notre définition, qu’il s’agisse d’éléments dont la transformation s’opère dans la production, comme les matières premières et les services personnels; ou d’éléments dont la transfprmation s’opère dans la circulation par voie d’échange, comme les marchandises achevées et l’argent. Toutes ces choses sont capital, parce qu’elles portent la valeur primitive, et capital circulant, parce qu’elles subissent des changements de forme incessants.
Classificalion des frais de production. — Au point de vue social, il n’y a d’onéreux, dans la production, que l’efibrt de l’homme. En ce sens, la coopération de la nature, c’est-à-dire de la terre vierge, des mines, des forces naturelles, etc., est [uirement gratuite; celle de l’homme et des moyens de production qu’il a façonnés par son travail (capital social) est onéreuse. Mais si, comme le producteur individuel, nous considérons les choses au point de vue des valeurs, nous dirons que ces divers agents concourent à la production à titre gi’aluit ou onéreux, suivant cpi’ils ont ou non une valeur. La coopération de Thomme, et celle des moyens de production artificiels, est toujours onéreuse, parce que le travail et ses produits ont toujours, en principe, l’utilité rare
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qui fonde la valeur. La coopération de la nature est gratuite ou onéreuse, suivant que les agents naturels ont ou non une valeur.
Nous classerons donc nécessairement dans le coût de production les frais faits pour payer le travail et les moyens de production, tels que matières, machines, animaux, constructions, améliorations foncières, etc. Ce n’est pas tout. Pour couvrir ces charges, il faut un capital, au sens courant du mot; toute personne qui veut fonder une entreprise doit avoir à sa disposition, par elle-même ou par autrui, une valeur dont la forme primitive et dégagée est la forme ai'gent, valeur qui s’incarnera successivement dans les différents agents de la production et dans les produits. Cette valeur déjà existante, sous une forme ou sous une autre, ne s’engage dans l’entreprise que si elle doit y trouver une rémunération, un intérêt, sinon elle resterait inactive. Le capital, bien que n'étant qu’une notion abstraite, peut donc être considéré comme un agent de la production qui, ayant une valeur, ou plutôt éteint par essence la valeur, ne fournit jamais son concours qu’à titre onéreux, comme le travail et les instruments. Salaires, prix des moyens de production, intérêts de capital fixe d’industrie et du capital circulant, frais généraux divers rentrant plus ou moins directement dans l’une des catégories précédentes, sont donc, par excellence, des frais de production; ils sont lè prix de facteurs dont le concours est toujours onéreux, au moins dans des circonstances normales. Je les appellerai, pour cette raison, frais de production proprement dits, ou essentiels.
Lorsque l’entrepreneur a fait tous ses déboursés, il lui reste un certain profit dont quelques portions doivent encore figurer parmi les frais tels qu’ils viennent d’être déterminés. Dans une comptabilité régulière, on comptera en dehors du bénéfice les intérêts du capital fourni par l’entrepreneur lui-même; qu’il y ait ou non déboursé réel, que le capital ait été fourni par l’entrepreneur ou par un bailleur de fonds, les intérêts sont toujours une charge de même nature ; et, en fait, dans les sociétés par actions, il arrive quelquefois que les intérêts des capitaux versés par les actionnaires leur sont payés ell'ectivement, alors que les dividendes sont réservés. De même, il est régulier de classer parmi les frais la part du profit qui représente la rémunération du travail de l’entrepreneur. C’est un élément de même nature que le salaire, jusqu’à concurrence des appointements attribués d’ordinaire à un directeur- sala-
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rié d’une exploitation analogue. Pour des actionnaires, qui sont en réalité des entrepreneurs d’industrie, le salaire du directeur rentre évidemment dans les frais de production ; le principe du calcul doit donc être le même, quand l’entreprise est dirigée elîectivement par l’entrepreneur lui-même.
Tout le surplus, s’il y a lieu, constitue pour l’entrepreneur un bénéfice extra, dû à une situation privilégiée, à des cii'constances particulièrement heureuses. Peut-être, si Ton considérait l’ensemble d’une branche d’industrie dans un pays, ce bénéfice disparaîti‘ait-il, entièrement absorbé par les pertes que subissent d’autre part des entreprises moins favorisées ; peut-être, pour cette raison, faut-il considérer les bénéfices recueillis par les entrepreneurs les plus heureux comme une simple compensation des i-isques qu’ils courent. Si l’on tient à présenter une justification du profit, si l’on veut expliquer pourquoi les entrepreneurs consentent à courir le risque de ne pas trouver la rémunération de leurs peines, ou môme de perdre leur capital, il convient en effet de faire intervenir cette idée de compensation. .Mais si nous considérons individuellement un certain entrepreneur, nous devons nous garder de ranger les profits exceptionnels qu’il réalise parmi les frais de la production, môme à titre d’assurance contre un risque éventuel, et nous devons leur conserver le caractère de bénéfice extra, puisqu’ils sont un excédant restant libre entre les mains de l’entrepreneur après que tous ses frais, largement calculés, ont été couverts.
Le bénéfice extra, sur lequel je donnerai prochainement des explications plus développées, résidte d’un privilège quelconque, naturel, légal ou accidentel, d’un monopole plus ou moins étroit. S’il est de nature durable, comme étant attaché, par exemple, à l’exploitation d’une terre particulièrement fertile, d’un eni])lacement bien situé, d’une découverte industrielle, d’une maison de commerce honorablement connue, il donne naissance à nne valeur, celle du sol, de la mine, du brevet, du fonds de commerce, edc. Cette valeur est un capital pour le propriétaire du sol ou le vendeur du fonds de commerce ; capital de monopole, dont le l’evenu est constitué par le bénéfice extra. Sans doute, ce bénéfice est toujours réalisé par l’exploitant; mais il se trouve désormais absorbé, au profit d’un tiers, par une charge correspoiulante ; loyer, fermage, ou intérêt du prix d’acquisition. Voilà donc des charges, dérivées d’un bénéfice de privilège, qui doivent être comptées parmi les
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frais de production, comme intérêts des capitaux de monopole. Mais ce sont là des frais accidentels et non plus essentiels, parce qu’au lieu d’être le prix nécessaire d’un facteur de la prx>duction, ils sont plutôt la rançon d’un profit exceptionnel; le concours de l’agent naturel, du sol par exemple, serait gratuit, s’il ne donnait pas de profit extra; c’est seulement du jour où le sol, par un privilège de rareté, donne ce profit, qu’il a une valeur et représente un capital dont le concours est onéreux.
Pour les charges de cette nature, quand elles existent, l’intervention de la valeur capital est nécessaire comme pour les charges précédentes, et cette intervention, nous le savons, est toujours onéreuse. II faut un capital pour acquérir le fonds, quand l’exploitant veut être propriétaire; c’est un capital fixe qui coûte un intérêt. II faut une certaine portion du fonds de roulement pour faire face au.x charges courantes du loyer, du fermage, de l’intérêt à payer au bailleur des sommes consacrées à l’acquisition du fonds : c’est là un capital circulant qui coûte également un intérêt. Or cet intérêt, quelque singulière que puisse paraître la proposition, doit être classé lui-même parmi les frais accidentels. Sans doute, l’intérêt est une charge essentielle, quand le ca|3ital intervient. Mais observons qu’ici l’intervention du capital est purement accidentelle, subordonnée à l’existence éventuelle d'un bénéfice de privilège, et nullement liée au concours des agents naturels de la production comme à celui du travail humain ou des moyens de production artificiels. L’intérêt des capitaux de monopole est donc bien luimême une charge accidentelle et subordonnée, naissant et disparaissant avec la valeur capital dérivée du bénéfice extra.
En résumé, je distinguerai deux catégories de charges. Dans la première, je classerai les frais proprement dits, ceux qui sont faits pour payer le travail et les moyens de production, et pour rémunérer le capital employé à couvrir ces charges. J’y rangerai donc :
1" Les salaires, appointements, commissions, remises, et autres modes de rémunération du travail des ouvriers, employés, gérants et représentants; y compris le traitement du directeur, ou la part de profit constituant la rémunération normale du travail de l’entrepreneur ;
2“ Le prix des matières premières consommées dans la production, et celui des matières auxiliaires, telles que le charbon, l’huile ' nécessaire auî{ machines, les engrais, etc. ;
3° Le prix des inslriimenls de production, machines, outils, constructions, animaux, navires, améliorations foncières, etc. , qui s’usent et se détériorent progressivement dans la production ; l’amortissement de ce capital fixe d’industrie est successif;
4’’ Les frais généraux divers, tels qu’impôts, assurances, frais de transport, de correspondance, de chauflage et d’éclairage, etc. ;
5° 1.,’intérêL du capital fixe d’industrie, et celui de la portion du capital circulant destinée à faire face aux charges de cette catégorie ; sans distinguer si le capital a été fourni par l’entrepreneur, ou par un tiers.
Dans la deuxième catégorie, je comprendrai les charges correspondant à un bénéfice de monopole capitalisé, et les frais faits pour rémunérer le capital employé à couvrir ces charges. Ce sont là des frais accidentels et non plus essentiels :
C“ et 7° Le loyer de l’emplacement ou du fonds de commerce, et le fermage de la terre, quand l’exploitant, agriculteur, industriel ou commerçant, n’est pas propriétaire du fonds sur lequel s’exerce son industrie ;
8” L’intérêt du capital employé à l’acquisition de l’emplacement, du fonds de terre, de la mine, du fonds de commerce, de la marque de fabrique, du hrevmt, etc., quand l’exploitant en est propriétaire ; et’rintérèt de la portion du capital circulant destinée à faire face aux charges de cette catégorie ; sans distinguer non plus si le capital a été fourni par l’entrepreneur, ou par un tiers.
Cette classification n’est pas irréprochable, car on y trouve, dans la premièi’e catégorie, un article qui n’est pas pur de tout mélange : en effet les moyens de production, matières et instruments, sont eux-mêmes des produits, dont le coût peut comprendre des éléments de l’une et l’autre catégorie. 11 y a par exemple dans le prix d’une machine, en dehors des fais de fabrication, la valeur de la matière brute, qui peut renfermer, à côté des frais d’extraction et de transport, une dose plus ou moins forte de bénéfice extra, ou de charges dérivées de la rente. En remontant la filière des instruments de production, on rencontre le même mélange à l’infini. Mais nous pouvons désormais négliger cette difficulté, et nous contenter de la classification précédente sans pousser plus loin l’analyse.
DE LA MESURE DE LA VALEUR
INFLUENCE RÉCIPROQUE DU PRIX DE REVIENT SUR LE PRIX DE VENTE ET DU PRIX DE VENTE SUR LE PRIX DE REVIENT
Les frais de production étant ainsi déterminés, existe-t-il une certaine congélation entre eux et la valeur du produit? Et si cette corrélation existe, est-il vrai que, par une force indépendante et de leur propre mouvement, les frais, se fixant à un certain taux, imposent leur grandeur au prix? Ou bien est-ce le prix qui s’établit librement, par le jeu capricieux de l’olîre et de la demande, en fixant par avance une limite au coût de production? Du prix de revient ou du prix de vente, quel est celui qui impose à l’autre sa grandeur et sa loi?
Qu’il y ait une étroite relation entre le coût de production et le prix, c’est une vérité qui parait difficilement contestable. En fait, on constate une coïncidence naturelle, normale entre eux, si l’on veut bien consentir à ranger les charges dérivées d’un gain de monopole parmi les frais de production, comme le fait l’exploitant lui-même. Certes, il y a fréquemment, dans les entreprises particulières, soit des jjrofits extra, soit au contraire des pertes ; mais ces écarts sont accidentels et temporaires, et en moyenne, dans l’ensemble, le prix de vente ne s’éloigne pas du prix de revient. Un établissement ne pourrait pas vivre longtemps en produisant à perte ; et d’autre part, il ne réussirait pas longtemps non plus à réaliser un bénéfice exceptionnel. Ce bénéfice attirerait la concurrence et tomberait devant elle, en supposant que d’autres établissements jDussent entreprendre la production dans les mêmes conditions ; au cas contraire, il donnerait naissance, en se capitalisant au profit d’un tiers, aune cliarge correspondante.
Tous les jours nous entendons des agriculteurs, des industriels et des commerçants dire qu’ils ne peuvent vendre au-dessous d’un certain prix, parce qu’ils doivent an moins rentrer dans leurs frais ; comme aussi nous les entendons dire qu’ils ne peuvent donner plus d’un certain salaire, payer plus d’un certain fermage, étendre leur exploitation à des terrains ou à des gisements moins riches, parce que les cours du produit ne le permettraient pas. Mais alors notre embarras redouble, quand il s’agit de trancher cette ques-
DE LA MESURE DE LA VALEUR
tion : est-ce le coût qui est la mesure déterminante du prix, ou bien est-ce l’inverse?
La complexité des faits économiques ne permet pas de donner ici une réponse simple et uniforme, ni de trancher la question dans un sens ou dans l’autre, même distributivement pour des catégories distinctes de marchandises. Il y a, entre le prix de revient et le prix de vente, un enchevêtrement d’actions et de réactions, d’intluences en retour, de relations réciproques de cause à effet, qui est assez délicat à démêler. Nous commencerons par considérer la hausse et la baisse des cours des produits, pour étudier les conséquences qu’elles peuvent avoir sur les frais ; nous examinerons ensuite l’influence que les frais de production peuvent exercer à leur tour sur ces phénomènes de hausse et de baisse.