I. — Influence du prix sur le coût de production
Dans une même branche d’industrie, quelle qu’elle soit, agricole, extractive, manufacturière ou voiturière, nous pouvons nous représenter les divers étaV)lissements particuliers comme répartis sur une série d’échelons, suivant que l’exploitation s’y fait dans des conditions plus ou moins favorables, suivant que la production exige des sacrifices plus ou moins considérables en moyens de production, en travail, en frais généraux, et par conséquent aussi en capital.
A mesure que montent les prix d’une marchandise, par suite d’une demande très active ne trouvant pas une contre-partie suffisante pour maintenir les prix au niveau antérieur, les entrepreneurs, dans cette branche d’industrie, se trouvent en état d’ouvrir des exploitations de moins en moins avantageuses, exigeant des frais de production de plus eu plus considérables. C’est ainsi qu’en cas de hausse des cours du charbon, on voit les compagnies houillères exploiter 'dans leurs concessions des gisements de moins en moins riches; on peut môme voir des compagnies nouvelles se fonder pour entreprendre l’exploitation de gisements pauvres, oèi l’extraction est difficile et coûteuse. Les exploitants y trouvent encore avantage, et rentrent dans leurs déboursés avec quelque bénéfice, parce que la disette de charbon pousse les prix à un point tel, que les ])roducteurs sont encouragés à tout mettre en œuvre pour satisfaire aux besoins de la consommation. Dans cet état de prospérité d’une industrie particulière, les entreprises les plus favo-
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risées par les conditions naturelles, légales, accidentelles ou autres, réalisent un bénéfice de privilèg'e pour tout l’excédant du prix sur les frais de production. Le prix étant le môme pour tous les produits du même genre sortant des différents établissements, si le coût de production va en décroissant du dernier échelon au premier, le bénéfice de privilège va au contraire en croissant dans le même sens.
C’est surtout là où la production est difficilement extensible que l'accroissement de la demande, et la hausse des prix qui en résulte, peuvent donner lieu à un échelonnement des exploitations très allongé. Dans l’industrie agricole, dans l’industrie extractive, la production d’un pays ne peut être étendue qu’au prix de sacrifices proportionnellement croissants. Il en résulte, au profit des entreprises placées dans les meilleures conditions, des gains de monopole souvent considérables. Le bénéfice de monopole peut même se rencontrer parfois dans les entreprises du dernier échelon, si la production a atteint à peu près ses limites; on peut le constater dans l’industrie extractive et dans la viticulture, quand les circonstances s’y prêtent.
Mais si le bénéfice extra est de nature durable, il se capitalise bientôt au profit du propriétaire du fonds, et se transforme en une charge pour la production. Ceci est visible surtout dans l’agriculture, où les conditions de la production présentent, par le fait de la nature, des inégalités bien plus fortes et plus durables qu’ailleurs. Là, le bénéfice extra, ou rente de la terre, crée et accroît par doses successives, à mesure que haussent les cours des produits^ agricoles, la valeur du fonds de terre. Le bénéfice de monopole Iréalisé par l’exploitaid se capitalise, non pas à son profit, mais au profit du l'jropriétaire du sol, |)arce que ce bénéfice tient au sol lui-même et à ses qualités naturelles. Il en résulte une charge nouvelle, celle du fermage, ou du prix d’acquisition de la terre, et par conséquent un accroissement des frais de production pour un exploitant obligé de supporter un fermage ou une charge en intérêts du capital d’acquisition. Cet accroissement du coût de production, absorbant le bénéfice de monopole au profit du propriétaire, a pour résultat d’égaliser à peu près, à la longue, les bénéfices des entrepreneurs dans les dilféi'entes exploitations particulières.
11 ne faudrait pas croire que cette situation se rencontre seulement dans l’agriculture ou l’industrie extractive. Le bénéfice de
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privilège existe aussi dans rinduslrie manufacturière ou dans le commerce, au profit des usines et des maisons de commerce les mieux situées, les mieux outillées, les mieux conduites, les plus considérables, où un personnel de choix fournit le maximum de production, pour des frais généraux réduits au minimum. Là aussi, ce bénéfice peut se capitaliser. S’il tient principalement à une situation locale, aux avantages d’un cjuartier très fréquenté, d’un lieu situé à proximité des voies de communication, des sources d’approvisionnement ou des débouchés, il donne naissance très rapidement à la valeur de l’emplacement, et se capitalise au profit du propriétaire du sol, qui se trouve en mesure d’exiger un loyer ou un prix de vente pour son terrain. Le bénéfice de monopole résultant de la situation locale est donc bien vite absorbé par une charge nouvelle ou majorée, la charge du loyer, ou des intérêts du prix payé pour l’acquisition du terrain.
Si maintenant le bénéfice extra résulte de circonstances propres à l’établissement industriel ou commercial, il peut encore se capitaliser, et donner naissance à une valeur spéciale, celle du fonds de commerce. En ce cas, lorsque le fonds change de mains, le bénéfice extra correspond, pour l’acquéreur, à une charge représentée par l’intérêt de son prix d’achat. .’\lais cette capitalisation n'a jamais lieu, dans l’industrie et le commerce, au même degré que dans l’agriculture, parce que le bénéfice de monopole, ne tenant que rarement à des privilèges naturels, n’y est jamais ni aussi fort, ni aussi durable. Les bénéfices exceptionnels, dans une alTaire iiulustrielle, tiennent généralement à des qualités personnelles de direction, à l’exploitation d’un brevet, à la priorité dans l’application d’un perfectionnement technique, à des circonstances accidentelles diverses nées du hasard et de la chance. Ils sont donc de nature éphémère; les concurrents ont vite fait de rattraper le terrain perdu, profitant, eux aussi, des bonnes situations, des derniers progrès techniques; et comme la production est facilement extensible, la hausse des prix ne peut jamais aller aussi loin que dans les industries de production naturelle, ni donner lieu à une gradation des exploitations aussi étendue et aussi distancée.
Parcourons maintenant le chemin en sens inverse, pour étudier les phénomènes qui résultent d’une baisse progressive des cours. On sait comment les choses se passent. Dans une industrie telle que l’industrie agricole, les difiérentes exploitations particulières, étant
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très échelonnées, ne sont atteintes par la baisse que les unes a*près les autres, et la production diminue peu à peu par l’abandon des terres les plus coûteuses à cultiver, par la fermeture des établissements qui exploitent au prix des plus grands sacrifices. La demande diminuant, et les prix baissant en conséquence, il n’est plus possible de produire la portion qui jusque là exigeait la plus grande somme de moyens de production et de travail. Chaque nouveau mouvement de baisse entraîne la suppression des exploitations placées dans les conditions les plus défavorables, et une réduction du maximum d’éléments productifs qu’il est permis de sacrifier, pour fournir la portion la plus coûteuse du produit total réclamé par la consommation au prix courant.
En môme temps, la baisse des cours rase le bénéfice de privilège — et par contre-coup, la charge de la rente capitalisée qui le représente — dans les établissements de l’échelon immédiatement supérieur, qui devient désormais le dernier. La dépression peut continuer ainsi, dans notre industrie à gradins distancés, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un seul degré d’exploitation, le degré supérieur, privé lui-même de tout bénéfice extra. La situation est alors celle d’une branche d’industrie où les conditions de la production sont sensiblement égales pour tous les établissements particuliers. La baisse des cours, si elle continuait son mouvement, provoquerait alors une réduction de la production qui se poursuivrait moins par fermetures successives d’ateliers, que par diminution progressive et simultanée dans tous les établissements.
C’est là, jusqu’à un certain point, la situation de l’industrie manufacturière. Dans un certain genre d’affaires, la quantité d’éléments productifs nécessaires à la fabrication d’une certaine quantité de marchandises est fixée a Cependant il n’y a pas
d’industrie dans laquelle tous les établissements se trouvent, à ce point de vue, dans des conditions d’égalité parfaite. Le quantum d’instruments et de travail nécessaire à la production, dans l’industrie proprement dite, varie beaucoup moins d’une joaison à l’autre que dans l’agriculture, pai’ce que la production n’y dépend pas de la môme manière tles conditions naturelles; on y rencontre cependant aussi un certain échelonnement des entreprises suivant les conditions de la production, de telle soiàe qu’en temps de crise, les maisons dont les frais sont les plus considérables succombent les premières. Néanmoins il faut reconnaître que la solidité des
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entreprises dépend moins de l’importance relative de leurs frais de production, que de l’étendue de leur crédit et de leurs capitaux.
Dans les états successifs qui viennent d’être décrits, nous observons celle coïncidence normale entre le coût et la valeur marchande du produit qui a été signalée au début. Or, de ces deux valeurs naturellement concordantes, il semble bien jusqu’ici que la dernière soit la mesure directrice de l'autre, et que le coût de production se règle avec la plus entière soumission sur le prix du produit, fixé antérieurement, et d’une manière indépendante, par l’olfre et la demande sur le marché. C’est, en effet, le prix de réalisation qui détermine à l’avance le maximum de la dépense en moyens de production, en capital et en travail, qu’il est possible de consacrer à la production des dernières quantités réclamées par le marché; c’est le prix qui fixe aussi, avec une souveraineté absolue en apparence, la limite des charges qui viennent s’ajouter, dans les entreprises les plus favorisées, aux frais essentiels, consécutivement à un bénéfice de monopole définitivement assis, puisque ce bénéfice dérive lui-même du prix du produit. Cependant, si nous nous bornions à dire que le prix de vente est la cause déterminante et la mesure du prix de revient, nous donnerions une conclusion beaucoup trop sommaire, et inexacte dans sa généralité.