‹ La mesure de la valeur et la monnaieChapitre 4 sur 29 · MESURES DE LA LONGUEUR ET DU POIDS · texte numérisé non relu

MESURES DE LA LONGUEUR ET DU POIDS

Lorsqu’il s’agit de quantités d’ordre physique, on distingue la mesure relative et la mesure absolue. La première est la mesure d’une quantité au moyen d’une quantité de même espèce arbitrairement choisie comme unité et matériellement réalisée pour servir d’étalon. Par la mesure relative, on obtient le rapport de la quantité mesurée à l’unité de mesure; on a le chiffre d’une grandeur proportionnelle, mais non celui de la grandeur absolue.) Celle-ci n’est connue que si l’on peut recourir à la mesure absolue, c’est-àdire mesurer la quantité au moyen d’une unité de même espèce sans doute, mais non incorporée; unité conçue idéalement comme pouvant être construite, suivant une règle mathématique, au moyen d’unités d’espèces différentes qui, elles, sont au contraire matériellement représentées. Les grandeurs primitives, se mesurant au moyen d’unités primitives matériellement réalisées, ne comportent qu’une mesure relative; c’est par exemple la longueur, le temps, la force ou le poids dans le système métrique, la masse dans le système CCS. Les grandeurs dérivées au contraire, se mesurant au moyen d’unités composées qui dérivent des unités primitives, sont susceptibles d’une mesure absolue; ainsi la surface et le volume, dont les unités dérivent de celle de la longueur; la vitesse et l’accélération, dont les unités dérivent de celles de la longueur et du temps; dans le système C G S, la force, dont l’unité dérive des unités de longueur, de temps et de masse ; dans le système métrique, la masse, dont l’unité dérive des unités de longueur, de temps, et de force ou poids.

Longueur. — Dans le système métrique, la longueur est une quantité qui ne comporte qu’une mesure relative, parce que l’unité de mesure de la longueur est une unité primitive, qu’on ne peut ramener à d’autres unités, de sorte qu’il n’y a pas d’autre mesure possible de la longueur que la mesure fiar l’unité de longueur matériellement représentée. Or, la mesure de la lojigueur par le

()' DE LA iMESURE DE LA VALEUR

mètre ne nous donne pas la longueur absolue. Un esprit d’essence supérieure pourrait concevoir clans l’espace l’étalon de longueur abstrait, invariable, absolu, le mètre idéal, et diviser directement par ce mètre la cpiantité de longueur à mesurer. L’homme est obligé de donner un corps à l’unité de mesure idéale, et doit procéder par comparaison. On a donc pris, comme étalon de longueur, une règle de platine d’une grandeur arbitraire, soi-disant égale à la dix-millionnième partie du quart du méridien terrestre, et portant des divisions; le mètre abstrait a dû s’incorporer, et ce mètre matéi'iel et tangible a été déposé en un lieu public pour y être conservé et servir de modèle à tous les exemplaires dont il est fait couramment usage. Dès lors, toute mesure d’une longueur concrète est prise par équation avec une longueur égale de la règle type, en multiples ou en sous-multiples. On a par exemple l’équation :

Longueur de la planche A = Longueur de 3 fois la règle étalon, ou 3 mètres.

Cette mesure de la longueur est générale et relative. Elle est générale, comme étant applicalde à la longueur d’un corps quelconcjue. L’étalon déposé aux Archives ayant été adopté comme unité de mesure commune, toutes les longueurs se rapportent à cette unité et s’expriment en mètres ou fractions de mètres; par là même, elles expriment aussi, en se rapportant à un étalon commun, la proportion qui existe entre elles.

Cette mesure est relative, car elle se prend par comparaison de la quantité à mesurer avec une autre quantité de même nature matérialisée dans un corps, la règle de platine en qui s’incarne l’unité de mesure. Or aucun corps, pas même le platine, ne conserve une longueur invariable. La longueur du mètre de platine peut changer sous l’influence de la température et de causes ignorées, et les corrections, toujours possibles lorsqu’il s’agit des variations dues à la température, ne le sont plus lorsqu’il s’agit des variations inconnues qui peuvent provenir de causes ignorées ; car on ne pourrait les opérer qu’à l’aide d’un autre étalon matériel, lui-même soumis à des variations possibles. Une fraction déterminée du méridien terrestre est elle-même une longueur variable, et ne peut servir de baâe à un étalon absolument fixe. Si nous prétendons connaître et mesurer la longueur absolue, la recherche au moyen du mètre incorporé nous fait tourner dans un cercle vicieux. Cependant il n’y a pas d’autre mesure possible. Si donc un môme ‘objet est mesuré à deux époques différentes au moyen du

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mètre, et que l’opération donne chaque fois le même chiffre, on ne peut cependant affirmer rigoureusement que sa longueur absolue est restée invariable, parce que celle du mètre a pu, d’une époque à l'autre, changer de la même quantité que celle de l’objet mesuré. Et de même, si, à une époque, un objet est mesuré comme ayant un mètre, et que plus tard un autre objet soit mesuré comme ayant deux mètres, on ne peut en conclure avec une certitude rigoureuse qu’à ce moment la longueur, même relative, de l’un, est double de celle de l’autre, la longueur absolue de l’étalon ayant pu changer dans l’intervalle pour des causes particulières inconnues. Cependant on ne s’inquiète pas pratiquement de ces variations hypothétiques, qui, si elles se produisent réellement, sont trop faibles pour exercer une influence sérieuse sur le résultat et pour troubler les calculs mathématiques.

Poids. — Les physiciens définissent le poids en disant que c’est la résultante des actions élémentaires de la pesanteur sur un corps. Le poids est donc la force de la pesanteur s’exerçant sur un corps; c’est une force d’une nature particulière, dont la mesure est celle de la force en général. 11 me sera permis cependant, pour la commodité du langage, et en vue de faciliter les comparaisons avec la valeur conformément aux apparences, de m’écarter de la rigoureuse exactitude théorique, et de traiter le poids comme une qualité intrinsèque des corps, de môme que la longueur en est une propriété intrinsèque. Le poids est ainsi considéré dans un sens passif, comme l’état d’un corps soumis à la pesanteur. .

Le poids, étant une force, comporte soit une mesure relative, soit une mesure absolue.

La mesure du poids est simplement relative si l’on recourt au système métrique, dans lequel l’unité de poids ou de force est une unité primitive. Le poids se mesure alors au moyen d’un étalon matériel, qui est le poids d’un centimètre cube d’ean, appelé gramme (poids), et représenté par la millième partie du kilogramme de platine conservé aux Archives. Lorsqu’on a obtenu l’équilibre en plaçant dans l’un des plateaux d’une balance 1 centimètre cube de platine, et dans l’autre plateau 21 centimètres cubes d’eau représentés, quant au poids de 21 grammes, par des cylindres en cuivre, on a l’équation suivante ;

Poids de 1 centimètre cube de platine = Poids de 21 centimètres cubes d'eaUy ou .

21 grammes.

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Celle mesure du poids esl générale el relalive. Elle esl générale, car elle esl applicable au j^oids d’un corps quelconque ; el comme les poids de lous les corps sonl mesurés el évalués en chifTres au moyen de celle unilé de mesure commune, comme lous se rapporlenl au poids d’un cenlimèlre cube d’eau ou gramme el s’exprimenl en grammes, il en résulle que lous exprimenl ainsi, par relalion avec l’unilé de mesure commune-, la proporlion qui exisle enlre eux.

Mais celle mesure esl purement relative. C’est en effet une force mesurée au moyen d’un étalon matériel de force ; par là, on peut connaître la grandeur relative du jDoids d’un corps, c’est-à-dire obtenir un chiffre indiquant la proporlion entre la force de gravité qui s’exerce sur le corps dont on veut mesurer le poids, et celle qui s’exerce sur le corps servant d’étalon. Mais on n’a pas la grandeur absolue du poids, le chiffre du poids absolu, de la force réellement exercée sur le corps. En effet, le poids absolu des corps varie d’un lieu à un autre, suivant les positions géographiques et les altitudes. Si l’on se bornait à prendre la mesure relalive des poids en pesant les corps dans des balances, on n’aurait aucune révélation de ces changements. J.,a force de gravité qui s’e.xerce sur les corps aurait augmenté ou diminué d’un lien à un autre sans qu’on s’en aperçût, parce que le poids absolu de l’étalon aurait changé comme les autres, et que la proportion entre les poids, seule révélée par la pesée, serait restée la môme. Et de môme, si le poids absolu, dans un meme lieu, variait d’une époque à l’autre pour une cause inconnue, on ne s’en apercevrait pas en prenant simplement une mesure relative au moyen de l’étalon de poids. Pour connaître le poids absolu, force variable suivant les lieux, il faut recourir à une mesure absolue, permettant d’apprécier la quantité de force qui s’exerce sur un corps, el notamment sur l’étalon de poids lui-même, dans un lieu déterminé.

Cette mesure absolue, on l’obtient dans un système de mesures qui fait de l’unité de force une unité dérivée. Dans le système C G S, adopté par le Congrès international des électriciens en 1881, les unités primitives sont celles de longueur, de masse et de temps : centimètre, gramme (masse), et seconde. Les mesures de ces trois espèces de grandeurs sont donc relatives. La masse, que l’on définit comme ôtant, pour un corps donné, le rapport constant de la force à l’accélération qu’elle imprime au corps; ou encore.

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d’une manière plus saisissable, le coefficient de la résistance de la matière au mouvement, ne comporte, dans ce système, qu’une mesure relative, au moyen d’une unité incorporée qui est la masse d’un centimètre cube d’eau ou gramme-masse. On obtient cette mesure de la masse en se servant de la balance, mais d’une manière indirecte. Si l’on constate en elfet que 1 centimètre cube de platine pèse 21 fois plus que 1 centimètre cube d’eau, c’est-à-dire subit une force d’attraction 21 fois plus grande, on doit en conclure indirectement que sa masse est aussi 21 fois plus forte, c’est-à-dire que sa capacité de résistance au mouvement est 21 fois plus considérable ; sinon, il ne tomberait pas dans le vide avec la môme accélération que le centimètre cube d’eau.

De ces trois unités primitives dérive l’unité de force ou dyne, qui est la force capable d’imprimer à l’unité de masse l’unité d’accélération, soit une accélération par seconde d’un centimètre par seconde. C’est donc une unité purement idéale, pour laquelle on possède seulement une règle permettant de la construire idéalement au moyen d’unités d’espèces différentes. Aussi la mesure en dynes d’une force quelconque est-elle une mesure absolue. Avec la balance d’une part, la machine d’Atwood ou le pendule d’autre part, on connaît la masse d’un corps, et l’accélération que lui imprime la force de gravité dans le lieu où l’on se trouve ; on peut ainsi connaître son poids absolu et le mesurer en dynes. C’est là la mesure absolue de la force et du poids, et par elle on peut connaître les variations du poids de l’étalon lui-même.

Notons d’ailleurs que cette mesure, dite absolue, n’est pas ellemême vraiment îibsolue. Elle se prend en effet en mesurant la masse par unités de masse, et l’accélération par unités d’accélération, qui se l’amènent en définitive à des unités de longueur et de temps. La mesure absolue du poids résulte donc des mesures purement relatives de la masse, de la longueur et du temps, mesures prises au moyen d’étalons soumis à des variations possibles. La mesure du poids à l’aide de ces unités primitives, irréductibles, ne permet donc pas de saisir l’absolu ; par là, on s’en rapproche plus que par la mesure relative, mais c’est tout. Change-t-on de système, pour que les unités primitives sur lesquelles on s’est appuyé deviennent des unités dérivées permettant une mesure absolue des quantités de môme espèce? On n’y gagne rien, car alors les unités dérivées du précédent système deviennent elles-mêmes

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des unités primitives, ne permettant que des mesures relatives là où précédemment on avait des mesures absolues. Toujours et pour tout, l’absolu échappe à l’homme, qui se heurte bien vite aux limites du connaissable lui cachant l’absolu et l’infini.

MESURE DE LA VALEUR d’aPRÈS LA THÉORIE DE KARL MARX SUR LA VALEUR

Le principe de Karl Marx sur la nature de la valeur est bien connu. — « La substance de la valeur, c’est le travail, et la mesure de sa quantité, c’est la durée du travail » L La grandeur de la valeur d’un produit se mesure « par le quantum de la substance créatrice de valeur contenue en lui », par le quantum de travail dépensé dans sa production. Ainsi donc, les choses qui n’ont coûté aucun travail n’ont pas de valeur : « Une chose peut être valeur d’usage sans être une valeur. 11 suffit pour .cela qu’elle soit utile à l’homme sans qu’elle provienne de ’son travail. Tels sont l’air, les prairies naturelles, le sol vierge, etc. »®. Pour les 'choses qui proviennent du travail : « Les marchandises dans lesquelles sont contenues d’égales quantités de travail, ou qui peuvent être produites dans le même temps, ont par conséquent une valeur égale » ®. Le travail seul crée de la valeur; quant aux moyens de production (dont la valeur est ellemême coiistituée par le travail nécessaire à leur production), ils ne produisent pas de valeur, mais transmettent simplement leur valeur au produit dans la mesure où ils la perdent par usure ou consommation dans le procèJ'âe production. « Un moyen de production ne transmet jamais au produit plus de valeur qu’il n’en perd lui-même par son dépérissement dans le cours du travail » U Déduction faite de cette valeur transmise, « leur aide ne coûte rien ». « Ces moyens, créés par l’homme, rendent des services gratuits, tout comme les forces naturelles, l’air, la vapeur, l’électricité, etc. » *, et ne peuvent ajouter aucune valeur au produit sous le nom d’intérêt Seul, le travail peut ajouter au produit une

^ ^ Le Capital, p. 15, col. 2.

^ P. 87, col. 2.

^ P. 169, 1, note 1.

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valeur nouvelle, dont une partie seulement revient au travailleur, s’il est salarié, comme équivalent de sa force de travail, et dont l’autre partie, la plus value, échoit gratuitement au capitaliste.

Quelle que soit donc l’importance du matériel fixe et-des avances faites dans une affaire, quelle que soit la dui^ée pour laquelle le capital est avancé, la plus value (mettons le profit) n’en dépend en aucune façon ; sa quotité dépend exclusivement du nombre des forces de travail salariées qui sont employées, et du degré de leur exploitation, c’est-à-dire du rapport de durée qui existe entre le travail nécessaire pour reproduire l’équivalent de la force de travail d’une part, et d’autre part le surtravail ; seules, en effet, ces forces créent la valeur et par conséquent la plus value. « Que la valeur des moyens de production, comparée à la valeur des forces de travail employées, croisse, diminue, reste constante, qu’elle soit grande ou petite, peu importe, elle j'esle sans influence sur la masse de valeur produite » ‘. « Cette loi est en contradiction manifeste avec toute expérience fondée sur les apparences. Chacun sait qu’un filateur, qui emploie relativement beaucoup de capital constant et peu de capital variable [le capital variable, d’après Marx, est celui qui est consacré à salarier des forces de travail] n’obtient pas, à cause de cela, un bénéfice ou une plus value moindre que le boulanger qui emploie relativement beaucoup de capital variable et peu de capital constant. La solution de cette difficulté apparente exige bien des moyens termes.... »

Le temps de travail qui sert ainsi de mesure à la valeur d’une marchandise peut ne pas correspondre au temps réellement employé pour sa production ; c’est « le temps socialement nécessaire, c’est-à-dire celui qu’exige tout travail, exécuté avec le degré moyen d’habileté et d’intensité, et dans des conditions qui, par rapport au milieu social donné, sont normales » L Tout travail ne crée donc pas de la valeur. 11 n’en Crée pas s’il produit des choses inutiles, sans valeur d'usage, et notamment s’il produit des marchandises en excès sur les besoins de la consommation, dans le cas d’encombrement du marché L H n’en crée pas non plus dans la mesure où il dépasse le temps socialement nécessaire à la

— Les moyens termes ne sont pas indiqués

Jfe

production de la marchandise, soit à raison de la paresse ou de la maladresse du producteur, soit à cause de la défectuosité des moyens de production naturels ou artificiels employés par lui, si leur productivité est inférieure à la moyenne. Au conü’aire, tout travail supérieur à la moyenne, par son degré d’intensité ou d’habileté, ou par sa productivité exceptionnelle due, par exemple, à l’emploi d’une machine, d’un procédé encore inconnu, « compte comme travail complexe, et crée dans un temps donné pjlus de valeur que le travail social moyen du môme genre » C’est un multiple du travail simple moyen, qui peut se résoudre en unités de travail moyen, de sorte que cette unité reste toujours l’anité de mes\ire de la valeur.

Il ressort de cette analyse que la valeur, pour une même sorte de marchandises, décroît à mesure que le temps de travail socialement nécessaire à sa production diminue pour une cause quelconque : amélioration des conditions naturelles de la production, accroissement de l’habileté moyenne des travailleurs, progrès des combinaisons sociales et des applications de la science à l’industrie, etc. ; elle s’accroît par l’efièt des circonstances inverses ■. La valeur des marchandises d’une certaine catégorie se règle toujours sur la quantité de travail actuellement nécessaire à leur production, et cette règle de mesure s’applique môme à des marchandises anciennes qui ont été produites dans d’autres conditions moyennes L

Dans cette théorie, la valeur, comme le poids, est une qualité intrinsèque des choses, avec cette seule différence que le poids est une qualité naturelle, tandis que la valeur est une qualité surnaturelle, portant une empreinte purement sociale ^ . La valeur existe en soi dans l’objet, en raison de la quantité de travail dépensée dans sa production, comme la force électrodynamique existe dans un corps en raison de l’intensité du courant qu’on y a lancé. Sans doute, « la valeur d’échange semble quelque chose d’arbitraire et de purement relatif; une valeur d’échange immanente, intrinsèque à la marchandise, paraît être, comme dit l’Ecole, une contradictio in adjecta » Cependant la valeur existe en dehors

3 P. 89 et 90.

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de tout rapport d’échange, dans une marchandise envisagée isolément, par cela seul qu’elle est du travail humain cristallisé *. Dans cette marchandise, la valeur n’est encore qu’une abstraction qui ne prend forme, ne se manifeste et ne s’exprime que dans les transactions sociales, du jour où la marchandise est mise en rapport d’échange avec une autre. Mais la valeur existe en soi déjà auparavant, comme travail humain dépensé ; elle existe par elle-même, indépendamment de sa forme, la valeur d’échange. « Il ressort de notre analyse que c’est de la nature de la valeur des marchandises que pi'ovient sa forme, et que ce n’est pas, au contraire, de la manière de les exprimer par un rapport d’échange que découlent la valeur et sa grandeur » La forme objective de la valeur, qui semble être une propriété des choses, n’est d’ailleurs qu’une apparence propre à la société marchande, dissimulant les véi'i tables rapports sociaux qui, loin d’être des rapports réels entre les choses, sont, au fond, des rapports personnels entre les producteurs, les rapports de leurs travaux privés L

Voilà la théorie. 11 nous est certainement permis d’en tirer les conséquences logiques qui en découlent relativement à la mesure de la valeur, lors môme qu’elles n’auraient pas été expressément déduites par Marx. Ces conséquences se résument en ces quelques mots : la mesure de la valeur présente exactement les mômes caractères que la mesure du poids. Il y a certes de graves différences de nature entre la valeur et le poids, l’une étant une qualité sociale et l’autre une qualité physique des choses, les proportions de valeur entre les marchandises changeant souvent, tandis que les proportions de poids entre les corps ne changent jamais, etc. ; mais ces différences ne portent pas sur la nature de leurs mesures. La valeur, comme le poids, est une qualité intrinsèque des choses, c’est-à-dire une qualité appartenant à une chose en dehors de tout rapport avec une autre; et cette qualité, comme le poids, comporte une mesure relative et une mesure absolue.

Mesure relative. — De même qu’on mesure le poids au moyen d’une unité de poids incorporée qui est le poids d’un centimètre cube d’eau ou gramme, de même on rnesui'e la valeur au moyen de

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runité de valeur incorporée dans une pièce d’argent qui est le franc :

Valeur de i hectolilre de blé = valeur de 100 grammes d’argent monnayé

ou 30 francs.

L’équation est fondée sur ce fait que le travail socialement nécessaire à la production de 1 hectolitre de blé est égal à celui qui est nécessaire pour la production de 100 grammes d’argent. Chacune de leur côté, ces deux marchandises arrivent donc sur le marché portant à l’avance une valeur intrinsèque égale que l’on se borne ensuite à comparer, de même que 1 centimètre cube de platine et 21 centimètres cubes d’eau ont chacun de leur côté un poids égal avant d’être mis en rapport de comparaison dans une balance^ L’équation est donc semblable aux précédentes ; au lieu (,1e longueurs ou de poids, ce sont des valeurs qui sont mises en rapport de chaque côté. Aussi Marx perd-il de vue son principe quand il dit que dans l’équation : 20 mètres de toile = un habit ou 2 livres sterling, l’équivalent habit ou or figure comme simple quantité de matière L 11 devrait dire plutôt que les deux termes figurent comme valeurs, c’est-à-dire comme quantités égales de travail. Marx est mieux inspiré lorsqu’il dit : « L’équation : 20 mètres de toile = un habit, ou 20 mètres de toile valent un babit, suppose que les deux marchandises coûtent autant de travail l’une que l’autre, ou se produisent dans le même temps »

Cette mesure de la valeur par la monnaie est une mesure générale, mais relative. C’est en elfet la valeur mesurée au moyen d’une unité arbitraire matériellement réalisée. On constate bien que la valeur de 1 hectolitre de blé est égale à celle de 100 grammes d’argent (20 pièces de 1 franc). Mais quelle est la valeur en soi de l’étalon franc, de la pièce de 5 grammes d’argent? A ce point de vue, la mesure relative ne nous apprend rien et n’est qu’un cercle vicieux. Nous avons par elle la connaissance des rapports de valeur entre marchandises, des valeurs proportionnelles dans un même temps et lieu, mais non la révélation des valeurs absolues. La valeur de l’étalon franc peut changer d’une époque à l’autre, par suite d’une augmentation ou d’utie diminution dans la somme de travail socialement nécessaire à sa production. La valeur du franc

1 P. 19 et s.

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peut aussi être différente, à une môme époque, dans deux pays fermés l’un à l’autre, si la production de l’argent exige plus de travail dans l’un que dans l’autre. Prendre la valeur de cette pièce de monnaie comme unité de mesure, c’est donc s’appuyer sur une base toujours mobile, qui ne permet ]3as les comparaisons de valeur entre marchandises dans différents temps et lieux. IVotons d’ailleurs que les autres mesures relatives, celles de la longueur et du poids, présentent exactement le meme caractère; leur étalon est aussi «soumis à des variations. Sans aucun doute, ces variations sont beaucoup moins fortes que celles de l’étalon de la valeur; mais ce n’est là qu’une différence dans le degré de variabilité, et non dans la nature de la mesure elle-même.

Mesure absolue. — Pour le poids, on obtient sa mesure absolue en recourant à l’unité de force idéale ou dyne, dérivée des unités primitives de longueur, de masse et de temps; le poids absolu se trouve ainsi mesuré, parce qu’on le détermine au moyen de quantités d’espèces différentes. [De même la valeur, dans le système de Marx, comporte une mesure absolue, si, au lieu de prendre pour unité de valeur une unité matériellement réalisée comme le franc, on recourt à une unité de valeur idéale, conçue comme constituée par une quantité d’espèce différente, le travail. L’unité de valeur, servant à mesurer la valeur absolue, est alors formée par l’unité de travail, qui est l’heure de travail simple moyen. Il devient par là possible de déterminer la quantité variable de valeur absolue contenue dans l’étalon franc lui-même. La mesure de la valeur par le travail est une mesure absolue.

L’analogie de la mesure de la valeur dans la théorie de Marx avec la mesure de la chaleur est encore plus frappante. Une certaine quantité de travail mécanique engendre une quantité déterminée de chaleur, de meme qu’une certaine quantité de travail humain produit, d’après Marx, une quantité définie de valeur. Aussi mesurét-on la chaleur par l’unité de chaleur appelée thermie, qui est la quantité produite par une unité de travail. C’est là une mesure absolue, tandis que la mesure par calorie, c’est-à-dire par l’unité concrète (la quantité de chaleur qui élève de i° C la température d’un gramme d’eau), est une mesure relative, de môme nature que la mesure de la valeur par l’unité franc.

Une remarque en passant. Il est essentiel de noter qu’il, ne s’agit pas dans Marx, comme dans .\dam Smith et quelques autres, de la

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mesure de la valeur des marchandises par la valeur du travail qu’on peut acquérir en échange ; ce ne serait là qu’une mesure relative, comme la mesure de leur valeur par la valeur de l’argent. 11 s’agit, et Marx le répète sans cesse, de la mesure de la valeur des marchandises par le quantum de travail -dépensé dans leur production. C’était là du reste le point de vue de Ricardo. Mais Ricardo, qui reconnaissait en même temps que le travail a une valeur, ne parvenait pas à sortir de ce cercle ; si le travail a une valeur, comment déterminer et mesurer sa valeur à lui-même, sinon par lui-même. Il ne réussissait pas davantage à s’affranchir de cette contradiction : si chaque marchandise a une valeur mesurée par le travail qu’elle a coûté, comment comprendre qu’elle ne soit pas échangeable contre ce travail môme, qu’elle ne puisse être rachetée par le salaire payé pour sa production ; comment expliquer que le salaire ne soit pas égal à la valeur nouvelle créée par le travail ? Là-dessus, Ricardo perd pied et tombe dans une déplorable logomachie, son faux principe de la valeur l’acculant à des contradictions flagrantes avec les faits. Karl Marx, après avoir échoué au môme écueil dans la Misère de la philosophie, à une époque où il s’inspirait surtout de Ricardo, a trouvé dans Le Capital un tour, héroïque pour se tirer de celte insurmontable difficulté. Sans doute le salaire est le prix d’une marchandise, mais cette marchandise n’est pas le travail, c’est la force de travail de l’ouvrier, l’ensemble de ses facultés personnelles dont le travail est la fonction. L’ouvrier vend sa force de travail pour un temps, et le salaire qu’il reçoit en échange n’égale pas le prix du produit de son travail, parce que la valeur de sa force de travail, déterminée, comme celle des autres marchandises, par le temps de travail nécessaire à sa production, c’est-à-dire à la production d’une stricte subsistance, est inférieure à la valeur ajoutée au produit par son travail.j Quant au travail lui-même, il n’a et ne peut avoir, suivant Marx, aucune valeur ; « Le travail est la substance et la mesure inhérente des valeurs, mais il n’a lui-même aucune valeur » L Le travail a la propriété « de créer de la valeur, qui le distingue de toutes les marchandises, et l’exclut, comme élément formateur de la valeur, de la possibilité d’en avoir aucune » ; l’expression valeur du travail est irrationnelle Ce point-de vue

DE LA ME3UHE DE LA VALEUR

semble assez logique chez Marx : si le travail est la substance de la valeur, s’il constitue la valeur en soi, il ne peut avoir lui-même de la valeur; dire qu’il en a, serait dire que la valeur en soi a de la valeur. Voilà donc le cercle franchi. Reste à savoir s’il est permis, pour concilier avec les faits ce principe paradoxal que le travail n’a pas de valeur, d’imaginer, en remplacement de la marchandise travail, la marchandise force de travail. Cette dernière ne serait-elle pas au fond le môme personnage que la première, réapparaissant sous un faux nez pour permettre à l’auteur de sortir d’embarras ?

Quoi qu’il en soit, la mesure de la valeur par le travail de production est bien une mesure absolue, une mesure de la valeur non par une unité de valeur matérialisée, mais par une unité de valeur idéalement conçue comme constituée au moyen d’une unité d’ordre ditférent. Grâce à cette mesure, il serait théoriquement possible de comparer des valeurs dans des lieux différents ou à des époques différentes. Si par exemple un hectolitre de blé demandait au ni® siècle après J. C. 100 heures de travail en moyenne pour sa production, et qu’il n’en demande plus que 50 aujourd’hui, on dira que sa valeur absolue a baissé de moitié. Si son prix ést cependant resté le môme aux deux époques, c’est que la valeur de l’argent a elle-môme baissé de moitié, la production de l’argent coûtant sans doute moitié moins de travail aujourd’hui. Mais à l’égard des marchandises dont la production exige à notre époque le môme travail moyen qu’au iii® siècle, la valeur relative de l’hectolitre de blé a baissé de moitié, comme sa valeur absolue.

C’est bien là, certainement, l’idée de Marx; elle ressort implicitement de toute sa théorie de la-valeur, et explicitement du passage suivant du Livre II, où, après avoir cité un économiste anglais, Bailey, qui prétend que la valeur est un simple rapport entre marchandises contemporaines, parce que seules des marchandises contemporaines peuvent être échangées les unes contre les autres, Marx ajoute ; « Il (Bailey) veut nier par là que la comparaison soit possible entre valeurs de marchandises à différentes époques,. Mais cette comparaison, quand la valeur de l’argent a été bien déterminée poui' chaque .époque, ne signifie pas autre chose qu’une comparaison des 'dépenses de travail nécessaires aux différentes époques pour la production des mômes espèces de marchandises. L’erreur particulière de Bailey sur ce point provient de son erreur générale,

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consistant à confondre la valeur d’échange avec la valeur et à prendre la forme de la valeur pour la valeur elle-même; de telle sorte que les valeurs des marchandises ne seraient plus en effet susceptibles de comparaison dès qu’elles ne fonctionneraient plus activement comme valeurs d’échange, lorsque les marchandises ne seraient plus réellement échangées les unes contre les autres » Ainsi, quand on a déterminé sûrement la valeur de l’argent aux différentes époques, en établissant la somme de travail que sa production a coûté, on peut comparer la valeur de toute autre marchandise à ces mômes époques successives en la rapportant chaque fois à l’argent, dont la valeur absolue a été préalablement établie, et en inférant du prix la quantité de travail que la marchandise a coiité à cliaque époque. On possède, dans l’unité de travail, un étalon fixe de la valeur absolue, et l’on peut, grâce à cette mesure absolue, comparer la valeur d’une même marchandise sur deux marchés dilTérents.

Cette mesure est de môme nature essentielle que la mesure absolue du poids en dynes, avec les difTérences suivantes. Quand on doit mesurer le poids absolu d'un corps, oii sait facilement quelles sont les quantités à jnesurer; ce sont des quantités concrètes, la masse du corps, l’accélération imprimée à ce corps par la force de gravité dans un certain lieu. Qua*nd au contraire on veut mesurer la valeur absolue d’une marchandise, on se trouve en présence d’une quantité abstraite qu’il faut déterminer par une opération préalable avant de la mesurer; cette quantité, c’est la somme de travail nécessaire en moyenne à la production de la marchandise, dans un milieu social donné. Quelle est cette moyenne? 11 faut d’abord l’établir avant de songer à une mesure quelconque, et l’on conçoit combien cette recherche peut être délicate, impossible môme i30ur des sociétés disparues. D’autre part, runité de mesure elle-même a besoin d’être établie par une moyenne avant qu’on puisse l’employer au mesurage; c’est l’heure de travail simple moyen, c’est-à-dire une quantité de trav'ail qui, dans chaque société économique donnée, doit être recherchée au moyen d’une soigneuse enquête avant qu’on ne puisse la représenter dans l’heure de travail d’un homme type. Ce sont là des dilférences réelles entre la mesure aV)solue du poids et la mesure absolue de la valeur telle qu’elle ressort de la

‘ Dus Kapilal, L. II, 2® 6d., p. 78.

DE LA MESURE DE LA VALEUR

théorie marxiste; il n’en résulte pas cependant que le caractère fondamental de ces deux mesures soit dilîérent.

N’est-il pas possible de pousser plus loin cette recherche de l’absolu? La mesure absolue de la valeur par le travail repose elle-même sur une notion relative. L’unité de travail est en effet, d’après Marx, l’heure de travail simple moyen. L’heure est une unité de temps que pratiquement nous pouvons croire invariable; mais il n’en est pas de même du travail simple moyen dépensé dans celte heure. « C’est une dépense de la force simple que tout ' homme ordinaire, sans développement spécial, possède dans l’organisme de son corps » *; c’est le travail exécuté avec le degré

rents lieux. Mais il faudrait pour cela assimiler la force de l’homme à une simple force mécanique, et appliquer à son travail la mesure du travail des forces par kilogrammèlres, ou mieux encore par ergs suivant le système C G S. Malheureusement le travail de l’homme ne comporte pas une mesure de cette nature. On parle aujourd’hui d’un ergograj)he enregistrant et mesurant l’énergie des contractions musculaires. Mais ce n’est là qu’un côté de la dépense d’énergie dans le travail de l’homme. Ce travail n’est pas seulement celui d’une force mécanique, la force musculaire ; il est aussi dans tous les cas, il est surtout ou même exclusivement dans quelques-uns, une dépense d’énergie cérébrale, à laquelle ne peut plus s’appliquer la mesure mathématique du travail des forces mécaniques. On peut donc avoir, dans la théorie marxiste de la valeur, une mesure de la valeur par le travail qui est moins relative que sa mesure par la valeur du franc, mais qui est encore loin d’une véritable mesure absolue.

‘ Le Capital, L. I, p. 17, 1.

DE LA MESURE DE LA \LVLEUR

LA VALEUR CONSIDÉRÉE COMME UN RAPPORT RECHERCHE d’uNE VALEUR

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