‹ La métaphysique de Herbart et la critique de KantChapitre 11 sur 172 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

ordonnateur de concepts; de Wolfif et de la scolastique, il n'a que le souci de la précision, Tamour de l'ordre et de la clarté dans les idées. C'est un logicien, mais un logicien versé dans les sciences, et profondément imbu de l'esprit scientifique (de l'esprit mathématique surtout, il est vrai), un logicien chez lequel le besoin de l'ordre intrinsèque ne se sépare pas du souci de la réalité, auquel le maniement des abstractions ne fait jamais oublier les conditions du donné. Il ne se renferme point, il est vrai, dans l'expérience, car il ne serait plus alors un métaphysicien ; mais il part de l'expérience pour s'élever audessus d'elle; il la suit aussi loin qu'elle peut le conduire et ne l'abandonne jamais que lorsqu'elle est elle-même obligée de s'arrêter, en demandant encore à ses inspirations l'indication de la voie qu'il doit suivre pour ne point se tromper.

En réalité, il n'est guère de doctrines qui ne réfléchissent en quelque manière l'état actuel des connaissances positives; il n'est guère de philosophes, même parmi les purs dialecticiens, les mystiques et les enthousiastes, qui ne s'inspirent au moins dans une certaine mesure des théories scientifiques de leur temps; mais la plupart, soutenus seulement par ces vagues conceptions générales, qui flottent en quelque sorte dans l'atmosphère d'une époque, se placent du premier coup au centre des choses, et construisent a priori les cadres de leur système, dans lesquels ils cherchent ultérieurement à faire entrer de gré ou de force la réalité. Ce n'est point ainsi que procédera Ilerbart : il proscrit énergiquemcnt toute idée préconçue, toute hypothèse arbitraire qui pourrait avoir pour effet d'imprimer dès le début une fausse direction à l'investigation philosophique. C'est ainsi qu'il voit la source des plus graves erreurs dans la tendance de

certains esprits, si marquée de son temps, à subordonner toutes leurs recherclies à la conception a priori d'une absolue unité. Sans doute, dit-il, l'unité est bonne parce qu'elle permet l'ordre et la clarté dans les idées. C'est avec raison que la pensée tend à une unité de plus en plus haute par la généralisation et la hiérarchisation des concepts. La science elle-même obéit au besoin d'unité lorsqu'elle cherche à remonter des faits aux lois, des lois particulières à des lois de plus en plus générales; et l'esprit philosophique se manifeste surtout par ces intéressantes tentatives de coordination et d'unification qu'on appelle justement théories philosophiques (philosophische Ansichten). Mais le besoin d'unité, légitime et fécond tant qu'on le renferme dans ses justes limites, risque de devenir un danger, dès qu'on s'y abandonne sans précaution et sans une juste estimation de sa valeur. L'unité dont la pensée a besoin pour elle-même, elle veut ensuite l'imposer aux choses : elle poursuit un principe unique de la réalité en même temps qu'un principe suprême de la connaissance. Et dès qu'on suppose atteinte cette double unité, quelle tentation de n'en plus faire qu'une seule! On en vient ainsi à sacrifier à l'unité souhaitée la multiplicité donnée. On en arrive à un non-être rempli de contradictions qui n'est ni vraiment multiple, ni véritablement un. (Herbart établira au contraire, en même temps que la multiplicité des êtres, l'absolue unité de l'être dans chacun d'eux.) Toutes ces erreurs proviennent d'une excessive extension et d'une fausse interprétation du besoin d'unité : « il ne faudrait jamais oublier que le penseur a besoin d'unité en tant que penseur, dans la pensée et pour la pensée » (Einheit fordert der Denker als Denker, im Denken fur das Denken)*.

1. Ueber philosophisches S(udium{HerhBirVs kleinere Schriften, I, p. 136).

Ici encore Herbart est en parfait accord avec Kant, qui, lui aussi, reconnaît le besoin d'unité de l'esprit, mais recommande de ne pas voir dans ce besoin tout subjectif une loi des choses. Sur ce point, comme sur tant d'autres, Fichte et Schelling, tout en se réclamant du maître, devaient lui être profondément infidèles, lorsque, s'inspirant du principe formel de l'unité de l'aperception, ils s'élevaient à l'unité réelle du Moi ou de l'Absolu, à un principe suprême de l'existence et de la pensée, Realgrund en même temps qu'Idealgrund, identifiant ainsi ce que Kant avait si expressément séparé dans sa Critique de la Raison pure. Sans doute, Herbart s'écartera à son tour de Kant, lorsqu'il posera une multiplicité d'êtres distincts; mais c'est là chez lui un résultat de la spéculation, non un principe posé a priori; et en refusant d'attribuer à une tendance toute subjective de l'esprit une valeur absolue, il demeure plus fidèle à l'inspiration de la Critique, en même temps qu'il suit une méthode plus rigoureuse et plus scientifique que Fichte , érigeant en axiome au début de la Wissenschaftslehre que la Science n'est possible que par l'unité d'un principe commun de l'Être et de la Connaissance.

De même que, d'après Herbart, le philosophe doit éviter de prendre son point de départ dans une hypothèse arbitraire sans autre raison que sa commodité et sa convenance subjective, de même il doit soigneusement écarter toutes les considérations étrangères qui pourraient altérer la sincérité des recherches, considérations d'ordre sentimental, moral ou théologique. Le sentiment, pas plus que le besoin d'unité, n'a aucune valeur scientifique; la religion a un domaine parfaitement distinct de celui de la philosophie et il vaut mieux n'en pas parler

(darum ziehii wir es vor, davon zii schweigen) '; et quant à la morale, si elle est une partie de la philosophie, elle en est une partie indépendante et qui ne doit point empiéter sur les autres *. Mais le philosophe doit se défier surtout des dangers que lui font courir l'esprit de système et les préjugés d'école. C'est le propre en effet des doctrines vraiment fortes et originales d'imprimer aux recherches philosophiques ultérieures, en même temps qu'une impulsion puissante, une direction nouvelle; mais ce résultat, plein d'intérêt pour l'historien, ne va pas sans de fâcheux inconvénients : on en vient à oublier les problèmes posés par la nature même des choses, pour s'attacher à ceux qui naissent du développement logique des systèmes. Cette vérité, dont l'histoire du cartésianisme et de la philosophie postkantienne fournit un éclatant témoignage, n'a échappé ni à Descartes ni à Kant, qui l'un et l'autre s'efforcent de reconstituer la philosophie sur des fondements absolument nouveaux. Mais Descartes, malgré ses louables efforts, ne peut se soustraire aux conceptions théologiques de son époque; et Kant, malgré la nouveauté et l'originalité de sa doctrine, subit sans s'en douter la double influence de Hume et de Wolff, qu'il s'imagine cependant combattre : Hume lui impose sa conception de la causalité comme consistant dans la succession régulière des phénomènes, et Wolff les principes erronés de sa psychologie. Herbart, qui voit à son tour le danger des préjugés d'école et des idées reçues, croit trouver un remède à cette pernicieuse influence dans l'étude attentive des plus anciens systèmes : suivant lui, c'est aux doctrines antérieures à Socrate qu'il faut aller demander les problèmes fonda-

1. UeberphilosophischesStudium (Herbart's kleinere Schriften, I, p. 181).

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