INTRODUCTION
Herbart est avant tout un penseur personnel (ein Selbstdenker), et toutes les parties de sa philosophie portent l'empreinte d'une incontestable originalité. Son système n'est point un composé hétérogène d'éléments disparates; il ne s'est point modifié et transformé sous des influences étrangères; il s'est constitué par un travail continu de la réflexion personnelle \ et n'a point tardé à atteindre son parfait développement. Dès le temps de son séjour en Suisse, vers la fin du xviii* siècle, Herbart, déjà convaincu du vice radical de l'Idéalisme de Fichte et de la nécessité de retourner au Réalisme avait posé les bases de sa future psychologie, considérant les représentations
1. En guise de préface nous lisons au début de la preniière édition des llauptpuncte der Metaphysik ces lignes caractéristiques : « In der Slille sind die Gedanken deren kûrzeste Bezeichnung hier erscheint, wàhrend des Laufs von achlzen Jahrcn auf eif/nem Boden gewachsen nnd gezof/en ».
comme des forces qui subsistent après l'arrêt (die Hemmung) à l'état de tendances (Strebung), et trouvant avec l'idée l'expression même de « seuil de la conscience » (die Schwelle). Dans les thèsss pour « l'habilitation » qu'il soutint à Gôttingue en 1801, il se pose en adversaire déclaré non seulement de l'Idéalisme de Fichte, mais de la philosophie Kantienne, et rejette avec la liberté transcendantale toutes les prétendues formes a priori de l'esprit. Enfin en 1808 il est en complète possession de sa métaphysique et des principes essentiels de sa psychologie. Les Hauptpuncte der Metaphysik contiennent, sous une forme remarquablement concise, toute la doctrine qui sera développée plus amplement, mais sans modifications essentielles, dans la Métaphysique générale, l'idée fondamentale d'expliquer le contenu de l'esprit, ses formes et le Moi lui-même par les seules représentations, la conception d'une application possible des mathématiques aux faits psychiques et quelques exemples de cette application. Herbart ne fera plus dès lors que poursuivre patiemment et courageusement, « contre vent et marée » (wider ^Vind und Strom), l'œuvre commencée, sans se laisser détourner un seul instant de la voie qu'il s'est tracée, sans rien changer à ses principes fondamentaux, insensible à la violence des attaques des dernières années, comme à l'indifl'érence du début. Fermement assurée sur les fondements d'une métaphysique immuable, sa psychologie s'édifiera rapidement suivant le plan qu'il s'est fixé d'avance; comme les mathématiques dont elle a emprunté les procédés, sans rien perdre, sans rien abandonner de ce qui est une fois acquis, elle s'enrichira sans cesse de développements nouveaux, fournissant ù la Pédagogique de nombreuses et importantes applications. Toutefois cela ne veut pas dire que la doctrine de Her-
bart soit indépendante dans son origine de la philosophie régnante et qu'elle ne doive rien dans ses développements à la philosophie antérieure. Fort versé, comme Leibniz, dans l'histoire de la philosophie, dont il recommande fortement l'étude aux jeunes gens, tout en proclamant qu'elle ne saurait suppléer à la réflexion personnelle, et que c'est devant soi, non derrière soi qu'il faut regarder *, il a su comme l'auteur de la Monadologie prendre son bien où il l'a trouvé. Platon et les philosophes de la période antésocratique parmi les anciens, Spinoza, Locke, Leibniz, sans parler de Kant, parmi les modernes semblent avoir particulièrement attiré son attention. Mais ses véritables éducateurs sont Wolfîet Fichte : c'est sous leur influence combinée que son esprit s'est formé et que sa doctrine a d'abord pris naissance. Il a été en efl'et nourri dans les traditions de l'école de Wolfl", et comme Kant a puisé dans cet enseignement vide et formaliste, mais d'une discipline sévère, le goût et l'habitude de la clarté logique. Dans ses années d'université il subit ensuite l'influence de Fichte et se familiarisa avec les procédés de la puissante dialectique du maître. Jamais il ne méconnut les services qu'il devait à ce double enseignement de sa jeunesse : comme Kant il se plut à rendre justice à la méthode rigoureuse des VVolffiens, à leur souci de bien définir et de classer exactement les concepts; et il conserva surtout une grande reconnaissance pour Fichte, dont il loue l'esprit de profondeur et qu'il considère comme un génie philosophique de premier ordre ^ En fait il fut d'abord un disciple sincère de l'auteur de la
1. Die Wahrheit liegl nichl hinler uns sondern vor uns, und wcr sie sucht der schaue vorwiirls, niehl riickwârls {Einl., $ ld6, p. 287).
2. Fichte, einer der grôssten Denker, die je gevvesen sind {Psych. als. Wiss. S. W., t. V, p. 200^.
Wissenschaftslehre et s'assimila complètement la doctrine du maître; mais son esprit, assoupli et fortifié par cette puissante gymnastique intellectuelle, s'aperçut bientôt que tous les efforts de la dialectique de Fichte étaient impuissants à résoudre entièrement les contradictions impliquées dans le concept du Moi. Seulement Herbart n'était pas de ceux qui se laissent rebuter par les difficultés qu'ils rencontrent, et cette constatation ne fut pour lui qu'une invitation à chercher dans une autre voie : le Moi est donné; il est donc possible et les contradictions qu'il implique doivent être résolues. Fichte avait déjà posé le principe de la divisibilité du Non-moi d'une part et du Moi lui-même d'autre part. « Le Moi oppose dans le Moi au Moi divisible un Non-Moi également divisible. » Herbart fit naître le Moi lui-même du Non-Moi préalablement divisé, de l'antagonisme des représentations qui se suppriment mutuellement (sich einander aufheben). Les représentations lui apparurent dès lors comme des forces : il supposa, conformément aux inductions que l'on peut tirer de certains faits d'expérience, que dans leur opposition mutuelle ces représentations devaient subsister à l'état de tendances, et conçut l'idée d'y ramener les autres faits psychiques, particulièrement le désir et la volonté : le désir et la volonté ne sont-ils pas justement des tendances '?
Quoique les témoignages formels fassent défaut sur ce point, on peut conjecturer cependant de divers textes qu'il ne passa pas brusquement au Réalisme, mais resta d'abord enfermé dans le Moi, origine de toutes ses investigations. Peut-être est-ce Kant lui-môme qui le déter-
\. Nous lisons en cITrl dans In Psychologie comme Science (jiio ses recliprclics sur le Moi le rondiiisircnl de Irt's bonne heure à celle considcralion (/'.v/ycA. als Wiss., % 18, S. W., l. V, p. 242).
mina à franchir les bornes du Moi et à sortir de l'Idéalisme. Les premières lignes de l'Introduction à la Critique de la Raison pure lui fournirent en effet la réponse à cette question : d'où viennent les représentations dont l'antagonisme donne naissance au Moi, et lui suggérèrent ridée d'une réalité extérieure. D'autre part la réfutation de la preuve ontologique dans la dialectique transcendantale, à laquelle il attache une si haute importance, lui apprit que l'être devait être placé dans l'absolue position. L'insistance avec laquelle il revient sur le service que Kant rendit, suivant lui, à la philosophie par la détermination du véritable concept de l'être, ne permet pas de douter que ce n'ait été là pour lui une révélation. Il fut ainsi conduit à poser l'être pour chaque représentation primitivement donnée : la résolution des contradictions contenues dans le Moi ne lui avait d'abord fourni qu'une pluralité formelle; elle le conduisit alors à une pluralité réelle, à une multiplicité d'êtres. Le souvenir des monades de Wolff s'imposa dès lors à sa pensée; et les vues de Parménidesur l'unité et l'identité de l'être lui permirent de préciser sa conception. Quant à Leibniz il ne le connut que plus tard, comme il résulte de son témoignage *, et il ne semble pas que l'auteur de la Monadologie ait eu une influence immédiate sur la formation première de sa doctrine.
Mais son attention une fois éveillée par les contradictions que présente le Moi se porta bientôt sur tous les autres concepts contradictoires fournis par l'expérience, et dont l'absurdité avait déjà été relevée par les anciens, par Platon et par les Eléates en particulier. Le champ de ses investigations s'étendit : au lieu de rester debout sur