CHAPITRE II
THÉORIE DE l'êTRE
Le concept de l'Être chez Herbart et chez Kant.
L'effort pour préciser le concept de la chose eu soi, que Kant avait laissée à dessein indéterminée, et que Fichte avait totalement supprimée, voilà donc ce qui constitue le caractère propre de la doctrine de Herbart dans son opposition avec ITdéalisme kantien. La chose en soi, ce je ne sais quoi, dont on ne peut rien dire, se résout chez lui en une multiplicité d'êtres simples. Le changement est d'importance capitale ; mais toutefois il ne faut pas oublier que c'est à Kant lui-même que Herbart a emprunté son concept de l'être, lorsqu'il le fait consister dans l'absolue position. Pour lui, le plus grand service que l'auteur de la Critique ait rendu à la philosophie, c'est d'avoir établi définitivement l'impossibilité de passer de l'idée à l'être, c'est d'avoir à tout jamais banni de la spéculation cette théorie funeste qui faisait de l'existence un compleinentum possibilitatis. Que ce soit là en effet un des points essentiels de la réforme kantienne, on n'en
saurait douter, si l'on songe que l'œuvre tout entière de la Critique s'écroulerait s'il était possible de conclure d'un concept quel qu'il fût à l'existence de son objet. Aussi bien la rectification du concept de l'être est-elle un des premiers résultats positifs auxquels Kant est arrivé. Nous lisons dans VEssai sur Vunique démonstration possible de l'existence de Dieu (1763), ces lignes significatives : « L'être n'est pas un prédicat ou une détermination de quelque chose que ce soit. L'existence n'est pas un prédicat de la chose elle-même, mais bien plutôt de la pensée que nous en avons. » En fait tous les disciples de Kant ont suivi leur maître sur ce point, et la conception de l'être qu'il avait si judicieusement combattue ne devait point reparaître au moins dans son école.
On peut se demander cependant si Herbart est resté aussi fidèle qu'il le suppose à la pensée du maître. Pour Kant l'être est seulement la « position de la chose » : « das Sein ist bloss die Position des Dinges »; pour Herbart il est « V absolue position » (die absolute Setzung). Or c'est là une différence capitale. Pour le premier en effet l'être est posé dans la trame des faits d'expérience, comme le prouve clairement le passage même de la Dialectique transcendantale qui contient la réfutation de la preuve ontologique. « Toute notre connaissance de l'existence, qu'elle soit fournie immédiatement par l'expérience, ou qu'elle soit le résultat de raisonnements qui ont leur point de départ en elle, appartient totalement à l'unité de l'expérience » (Unser Bewusstsein aller Existenz, es sei durch Wahrnehmung unmittelbar, oder durcli SchlQsse die elwas mit der Wahrnehmung verknQpfen, gehOrt ganz und gar zur Einheit der Erfahrung) *. Par
1. Kanl, Kritik der Reinen Vernunft Uarlemt., Band lil, j». 411.
conséquent la position dont parle Kant n'est pas une absolue position, une position sans relation d'aucune sorte, une position qui se suffise à elle même. L'être tel qu'il l'entend n'est pas non plus en soi (an sich), mais seulement dans la conscience (im Bewusstsein). L'activité du sujet crée réellement l'être qu'elle pose; elle le pose spontanément et n'est point, comme chez Ilerbart, déterminée du dehors à le poser. C'est ainsi que l'entendra Ficlite, lor.-qu'il dira que le Moi pose à la fois le Moi et le Non-Moi relatifs en les opposant l'un à l'autre. Herbart remarque très justement que ce qui distingue l'Idéalisme du Réalisme c'est que le premier cherche à dériver l'être de l'acte, pendant que le second rapporte l'acte aux qualités du réel '. Il aurait dû voir que par la manière dont il entend le concept de l'être, c'est à l'Idéalisme et non au Réalisme que Kant se rattache.
Toutefois il faut reconnaître deux choses : d'une part Herbart avoue que le réalisme ne s'affirme lui-même que par la réfutation de l'Idéalisme *, ce qui suppose que l'absolue position de l'être n'a d'abord qu'une valeur conditionnelle; d'autre part Kant lui-même fait du concept de l'être une application transcendantale lorsqu'il affirme l'existence réelle de la chose en soi. Il pose la chose en soi à l'occasion de la sensation, comme Herbart à l'occasion de l'expérience, et il la pose absolument puisqu'il déclare que « l'inconditionné doit être trouvé non dans les choses telles que nous les connaissons (telles qu'elles nous sont données), mais bien dans les
1. Den Idealismus charakterisirt es dass er das Sein aus dem Thun ableilen will, Der wahre Realisimis enlwickelt das Thun aus den Qualitaien des Realen {Einleit., $ 151, p. 2S7).
2. «Die allgemeine Mctaphysik wird realislich erst durch dieWiderlegung des Idealismus . {Psych. als Wiss., S 153, S. \V., t. VI, p. 392).
choses en elles-mêmes, en tant qu'elles nous sont inconnues, et comme choses en soi *. »
Bien plus, lorsque l'auteur de la Métaphysique développant les conséquences logiques du principe de l'absolue position arrive à cette conclusion que l'être est absolument simple et identique, qu'il ne comporte de relation ni de négation d'aucune sorte, qu'il n'est susceptible d'aucune détermination quantitative, il ne fait en quelque sorte que développer et commenter un passage où Kant avoue que « si on suppose un objet d'une intuition nonsensible comme donné, on peut dire que rien de ce qui appartient à l'intuition sensible ne lui appartient, qu'il n'est point étendu, que sa durée est en dehors de tout temps, qu'il ne subit aucun changement, etc. -. »
Quoi qu'il en soit de ces rapprochements qui servent à établir la parenté des deux doctrines, il est incontestable cependant que Herbart, en substituant à la chose en soi indéterminée une pluralité d'êtres simples, s'est écarté de l'esprit de la Critique. En même temps il se rapprochait de Leibniz et il ne sera pas sans intérêt de comparer à ce point de vue la métaphysique de notre auteur avec la Monadologie.
Les êtres simples de Herbart et les Monades de Leibniz.
A vrai dire cependant, si l'on ne considère que la manière toute logique dont Herbart procède pour arriver à déterminer le concept de l'être, il fait beaucoup moins songer à Leibniz qu'aux anciens et particulièrement aux Eléalesqui, suivant lui, méritent d'être honorés comme
i. Kaiil, Krit. (1er H. V. (Pri'f. de la '2" i-dil,).