Th, de ait. elem. pnnc. met
vulgaire sa propre doctrine qui en elle-même n'en a nul besoin. Les monades en réalité sont indépendantes de toute détermination spatiale, non seulement en ellesmêmes, mais aussi dans leurs rapports, car ces rapports sont de nature purement idéale. Tout se passe comme si les monades occupaient un lieu, comme si elles se mouvaient, comme si elles constituaient des aggrégats. Mais les corps ne sont point des aggrégals de monades, quoique ce ne soit pas non plus de pures apparences : ce sont des phénomènes bien fondés qui ont leur raison non pas dans la situation respective des monades, mais seulement dans l'exacte correspondance des représentations. Les monades ne se meuvent point; mais « ce qu'il y a de réel dans le mouvement, c'est la force ou la puissance, c'est-à-dire ce qu'il y a dans l'état présent qui porte en soi un changement pour l'avenir. Le reste n'est que phénomènes et rapports *. » Les monades n'occupent point de lieu, à la manière des points mathématiques, dans l'espace; mais « les points mathématiques ne sont que le point de vue des points métaphysiques (des monades) pour exprimer l'univers * ». Toute l'essence de la monade consiste dans la représentation et l'on peut se demander si la Monadologie n'est pas en définitive un Panthéisme idéaliste, dans lequel la vérité éternelle qui est Dieu, se développe dans le temps, en se fragmentant de telle sorte que chaque fragment l'exprime tout entière, mais sous une forme tantôt plus claire et tantôt plus confuse. « Les monades sont produites par des fulgurations continuelles de la Divinité ^ »
i. LeUrc sur une critique de Bayle, idit. Jacques, I, 487.
2. SysU'mc nouveau de In nalure cl de la communicalion des subslanccH, f, il.
3. Pour l'iiilerprélalion idralislo de Leibniz, voir en parlienlier la savanle el profonde inlroducUon de .M. Uoulroux à l'édilioii elassique des Nouveaux Essais.
Dans une telle interprétation de la Monadologie, les analogies qu'elle peut présenter avec la métaphysique de Herbart, s'évanouissent presque complètement; mais même si l'on s'en tient à l'interprétation vulgaire, les différences entre les deux doctrines sont encore nombreuses et importantes. En premier lieu les monades de Leibniz n'existent point par elles-mêmes; la monade suprême, Dieu, seule est nécessaire, parce que seule son essence implique l'existence; chez les autres il n'y a qu'une tendance à exister proportionnelle à leur perfection, et elles tirent de Dieu sinon leur essence, du moins leur être. Leibniz tombe ici dans celte erreur si vigoureusement relevée par Kant et qui consiste à rattacher l'être au concept, à faire de l'existence un comptementum possibilitatis. Au contraire chez Herbart il ne saurait être question de possibles antérieurs à l'être : tout commencement naturel ou surnaturel des êtres simples est inadmissible parce qu'il impliquerait contradiction et serait incompatible avec le principe de l'absolue position. En second lieu les monades de Leibniz sont en nombre infini de manière à pouvoir exprimer l'infinité et la perfection divines; au contraire le nombre des êtres simples de Herbart, quoique supérieur à toute évaluation, est cependant déterminé, car un nombre infini serait contradictoire, et la réalité ne saurait admettre de contradiction. En troisième lieu les monades sont des forces et des forces représentatives. Les êtres simples ne sont point par eux-mêmes des forces, mais ils deviennent tels accidentellement par suite de leur opposition avec d'autres êtres simples avec lesquels ils entrent en connexion. Leur essence n'est point représentative : chez la plupart les connexions ne donnent naissance qu'à des perturbations et à des actes de conser-
vation individuelle qui n'ont peut-être aucun rapport avec nos représentations. Quelques-uns d'entre eux seulement, à savoir les âmes, ou du moins les âmes des animaux supérieurs, sont capables de représentation. Et encore les âmes elles-mêmes ne sont-elles point primitivement et essentiellement des forces représentatives; elles ne le deviennent qu'accidentellement \ par suite de la situation particulière qu'elles occupent dans un organisme, et seulement dans leurs connexions avec d'autres êtres simples. Sans doute, comme les monades, les êtres simples « n'ont point de fenêtres par où rien y puisse entrer ou sortir », et Herbart n'est pas moins opposé que Leibniz lui-même à la théorie de la cause transitive. Les âmes tirent toutes leurs représentations d'elles-mêmes (aus sich selbst); mais elles ne les produisent pas par elles-mêmes (von sich selbst) *. Au contraire les monades produisent toutes leurs représentations d'elles-mêmes et par elles-mêmes. Chacune d'elles développe spontanément les germes de perfection et de connaissance qui sont en elle. Ce n'est point qu'il n'y ait une influence de toutes sur toutes, car autrement l'harmonie universelle serait inexplicable et la connaissance impossible; mais cette influence est purement idéale, et provient uniquement de ce que Dieu, en réglant de toute éternité le développement de chacune d'elles, a eu égard aux exigences de toutes les autres. Chaque monade est ainsi par elle-même le sujet d'un perpétuel changement, sans cesse en voie de développement et de perfectionnement. Cette conception donna même lieu aux objections de Bayle qui déclarait que « un être simple devra toujours
1. Die Seclf isl niclit iirspriinglich cine Vorslcll(Mi<lc Krafl, soiulcrn «ie wird (!s iml(!r Unislftr>d('n [l'xijch. als VV/.««., j; .'jl, I, S. W., t. V, p. 289),
2. l'aijcholoyie als Wissensc/iafi, }> 18, S. W., t. V. p. 244.
THÉORIE DE L'ÊTRE. 2o5
agir uniformément, si aucune cause étrangère ne le détourne * », En réalité pour répondre à cette objection et justifier le changement, Leibniz ne peut qu'invoquer l'expérience : ce dont Herbart le blâme fort, car, suivant lui, les concepts fournis par l'expérience ne doivent être admis qu'autant qu'ils ont été préalablement purifiés, par la critique métaphysique, des contradictions qu'ils impliquent; et le concept de changement est justement une notion essentiellement contradictoire '. Les êtres simples, éternellement identiques à eux-mêmes dans la qualité essenlielle de leur nature, échappent aux contradictions qu'implique le changement; et ils trouvent le principe des modifications qui se produisent en eux, seulement sous un point de vue accidentel, dans leurs perturbations et leurs actes de conservation individuelle. Par là Herbart se soustrait aux objections de Bayle; de même que, d'autre part, en substituant à l'influence purement idéale des monades, une influence réelle des êtres simples dans leurs connexions mutuelles, il échappe aux graves difficultés de l'harmonie préétablie, qui fait en somme de la monade suprême un Deus ex machina, tombant ainsi sous la critique que Leibniz luimême adresse à la théorie des causés occasionnelles. Il est vrai que l'auteur de la Métaphysique paiera chèrement ce premier avantage par la nécessité où il se trouvera d'admettre un mouvement de va-et-vient (ein Kommen und Gehen) des êtres simples pour pouvoir expliquer les changements qui se produisent dans les apparences sensibles par leurs connexions et leurs séparations successives. Ce va-et-vient des êtres simples sup-
1. Bayle, article Rosarics. Voir Leibniz, (Euv. ph., édil. Jacques, t. I, 2« éclaircissement.