CHAPITRE III
L'Esthétique transcendantale constitue incontestablement le fondement de l'œuvre entière de Kant. N'est-ce pas sur la doctrine de l'idéalité de l'espace et du temps que reposent immédiatement la possibilité des mathématiques, médiatement la possibilité de la physique? Sans elle que devient l'importante théorie des catégories? Sans elle comment résoudre les antinomies de la Dialectique et réfuter le paralogisme de la Raison pure? Gomment fonder la liberté transcendantale et « déblayer le terrain sur lequel doit s'élever le magnifique édifice de la morale»? Après avoir, non sans des essais multipliés, non sans de longues et patientes recherches, découvert les principes de ^Esthétique transcendantale, on conçoit que Kant ait dû, comme autrefois Archimède, s'écrier : "Euc/ixa! II avait en effet trouvé le moyen de soustraire aux atteintes du scepticisme les vérités essentielles de la morale et de la religion, en même temps que la vérité scientifique, de mettre fin à l'antique antagonisme de la science et de la foi.
l'espace et le temps. 259
Celte importante doctrine de l'Estiiétique transcendantale est assurément fort originale, si l'on considère la voie par laquelle Kant y est arrivé et les conclusions particulières qu'il en tire, mais la théorie même de l'idéalité de l'espace et du temps est-elle vraiment aussi neuve que le prétend l'auteur de la Critique? C'est ce que Ton est en droit de se demander, car avant lui Leibniz était arrivé à une théorie analogue. Pour Leibniz comme pour Kant l'idéalité du temps et de l'espace ne fait aucun doute. Non moins énergiquement que l'auteur de la Critique, l'auteur de la Monadologie a combattu en maints endroits et particulièrement dans sa correspondance avec Ciarke l'hypothèse d'un temps et d'un espace absolus. On prétend souvent opposer les deux doctrines en disant que d'après Leibniz la représentation de l'étendue finie précède l'idée de l'espace infini, pendant que pour Kant, l'expérience ne fait pour ainsi dire que découper des étendues finies dans l'espace infini préalablement donné. Mais en réalité pour Leibniz comme pour Kant l'espace infini est donné tout entier a priori antérieurement à toute expérience. En effet la monade est un miroir de l'univers, et comme l'univers est infini, comme la perfection même de Dieu qu'il exprime, l'espace infini y est dès l'origine au moins confusément représenté. Cette représentation préexiste nécessairement à toute expérience particulière, de même que chez Kant la forme du sens externe préexiste à toute intuition déterminée. De môme le temps est aussi primitivement donné à la monade, dans laquelle « des yeux aussi perçants que ceux de Dieu » pourraient lire à l'état d'enveloppement toute la série de ses étals successifs et par conséquent foutes les phases de la vie de l'univers. On voit par là combien est peu fondé le reproche que Kant fait à Leibniz d'avoir
ramené l'espace à des rapports de situation qui ne sont possibles que dans et par l'espace. Lorsque, dans sa correspondance avec Glarke *, Leibniz expose la manière dont l'homme arrive à la connaissance de l'espace, il n'entend parler que de la connaissance claire, de la connaissance réfléchie, qui trouve elle-même le principe de sa possibilité dans la connaissance sensible telle qu'elle est primitivement donnée à la monade; il montre seulement comment l'entendement arrive à dégager et à concevoir clairement les rapports spatiaux impliqués dans les données des sens. C'est en cette manière qu'il peut dire que « l'espace est un ordre des situations, ou selon lequel les situations sont rangées * ».
Il subsiste toutefois cette difl'érence entre les deux doctrines que pour Kant, l'espace abstrait semble précéder toute étendue concrète, pendant que pour Leibniz au contraire, c'est l'étendue concrète, quoique infinie, qui est primitivement donnée à la monade, miroir de l'univers, que pour le premier l'espace et le temps, formes de la sensibilité, ont comme tels dans le sujet une existence indépendante des phénomènes, pendant que pour le second ils n'existent que par les phénomènes. Aussi ce que Kant reproche surtout à Leibniz, comme on peut le voir par le chapitre sur l'amphibolie des concepts de la réflexion, c'est d'avoir méconnu la réalité propre, quoique non transcendantale, qu'il convient d'attribuer à l'espace et au temps, en confondant la sensii)ililé avec l'entendement, de telle sorte que les rapports spatiaux ne sont que l'expression confuse des rapports métaphysiques tels que l'entendement peut les concevoir. « Leibniz, dit-il, conçut l'espace comme un certain ordre dans le com-