‹ La métaphysique de Herbart et la critique de KantChapitre 142 sur 172 · Ibid., s. W., t. VI, p · texte numérisé non relu

Ibid., s. W., t. VI, p

innée est : « lex animi secundum quam certa ratione sensa sua e pr^esenlia objecti conjungit ». La théorie de Kant ainsi interprétée se rapprocherait à certains égards de la doctrine de Leibniz, et à un autre point de vue de celle de Herbart. Mais il ne faut pas oublier que la Dissertation inaugurale est de onze ans antérieure à la Critique de la raison pure; et pendant cet intervalle de réflexion assidue, l'auteur a pu être amené à modifier profondément sa manière de voir. Les termes « conceptus » et « acquisitus » ne semblent guère pouvoir s'accorder avec le texte de l'Esthétique transcendanlale, pour laquelle l'espace et le temps sont des intuitions a priori, non des concepts acquis. De plus et surtout la Dissertation inaugurale semble rapporter l'origine de l'espace et du temps à Taclivilé du sujet, alors que l'Esthétique nous les montre comme des formes de la faculté réceptive, de la sensibilité passive que l'auteur oppose à l'entendement actif.

Pour être exact, il est nécessaire de distinguer soigneusement deux choses que Kant semble confondre dans l'Esthétique transcendantale, mais qu'il sépare nettement dans l'Analytique : à savoir l'espace simple forme de la sensibilité, et l'espace représentation. Gomme forme de l'intuition (Form der Anschauung), l'espace fournit seulement la diversité; comme intuition formelle (formale Anschauung) il a déjà subi l'action synthétique de l'esprit, et fournit ainsi l'unité de la représentation *. Mais Kant dit d'autre part * que l'acte synthétique par

\. Dcr Rnum als fJoKiMisIniul vorpeslelll ontluill nu-lir nls l)losi> Form «Icr Anscliaiiiiiin, iiAiiilirli ZiisiimmciifnssutiK des Mamii^faltip-ii, nac.li (1er Form dcr Sinnlidikcil ^'(•Kcl)onpn in cino anschaiilichc VorslcllimK, HO (Inss <lic Form «li-r AiisrliaimnK bloss ManiiiKfalliKi'S, die formale Ans- «•linniinK aher Einlieil der Vorslcllung gibl (Knnl, Kril. lUr l{. T.,»; 26, Anni,).

2. Dlc»c Synilicsis der Appréhension miiss mm aiicli a ]iriori, d. i.

lequel la spontanéité du sujet donne à l'espace son unité est antérieure à toute expérience, que par conséquent l'espace intuition formelle, aussi bien que l'espace simple forme de l'intuition est donné a priori, de telle sorte que nous nous trouvons ainsi ramenés à la thèse même de l'Esthétique transcendantale. Seulement une nouvelle difficulté se trouve introduite par les textes de l'Analytique; car on peut se demander comment l'activité synthétique de l'esprit peut s'exercer sur de pures possibilités, sur les formes vides de la sensibilité, et effectuer la liaison des parties de l'espace et du temps qui par elles-mêmes ne sont rien.

Mais qilelles que soient d'ailleurs les objections que soulève la théorie de Kant, quand on considère l'espace et le temps comme donnés originellement tout entiers et en acte, il faut reconnaître que c'est justement par là que s'affirme le caractère propre et original de la doctrine. Kant ne fait que transporter en nous l'espace tel qu'on le conçoit d'ordinaire hors de nous : son espace est un et infini et préexiste comme intuition formelle à toutes les intuitions déterminées, de même que l'espace du réalisme vulgaire préexiste aux corps qu'il est supposé renfermer. Kant n'avait-il pas commencé par soutenir la réalité de l'espace, en insistant sur l'indépendance où il se trouve vis-à-vis de la matière, dans un petit opuscule de 1768 sur le premier fondement de la distinction des lieux dans l'espace '? Aussi Herbart peut-il prétendre, non sans quelque apparence de raison, que derrière le soi-disant idéalisme transcendantal se cache un

in Anschauung der Vorslelliingen die nichl enipirisch sind, ausgeiibt werden. Denn ohne sie wiirden wir weder Vorstellungen des Raumes, nocli der Zeil a priori haben Kônnen (Kant, Krit. der R. V., l" édit., p. 568). — Cf. S 26 et pasKim.

1. VoJi dem ersten Grunde des Unferschiedes der Gegenden im Raume (1768).

véritable réalisme. « Hinter ihrem sogenannten Iranscendenlalen Idealismus steckt ein Realismus *. »

Les objections que Herbart adresse aux arguments de l'exposition métaphysique du concept d'espace ne semblent donc point sans valeur. Mais plus encore que sur l'exposition métaphysique Kant compte sur l'exposition transcendantale. Là en etîet il pense établir que l'idéalisme transcendantal est la seule doctrine qui permette de fonder la possibilité des mathématiques. Les caractères des mathématiques ou tout au moins des mathématiques pures sont, suivant lui, la certitude apodictique, la constructivité et la valeur objective. Or en tant qu'apodicliquement certaine la science mathémathique doit être a priori; en tant que constructive, elle doit être intuitive; en tant qu'objectivement valable, elle implique l'idéalité transcendantale de son objet. Donc l'espace et le temps, objets des mathématiques, sont des intuitions pures et des formes a priori de la sensibilité.

On peut considérer dans cette démonstration deux choses : le point de départ et la déduction. En admettant la légitimité de la déduction qui de la possibilité de constructions a priori conclut la nécessité de formes a priori de la sensibilité, légitimité qui cependant pourrait peut-être être contestée, faut il aussi accorder le principe? C'est ce qui ne semble nullement nécessairs. Sans doute on peut dire que les mathématiques sont a priori; mais cela peut s'entendre d'un a /?/7V>r« relatif aussi bien que d'un a priori absolu. Supposez que l'espace soit tiré par abstraction de l'expérience universelle, il n'en deviendra pas moins, une fois formé, la condition suffisante

i. Allgemeinc Mcla/tfnjsik, S 26o.

l'espace et le temps. 269

des constructions géométriques, et ces constructions pourront être considérées comme relativement a priori^. Mais, objectera Kant, les mathématiques ne perdrontelles pas alors leur caractère de certitude objective, absolue? Qui vous dit que les objets seront en fait conformes aux constructions de votre esprit? Les mathématiciens, pourra-t-on répondre, n'ont nullement besoin de cette certitude objective, absolue. Une certitude subjective leur suffit tant qu'il ne s'agit que des mathématiques pures; et en ce qui concerne les mathématiques appliquées, l'expérience est là pour confirmer la valeur de leurs constructions, cette expérience à laquelle il est nécessaire de recourir en définitive pour établir la légitimité du postulat d'Euclide, puisque toute démonstration a priori est ici impossible. La légitimité des mathématiques est parfaitement compatible avec l'empirisme tout aussi bien qu'avec la doctrine de l'Esthétique transcendantale.

Pour ne pas sortir du sujet qui nous occupe, la théorie de Herbart, tout aussi bien que celle de Kant, assure la possibilité de la science. L'espace et le temps, quoique résultant de l'expérience, n'en conservent pas moins chez lui un caractère de nécessité au moins subjective puisqu'ils sont produits par un mécanisme psychique, d'ailleurs totalement indépendant de la nature particulière des sensations qui leur donnent naissance. Et cette nécessité subjective qui appartient à l'espace psychologique se transforme en une nécessité objective, grâce à l'idenlification de l'espace sensible avec l'espace intelligible. Il

1. On pourrait consliluer, remarque Herbart, la musique a priori, mais parce que l'expérience a fourni le point de départ et la matière de la conslruclion, dont on fait ensuite abslraction.il n'en est pas autrement des constructions que l'on peut faire a priori dans l'espace {Psych. als Wiss. S. \V., t. V, p. 405).

270 IIERBART ET KANT.

résulte en effet de celte identification que les rapports spatiaux tels qu'ils sont donnés dans l'expérience sont semblables à ceux suivant lesquels une intelligence qui aurait l'intuition des êtres simples, les percevait. (Die empirischen Raumverhâltnisse sindahnlich denen worin eine Intelligenz welche die realen Wesen anschauen kônnte, dieselben zusammenfassen wûrde '.)

On ne saurait accuser Herbart d'avoir méconnu l'importance du problème particulier auquel correspondent les expositions transcendantales du temps et de l'espace; il s'est au contraire donné une peine inouïe pour nous faire assister à la construction des nombres et des figures géométriques, soit dans l'espace sensible, soit dans l'espace intelligible. Malheureusement l'identification qu'il fait de l'un avec l'autre repose sur une pétition de principe, car malgré ses dénégations réitérées, la construction de l'espace intelligible suppose, comme nous l'avons vu, l'espace sensible. Mais sans revenir sur ce point, arrêtons-nous sur la conception même d'un espace intelligible.

Herbart ne peut comprendre que cette conception soit susceptible d'exciter l'étonnemenf . II reconnaît qu'il n'existe et ne saurait exister rien de semblable dans la doctrine de Kant; mais il déclare que Leibniz a dû admettre un espace intelligible pour y loger ses monades. Où seraient-elles en effet? Ce n'est assurément pas dans l'espace sensible puisque celui-ci n'existe qu'en nous, n'est que notre représentation, « der sinnliclie Raum ist in uns als unsre Vorstellung ». Elles sont donc dans un espace où les perçoive une intelligence (par exemple celle de Dieu), capable de les connaître immédiatement (in

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