Kinlr.U.,^ 1t>0, p
entendement individuel appliquant à sa manière les catégories, et l'identité du monde représenté dans les diverses consciences particulières serait inintelligible. Le but de Kant, qui est de fonder l'objectivité et l'universalité de la connaissance, serait donc manqué.
La déduction transcendantale des catégories qui correspond à l'exposition transcendantale des concepts de temps et d'espace, mais qui a une tout autre importance, conduit à une nouvelle interprétation de la doctrine, celle qu'ont admise et d'où sont partis les plus grands d'entre 'es disciples de Kant, Fichte et Schopenhauer en particulier. Lorsque Kant passe de la question de fait (quid facti) à la question de droit (quid juris), la nécessité eiVa priori psychologiques des catégories semblent se transformer en une nécessité et un a priori purement logiques : elles sont nécessaires non plus parce que nous les appliquons nécessairement à tous les phénomènes qui nous sont fournis dans l'expérience, mais parce que sans elles toute expérience, toute pensée seraient impossibles; elles sont a priori non plus parce qu'elles nous sont originellement données, mais parce qu'elles sont primitivement impliquées dans tous les phénomènes. Elles ne sont plus des formes inhérentes à l'esprit individuel, mais des formes de l'entendement pur, dont la fonction est de réduire à l'unité de la conscience pure, d'une sorte de conscience universelle, la multiplicité indéterminée, matière de la connaissance, originellement donnée dans les formes sensibles de l'espace et du temps. Le produit de ce travail d'élaboration c'est la nature, et, dans la nature, les consciences individuelles, empiriques. Les lois particulières des phénomènes peuvent alors être considérées comme ayant leur origine dans les lois de l'entendement pur, quoiqu'il soit,
à vrai dire, impossible de les en déduire (kônnen empirische Gesetze als solche ihren Ursprung keinesweges von reinem Verstand herleiten.... Aber aile empirischen Geselze sind nur besondere Bestimmungen der reinen Gesetze des Verstandes) *. La nature est ainsi une création de l'esprit, mais non pas une création ex nihilo, à cause de la nécessité d'admettre une matière préalablement donnée. « II y a une chose, dit Kant, dont je n'ai pu faire abstraction, c'est que la multiplicité nécessaire à l'intuition doit être donnée avant la synthèse de l'intuition et indépendamment de cette synthèse *. » De telle sorte que la doctrine de Kant présente ici une singulière analogie avec celle de l'antique Anaxagore : d'une part, une matière vague, indéterminée, sans forme par elle-même; d'autre part, l'esprit, le voGç qui ordonne cette matière. Il y a une différence cependant et une différence capitale, celle qui sépare l'Idéalisme du Réalisme. Chez Kant, en effet, non seulement les phénomènes reçoivent de la pensée leurs lois, mais encore, en tant que phénomènes, ils n'existent que dans et par la pensée. Cette nature élaborée par l'esprit est une nature purement idéale, comme l'espace qui l'enferme et le temps qui préside à la succession des phénomènes. Le monde, comme le dira Schopenhauer, n'est qu'un monde de représentations réelles ou simplement possibles '; c'est-à-dire que les phénomènes réellement
1. Kanl, Krilik der R. V. l" édit. - Kanl's, S. W., 111, 583-58i.
2. • Allein von eincm Slftckc konnlc ich docli nirlil absirahiron, nflmlicli flavoii dass das Maniiitifallip' fiir die Anscliaiiiing iiocli voii der SynUiCHJs des Verslandcs uiid uaabliilngig vuii ilir gegi-bcn soin iniisse » (lôid., III. p. 123).
3. Das crsle was uns gegcbcn wird isl die ErscbeimiriK, welclic wtMin »ie mil HcwiisHtsiîin verbimdcri isl, Waiiniidiiming lieissl. Oimi- Vorliallniss7u eincni wcnlKslcns iiirtgliohen Ucwusslsein, wiirde Krscbeimiiig fiir lins nlemals cin (iegensland der KrkennlnlsH kônnen, iind also Tiir uns Nichls Rcin (/Ai*/., III, p. tilU).
perçus par la conscience empirique, supposent, pour que la pensée soit possible, d'autres phénomènes, qui peutêtre sont perçus par d'autres consciences empiriques, qui peut-être aussi ne le sont par aucune, mais seraient seulement susceptibles de l'être. C'est ainsi qu'antérieurement à l'apparition de l'homme, les phénomènes durent se dérouler au sein de la conscience pure, objets de perception possible mais non point de perception réelle pour une conscience empirique quelconque.
Mais de même que le réalisme est passé nécessairement du Démiurge organisateur au Dieu créateur, par suite de l'impossibilité de concevoir comme passivement soumise aux lois de l'intelligence une matière qu'elle n'aurait pas créée, est-ce que l'idéalisme kantien ne va pas être non moins nécessairement conduit à rapporter au sujet la matière en même temps que la forme de la connaissance, en supprimant la chose en soi dont l'indépendance supposée est un danger permanent pour la perpétuité de la pensée? Ce pas décisif qui transforme le semi-idéalisme en un idéalisme absolu, Kant ne le fait pas et il ne peut pas le faire. Non seulement il reconnaît formellement l'existence de la chose en soi, mais il ne peut la supprimer sans faire perdre à sa doctrine le caractère relativiste qui en est le signe distinctif. L'entendement pur n'est que l'entendement humain; il n'est point intuitif, comme le serait par exemple l'entendement divin, et ne peut créer spontanément mais seulement ordonner une matière qui lui est préalablement donnée.
Kant n'aspire pas à une connaissance absolue, mais seulement à une connaissance objectivement valable pour tous les hommes, telle qu'elle est requise par la science. La possibilité d'une telle connaissance, nonob-
stant l'existence réelle de la chose en soi, lui semble suffisamment assurée par la déduction transcendantale des catégories. Mais cette déduclion qui tranforme Ya priori psychologique des formes de l'entendement en un a priori purement logique, ne fait-elle pas de la psychologie de Herbart le complément nécessaire de la Critique, comme le proclame à diverses reprises l'auteur de la Métaphysique? Il devient en effet légitime de se demander comment les concepts de substance et de cause, comment l'idée même du Moi se sont formés dans la conscience empirique. Mais Kant a pris soin de couper court par avance à toute tentative de genèse expérimentale. Après avoir exposé qu'il entend par déduction empirique le procédé « qui indique la manière dont un concept a été acquis par l'expérience et par la réflexion sur l'expérience » (welche die Art anzeigt, wie ein Begriff durch Erfahrung und Reflexion iiber dieselbe erworben worden), il déclare qu'il ne saurait y avoir de déduction empirique possible des catégories non plus que du temps ou de l'espace (von ihnen eine empirische Déduction versuchen wollen, wurde ganz vergebliche Arbeit sein*). Il faut conclure de là que Va priori logique des catégories n'exclut point, mais au contraire ne fait que confirmer leur a priori psychologique. Les catégories qui à un certain point de vue sont les lois mêmes de la nature sont aussi à un autre point de vue des formes de l'entendement empirique, et même, si l'on prend au pied de la lettre certaines expressions de Kant, des concepts origiginels que l'expérience ne fait que développer et qui peuvent en être ultérieurement dégagés. « Nous allons poursuivre, dit-il, les concepts purs jusque dans leurs