‹ La métaphysique de Herbart et la critique de KantChapitre 161 sur 172 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'importance du rôle que les idées morales jouent chez Herbart aussi bien que chez Kant dans la détermination du concept de Dieu nous amène à jeter un rapide coup d'œil sur la philosophie pratique des deux penseurs. Ce qui frappe tout d'abord, c'est l'analogie de la conception fondamentale, la distinction que l'un et l'autre établissent entre le domaine de la pratique et celui de la spéculation. Il y a en effet deux choses dans la doctrine de Kant qui sont pour Herbart l'objet d'une approbation sans réserve et d'une constante admiration, la réduction de l'être à l'absolue position, la distinction de l'être (das Sein) et du devoir (das Sollen). Cette distinction de l'être et du devoir en particulier est pour l'auteur de la Métaphysique d'une importance capitale : elle assure à la pensée spéculative son indépendance, à la morale sa solidité et son absolue pureté. C'est pour l'avoir méconnue que tant de philosophes sont tombés dans les erreurs les plus funestes, soit en essayant de dériver ce qui est de ce qui doit être, comme Fichte, soit en voulant connaître ce qui doit être par ce qui est, comme Spinoza.

Il est certain que cette idée de fonder la morale indépendamment de toute considération d'ordre scientifique, métaphysique ou théologique est un des côtés les plus originaux et les plus caractéristiques de la philosophie kantienne; et rien n'égale l'intérêt de cette conception fondamentale si ce n'est la manière même dont Kant a exécuté son entreprise. Le bien n'est plus rapporté aux choses ou aux actes; il est l'attribut exclusif de la volonté : il n'y a de vraiment bon que la bonne volonté; et la bonne volonté, c'est celle qui agit exclusivement d'après l'idée du devoir, sous l'empire de la loi morale, loi universelle, immuable, absolue, le plus beau spectacle que l'homme ait à contempler au dedans de luimême, l'objet de la constante et profonde admiration du penseur. Les multiples prétentions de l'égoïsme sont repoussées; et ce Protée insaisissable se trouve dévoilé et confondu sous toutes les formes qu'il est si habile à revêtir. Toute trace d'Eudémonisme est bannie de la morale, et le devoir apparaît enfin dans son absolue pureté.

Ilerbart est pleinement d'accord avec Kant non seulement sur la distinction radicale qu'il convient d'établir entre la spéculation et la pratique, entre le domaine de l'idéal et celui du réel, mais encore sur la nécessité de fermer résolument l'éthique à toute intrusion de l'Eudémonisme, et de placer la valeur de la volonté morale non dans le but qu'elle se propose mais dans la forme même du vouloir. Ce n'est pas à dire cependant que dans la morale kantienne il admire tout sans réserves, et admette tout sans restrictions. La formule de l'impératif catégorique : « Agis de manière que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d'une législation universelle », lui paraît à la

fois dangereuse et insuffisante. Elle est dangereuse parce qu'elle ouvre de nouveau l'accès dans la morale à cet Eudémonisme si énergiquement proscrit : elle semble légitimer en effet une volonté qui se proposerait pour but le bien de tous, le bonheur universel. Elle est insuffisante parce qu'elle manque de détermination précise et menace de conduire à un vain formalisme. L'autonomie de la volonté est pour Herbart chose inintelligible; il ne peut comprendre que la volonté se donne à elle-même sa loi; et la distinction établie par Kant entre la volonté supérieure et la volonté inférieure, entre la volonté conforme à la raison et la volonté capricieuse et désordonnée ne lui paraît pas pouvoir faire disparaître la contradiction. L'absolu, l'inconditionné ne doit pas être cherché dans la volonté elle-même, mais dans ce qui doit déterminer la volonté, et la bonne volonté n'en conserve pas moins tout son prix. La volonté doit recevoir sa détermination des jugements d'approbation (Gefallen) et de desapprobation (Missfallen) qui seuls ont une valeur absolue et une absolue nécessité. Ces jugements, Herbart les appelle jugements esthétiques (âsthetische Urlheile) parce que le beau comme le bien donnent lieu à de tels jugements; et en conséquence il fait de la morale une partie de l'esthétique, parce que pour lui, contrairement à Kant, le bien est une espèce dont le beau est le genre. Ce qui caractérise les jugements moraux et les distingue des autres jugements esthétiques, c'est qu'ils portent exclusivement sur la volonté elle-même; ce sont des rapports de volonté (Willensverhâltnisse ').

De ces jugements Herbart dégage les Idéaux pratiques, à savoir : en premier lieu l'Idée de la liberté intérieure

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