‹ La métaphysique de Herbart et la critique de KantChapitre 164 sur 172 · Einleil., $ 95, Anm · texte numérisé non relu

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322 HERDART ET KANT.

entière dirigée vers l'uclioii, elle ne tient pas assez compte de la noblesse des sentiments (die edle Gesinnung); elle a pour ainsi dire une teinte juridique (eine juridische Fàrbung) qui convient admirablement aux idées du droit et de l'équité, mais qui ôte à la bienv^eillance et au perfectionnement intérieur quelque chose de leur grâce et de leur fraîcheur.

Mais les divergences que nous venons de signaler ou bien sont de peu d'importance, ou tiennent elles-mêmes à une opposition fondamentale sur laquelle il convient maintenant de nous arrêter. On pourrait dire de la philosophie de Kant, comme Fichte l'affirme de sa propre doctrine, qu'elle est la philosophie de la liberté. La Critique du Jugement résout l'antinomie que les deux Critiques antérieures avaient semblé établir entre la liberté et la nécessité, en subordonnant la seconde à la première : la nécessite elle-même n'est plus que l'œuvre de la Liberté; les déterminations particulières des lois universelles de la nature ont leur principe dans les volontés libres. Or cette liberté qui finit par envahir la philosophie tout entière, c'est dans la morale qu'elle a sa racine et qu'elle puise le suc nourricier qui l'entretient. L'impératif catégorique qui n'est autre que la raison pratique, et qui, comme la raison dont parle Pascal, commande plus impérieusement qu'un maître, puisqu'on désobéissant à l'un on est malheureux, pendant qu'en désobéissant à l'autre on est coupable, ne commande ainsi qu'à qui peut obéir. La volonté ne s'impose une loi que parce qu'elle est libre de s'y conformer. Le « je dois » suppose le « je puis ». A la clarté supérieure de la raison pratique, l'homme nous apparaît donc comme libre en tant que noumènc, quoique la raison spéculative nous le montre en tant que phénomènes soumis aux

lois de la plus inflexible nécessité. Au sein de la nature où tout s'enchaîne suivant le principe nécessaire de la cause et de l'eflet, il est déterminé dans tous ses actes, mais la nature elle-même est (au moins dans ses déterminations particulières) l'œuvre de la liberté. Du caractère empirique de l'homme phénomène découle fatalement toute la série de ses actions comme de ses intentions; mais ce caractère empirique de l'homme n'est que l'expression de son caractère intelligible, et celui-ci e^t lui-même le produit d'un choix volontaire et absolument libre : la causalité toute-puissante dans le monde des phénomènes n'a point accès dans le monde des noumènes. Kant a donc cru avoir trouvé le moyen de concilier la liberté du choix avec la détermination des actes, les exigences de la conscience avec celles de la connaissance, et son âme si profondément morale, mais si pénétrée des besoins de l'esprit scientifique, a dû ressentir après une telle découverte les plus grandes joies qu'il soit donné au penseur d'éprouver.

Mais cette solution originale, si séduisante pour les esprits aventureux et téméraires, ne pouvait satisfaire des penseurs moins enthousiastes et plus prudents; et Herbart en particulier refuse de suivre l'auteur de la Critique de la Raison pratique dans la voie que celui-ci avait si audacieusement ouverte. La théorie de la liberté transcendantale est pour lui, avec la doctrine des calégo ries, la plus grave erreur de la philosophie kantienne D'abord le concept même de la liberté transcendantale comme en général celui de la détermination spontanée (die Selbstbestimmung) est un concept éminemment contradictoire. En effet le déterminant doit être ici identique au déterminé, ce qui constitue une première contradiction. En outre le déterminant doit être lui-même déter-

miné à se déterminer; cette détermination en suppose une autre et ainsi de suite à l'infini *. Il est vrai que Kant place la liberté dans un monde oîi notre raison ne peut pénétrer, et où nos concepts théoriques cessent d'avoir leur application légitime. Sa liberté transcendanlale n'est plus même la détermination spontanée, mais l'absolue indétermination (der Indeterminismus). Mais une telle conception, spéculativement inintelligible, détruit au point de vue pratique la morale, bien loin de pouvoir la fonder.

Si le choix de l'homme -noumène est absolument indéterminé, il doit être indépendant de la considération du Bien et du Droit (die intelligible Entschliessung kàngt nicht ab von der Einsicht in das Gute und Rechte *) ; il est arbitraire et ne saurait dès lors avoir aucune valeur morale. Et en effet le choix volontaire d'une vie de désordre et de folie est incompréhensible de la part d'une volonté soustraite à toute influence sensible; et si l'on suppose des volontés originellement perverses, comme semble en témoigner la conception du mal radical (das Radicalbôse), le fatalisme, que l'on avait cru bannir, reparaît plus puissant que jamais. « La doctrine de la Liberté transcendanlale, dit Hcrbart, n'est au fond que le Fatalisme » (Die kantische Freiheitslehre dem Fatalismus gleich gilt "). Par elle les peines correctives perdent leur raison d'être; tout progrès moral, toute amélioration collective ou individuelle devient impossible : « ce que l'homme est une fois, il l'est toujours; ce que la société humaine, voire même la société de tous les êtres raisonnables est actuellement, elle le demeure tou-

1. Lehrbnch ztir Einlciluity in die Philosophie^ |; 128, p. 200.

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