CHAPITRE VII
Passage à la Psychologie.
Nous pouvons maintenant considérer comme terminée l'exposition des théories métaphysiques de notre auteur. Mais Herbart ne se contente pas d'exposer sa doctrine : il comprend la nécessité de l'établir plus fortement, d'une part par la réfutation de la doctrine opposée, c'està-dire de l'Idéalisme, et d'autre part par une démonstration de la possibilité de la connaissance en général et de la connaissance métaphysique en particulier. C'est là l'objet de la quatrième et dernière partie de la Métaphysique générale, de l'Idéologie (Eidologie). A la seconde de ces questions, si grave cependant, il ne consacre que quelques pages. C'est qu'en effet, dans une théorie empiriste comme la sienne, le problème est de nature presque exclusivement psychologique. C'est la psycliologie qui doit montrer comment de la représentation, origine exclusive de toute connaissance, l'esprit s'élève
progressivement aux formes universelles, aux concepts les plus abstraits, aux catégories, à la science et à la métaphysique elle-même; c'est la psychologie qui doit faire voir comment Tordre de la pensée finit par réfléchir et exprimer exactement l'ordre même des choses. De là la nécessité du rapide coup d'œil que nous allons jeter sur la psychologie de notre auteur, et qui nous permettra en outre de résoudre chemin faisant quelques problèmes de nature plus particulièrement métaphysique, comme celui de l'union de l'àme et du corps.
La psychologie de Herbart : la méthode.
Herbart a exposé sa psychologie dans deux grands ouvrages : une première fois dans le manuel de Psychologie {Lehrbuch zur Psychologie, T" édit., 1816) dont la très grande concision n'empêche pas l'exactitude; une seconde fois sous une forme plus développée, et par conséquent d'ordinaire plus claire, dans la Psychologie comme science fondée d'après une méthode nouvelle sur l'expérience^ la métaphysique et la mathématique (Die Psychologie als Wissenschaft neu gegrundet auf Erfahrung, Metaphysik, und Mathematik, 1824-25 ').
Le caractère distinctifde cette psychologie c'est l'emploi de la méthode a priori et l'usage du calcul appliqué immédiatement aux phénomènes psychiques de tout
1. On peut consulter en outre quelques petits ir&\lès -.{•Psychologische Bemerkungen zur Tonlehre (1811); 2° Psijchologische Vntersuchung ûber die Stiirke einer gegebenen Vorstellung als Funclion ihrer Dauer belrachtel (1812); 3° He atteniionis mensura causisque pritnariis (1822); 4» Uebcr die Môglichkeit und Nothwendigkeit Mathematik auf Psychologie anzu- ■wenden (1822).
-ordre. Comme Descartes, comme Leibniz, Herbart est un .mathématicien; et nous avons eu occasion de constater à maintes reprises son goût pour les exemples et pour les comparaisons empruntés à la mécanique, à l'algèbre .et à la géométrie. Vivement frappé des immenses progrès accomplis récemment par les sciences physiques, grâce à l'introduction du calcul, et plein d'admiration pour les travaux en ce genre des savants français contempoj'ains sur lesquels il revient en plusieurs endroits, il se demanda s'il n'était pas possible d'arriver par le même moyen à des résultats plus merveilleux encore en psychologie. Cette préoccupation, très ancienne dans son esprit, se manifesta d'abord dans ses Points principaux de la Métaphysique (1809), puis dans un petit traité, Remarques psychologiques sur l'acoustique (1811), que suivirent bientôt ses Recherches sur la mesure dune représentation donnée en fonction de sa durée (1812), et quelques années plus tard (1816) son Manuel de Psychologie, où il est déjà en possession de ses plus importants résultats. Toutefois il faut remarquer que la cause déterminante de ses travaux en ce genre doit être cherchée dans la métaphysique : l'analyse des contradictions impliquées dans le Moi le conduisit à admettre une opposition réciproque des représentations qui devaient se supprimer mutuellement (sich einander aufheben) en tant que représentations, et par conséquent à considérer ces représentations comme des forces qui, en tant que telles, devaient être susceptibles de mesure. L'observation venait d'ailleurs confirmer cette hypothèse fondamentale : ne voit-on pas qu'un ton s'oppose ù un autre ton et que leur opposition est susceptible de degrés? Ne voit-on pas que le rouge s'oppose au bleu et au violet, et plus au bleu qu'au violet? No voit-on pas aussi que les
représentations s'affaiblissent, s'évanouissent de la conscience pour faire place à d'autres représentations, et le plus souvent pour reparaître ensuite? Ne peut-on pas constater dans le phénomène de la volonté l'effort de certaines représentations pour remonter dans la conscience *? Le propre de tout phénomène psychique, c'est d'apparaître « comme allant et venant, oscillant et flot- « tant, en un mot comme quelque chose qui devient plus « fort ou plus faible « ^ Une fois l'attention de Heibart dirigée de ce côté, on comprend qu'avec les tendances générales de son esprit, il ait conçu l'idée d'une psychologie mathématique, et l'énergie de son caractère nous explique qu'il n'ait pas été rebuté par les difficultés d'une telle entreprise.
Nous n'avons point à discuter ici la légitimité et la valeur de cette tentative qui a été très vivement attaquée, que beaucoup ont considérée comme entièrement chimérique, mais qui cependant a compté et compte aujourd'hui encore de zélés partisans. M. Drobisch, un des premiers disciples de Herbart, remarque que « sur ce point le dernier mot n'a pas encore été dit ^ ». D'autre part M . Volkmann von Volkmar *, après avoir reconnu que les essais antérieurs ont en partie échoué parce qu'ils ont pris pour point de départ des hypothèses trop simples, affirme hautement sa confiance dans l'avenir de la psychologie mathématique, en faisant remarquer, pour répondre à des objections trop faciles, qu'il ne s'agit point « d'appliquer le calcul à des états concrets et de
1. Psfjcholuf/ie als Wissenschaft, $ 39, S. W., t. V, p. 322-23.