CHAPITRE I. PREMIÈRES NOTIONS SUR LES CAUSES
10. — Distinction entre la cause et la condition sine qua non.
Dans la recherche des causes, un des points les plus délicats consiste à distinguer ce qui est vraiment la cause d'un effet, et ce qui n'est que la condition nécessaire pour que Teffet se produise.
Poursuivons toujours notre exemple.
L'artiste ayant résolu de faire une statue suivant le modèle qu'il a sous les yeux, a saisi son marteau. Mais voici qu'un brouillard épais enveloppe l'atelier de ténèbres. Faute de lumière, l'ouvrier ne peut plus agir, la statue ne peut pas être produite. Ainsi l'opération nous semble liée à l'éclairement de l'atelier; sans lumière la statue ne peut se faire, avec la lumière elle peut être produite. La lumière serait-elle donc une des causes de la statue? Non, car s'il est vrai qu'il dépend de la lumière qu'elle soit faite, il ne dépend pas de la lumière qu'elle soit faite ce quelle est.
Or il est une vérité capitale que nous répéterons souvent : un être n'existe qu'en tant qu'il existe ce qu'il est. Son existence n'est pas autre chose que l'existence de ses propriétés essentielles et de sa nature. Son existence ne peut donc réellement dépendre d'une cause qu'autant que de cette même cause dérive l'existence de ses propriétés.
Concluons que la lumière n'est pas cause de la statue; car celle-ci n'en dépend pas intrinsèquement, c'est-à-dire, quant à ses propriétés et à son degré d'être. La lumière n'est qu'une condition extrinsèque. A la vérité, elle est une condition nécessaire, une condition sine qua non; mais elle est n'imprime dans la statue aucune trace de son action, et, comme le proclame l'antique adage, conditio non influit in cffectnm.
Que si nous voulons mieux comprendre cette ditïérence entre la cause et la simple condition, supposons que, dans l'atelier du sculpteur, travaille en même temps un photo-
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graphe. Tout était prêt, modèle, appareil, plaque impressionnable. Le même brouillard a arrêté d'abord les deux artistes, et quand la lumière a rempli de nouveau l'atelier, les deux œuvres ont repris leur marche. xMais, dans la première, la lumière n'est que condition et rien dans la statue achevée ne rappelle lintensité de cette lumière. Dans la seconde, la lumière est cause, car c'est elle qui agit sur le plan impressionnable. Si elle est forte, l'action sera énergique; si elle est faible, le dessin sera peu accusé, certaines couleurs actives traceront leur sillon et d'autres glisseront sans laisser de trace. La lumière influe donc sur le degré d'être, sur le mode d'être de l'image. C'est une cause de l'épreuve photographique.
H. — Conclusion de ce chapitre.
Voici déjà acquises certaines notions générales sur les causes, et ces notions suffisent pour nous faire connaître quel sera l'objet de nos études et comment nous devons diviser notre travail.
On appelle cause d'un être tout ce qui influe vraiment sur cet être, tout ce qui contribue à le faire tel qu'il est; et par cette simple définition, nous nous trouvons débarrassés de toutes les circonstances qui entourent les causes et les effets, et qui, simples conditions, usurj^ent souvent le nom de causes.
Quant aux véritables causes, nous avons reconnu qu'en général un effet pouvait dépendre de cinq causes, d'ordre différent, il est vrai, mais ayant toutes une influence réelle et positive sur la nature intime de l'effet, à savoir : la cause finale, c'est-à-dire le but intentionnel, la cause exemplaire, c'est-à-dire le modèle; la cause efficiente, c'est-àdire l'agent ou l'ouvrier ; la cause formelle, c'est-à-dire la forme même de l'effet; la cause matérielle, c'est-à-dire la matière dont a été tirée cette forme.
Il nous faudra étudier séparément chacune de ces causes
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pour en bien comprendre la nature intime et l'influence sur TefiFet. Peut-être aurons-nous à modifier quelques-unes des notions que nous a fournies l'exemple si grossier choisi dans ce premier chapitre. Peut-être l'analyse nous ferat-elle distinguer entre le motif et Tintention. Peut-être reconnaîtrons-nous que le modèle extérieur n'est qu'une cause exemplaire éloignée, dont Finfluence sur la statue suppose une autre cause exemplaire plus immédiate. Peutêtre trouverons-nous que ni le marteau ni le bras de l'artiste ne sont les principales causes efficientes de la statue. S'il en arrive ainsi, nous corrigerons les notions précédentes qui, du moins, nous auront été utiles comme une première esquisse sert à guider la main du peintre.