Autre caractère de l'accident
Que le lecteur ne se fatigue pas de cette sèche analyse. Plus tard, il en reconnaîtra la souveraine utilité.
Pour mieux faire constater l'inanité de l'accident, Aristote nous dit :
« Les êtres, quels qu'ils soient, se produisent par génération et disparaissent par corruption. Il n'en est pas de même de l'accident (2). »
Phrase courte, mais qui contient une profonde doctrine. Pour qu'elle soit comprise, il faut rappeler, aussi brièvement que possible , la théorie d'Aristote sur le changement, théorie que nous aurons à étudier plus tard avec soin.
Suivant le Philosophe, dans tout changement, il y a, sur un fond qui demeure, une chose qui disparait et une autre qui la remplace ; d'où l'axiome : Corruptio unius est generatio alterius. Un corps, qui de rouge devient blanc, perd la rougeur et acquiert la blancheur. Un bloc d'airain, qui de cubique devient sphérique, perd une figure et en acquiert une autre. En un mot, dans tout changement, il y a apparition d'une réalité et disparition d'une autre réalité, toutes les deux appartenant à la même catégorie. Tout se fait par génération et corruption, cvxwv saxi yevsctç
(1) <I»atv£Tat Y*p TÔ (7y(;.ê£ê-/ix6i; sYYWî f' "^o^ l^''^ ôvto:. (Ibid.)
(2) Tûv |X£V yàp àW.ov TpÔTTOv ôvtmv Igti yv/zni:; v.aX <p6opà, xûv ôà -/.axà (Tuixêeêrixô; oùx liiTiv. {Ibid.)
CHAPITRK 111. — DE l'ÉTRE ACCIDENTEL. 125
Ce n'est pas tout. Le fond qui reste est susceptible do chacune de ses déterminations; il est apte à posséder la première, puisqu'il la possédait avant de la perdre ; il est apte à posséder la seconde, puisqu'il l'a acquise. Or on appelle privation l'absence là où conviendrait la présence, privatio est carentia in subjecto idoneo. Donc, dans toute mutation réelle, il y a un échang-e de privations; l'être qui change reste privé de ce qu'il possédait et acquiert ce dont il était privé.
Reprenons maintenant notre exemple. Évidemment le grammairien ne perd rien lorsqu'il devient musicien, .l'ajoute qu'il n'acquiert rien, car la qualité de grammairien n'appelle pas la qualité de musicien. Goriscus a changé, j'en conviens volontiers ; mais le grammairien n'a rien perdu, rien acquis; il n'a pas changé. Ce talent de musicien n'apporte aucune réalité nouvelle au talent de grammairien; au point de vue de la science grammaticale, il n'y a pas plus d'être avant qu'après.
Ainsi, par l'arrivée du second talent, il n'y a eu ni génération ni corruption du premier. Ces deux talents restent l'un pour l'autre comme s'ils n'étaient pas; ils ne se rencontrent que par simple juxtaposition dans un même sujet, et cette juxtaposition est accidentelle. Il arrive au grammairien d'être iimsicicn; il arrive au musicien d'être grammairien; mais cette coïncidence ne rend pas le grammairien plus grammairien ni le musicien plus musicien (1).