CHAPITRE II. — PRINCIPE d'OPPOSITION
cipe d'activité est mystérieux, puisqu'il est précisément la vie. Cependant, il y a au moins une vérité bien connue et c'est la suivante.
La vie n'est pas une « qualité » qui advienne à l'être, et qui puisse, comme les qualités, subir des diminutions ou des accroissements. C'est un « degré d'être », Il n'y a pas, pour l'être \ivant, de distinction réelle entre vivre et exister. S'il cesse de vivre, par là même il cesse d'exister; mais tant qu'il existe, il vit. C'est ce qu'exprime Aristote par cette belle formule : Vivere viventibus est esse, « Vivre, c'est pour les vivants exister (1). » Et saint Thomas, qui cite ce texte, nous le fait mieux comprendre en ajoutant que le mot « Vivant » n'est pas un adjectif, mais un substantif (2).
Mais voyez la conséquence. Comme l'existence, la vie est donc une chose absolue, qui dans un même être reste invariable. Les opérations de la vie peuvent croître, décroître, varier; mais le principe d'activité n'est pas atteint par tous ces changements, pas plus que la subsiance n'est altérée par ses accidents, ou que le substantif ne change avec son adjectif.
Voici donc encore un principe d'action qui ne change pas en agissant.
Il est vrai; le sujet vivant est susceptible de moditications et de changements, parce qu'il est le théâtre des opérations vitales. Il change d'état, lorsqu'il advient une sensation, une pensée, un vouloir. Il change; mais parce qu'il reçoit, non parce qu'il agit. J'irai plus loin, il change ; mais parce que sa vie est d'un ordre inférieur, et que son principe d'activité réclame une coopération extérieure. La vie parfaite, la vie qui se suffît totalement à elle-même, n'agite pas le sujet où elle réside ; Dieu est absolument mmuable, présisément parce que sa vie est infiniment parfaite.
(l)Tà8£ i^riv Toïç îlùiff'. TÔ eivaî £(ttiv. {De l'âme, liv. II, ch. iv.) (2) S. Thom., I, q. 18, art. 2.
6. — Importance de distinguer dans la cause ce qui est essentiel et ce qui est accidentel.
On ne peut avoir des idées trop claires sur la proposition actuelle, car elle est d'une très grande importance dans la théorie des causes. Je veux donc l'étudier encore par une méthode, indirecte, il est vrai, mais bien propre à l'éclairer. Elle consiste à montrer que nous nous faisons illusion, en mettant dans ïessence même de la cause ce qui n'est joint à la cause que d'une façon accidentelle. En d'autres termes, je veux appliquer au sujet qui nous occupe la distinction aussi subtile qu'exacte d'Aristote.
« La statue a pour cause autrement le statuaire et autrement Polyclète, car c'est un fait contmgent, accidentel, que le statuaire soit Polyclète. C'est encore autrement que la statue a pour cause tout ce qui est contenu dans Polyclète; car on peut dire que la cause de la statue est un homme, ou même un être vivant, puisque Polyclète est un homme, et un être vivant. Tout cela est accidentel par rapport à la statue, et l'on trouverait encore des qualités de Polyclète touchant de moins près au statuaire; par exemple, si l'on ne disait pas simplement que la cause de la statue est Polyclète ou un homme, mais que c'est un blanc ou un musicien (1). »
Expliquons d'abord cette doctrine, pour en tirer ensuite parti.
La cause essentielle de la statue est un statuaire, c'està-dire un être capable de faire une statue. Qu'il se nomme Pierre, ou qu'il se nomme Paul, qu'il soit musicien ou poète, toutes ces qualités, unies dans un même sujet, ne sont qu'en relation accidentelle avec la cause efficiente de la statue. Il y aurait sophisme à conclure : Le musicien Polyclète a fait cette statue, donc l'œuvre d'un musicien est de sculpter le marbre; ou bien encore : Polyclète, homme
(1) Aristote, Métaphys., liv. V, chap. ii.