Le changement est accidentel dans la cause
Voyez ce potier penché sur son tour où il façonne un vase de terre. Remarquez comme l'argile s'arrondit, se modèle et prend une forme de plus en plus gracieuse : Qiiod fit et initium et medietatem et adjectionem et augmentum accipere débet. Quant au potier, il reste toujours le même. Il n'est ni plus grand, ni plus petit, ni mieux, ni plus mal constitué : Qui facit semper idem est.
— C'est vrai, direz-vous, il est le même, mais il a cependant subi quelque changement. Qu'il soit grand, qu'il soit petit, qu'il soit borgne et boiteux, c'est accidentel à sa qualité de potier, j'en conviens avec Aristote, et je ne suis pas surpris de retrouver ces qualités les mêmes avant et après l'action. Mais dans son travail de potier, il s'est agité., il s'est fatigué, et la sueur, qui coule de son front, n'apparaissait pas tout à l'heure. Donc Faction détermine bien une mutation dans l'agent.
— Prenez garde : vous confondez encore ici une connexion accidentelle avec une connexion essentielle. Si la nmtation de l'agent est essentielle à son action, il doit y avoir une relation entre l'action et la nuitation ; à une même action, à un même efl'et, doit répondre une même nuitation. En est-il ainsi? Pour eu juger mettons à l'œuvre deux potiers. Tous les deux modèlent deux vases identiques; mais l'un des ouvriers est habile, l'autre est un :ipprcnti. Celui-ci se donne mille mouvements, sue et s'épuise : beaucoup de bruit, fort peu d'etfet. L'autre est calme, et travaille sans fatigue : peu de bruit, bonne be-
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sogne. Pour deux effets identiques, voici, avouez-lc, deux mutations bien difTérentes dans leurs causes.
— On reprend : La réponse précédente ne vient pas à la question. Le potier maladroit a subi une plus grande mutation, c'est incontestable ; mais aussi il a exercé une plus grande action. J'avoue qu'une grande partie de cette action s'est dépensée en pure perte et ne s'est pas trouvée appliquée à l'efiet qu'il fallait produire. Mais prenez-moi deux potiers aussi habiles l'un que l'autre et aussi habiles que vous voudrez, ils subiront la même mutation; elle sera aussi petite que vous voudrez, mais elle existera. Donc à toute action correspond une mutation dans l'agent, et cela par une connexion vraiment essentielle.
— Je prétends que ma réponse était bien à la question. En effet, dans cette réponse, je considère d'une part l'effet produit sur la terre pour former le vase, et de l'autre la mutation subie par l'ouvrier. Je constate que le rapport entre ces deux choses peut varier; d'où je conclus que ce rapport est accidentel. Mais, si vous le voulez, je vous suivrai dans votre nouvel exemple. Soient donc deux ouvriers également et parfaitement habiles : l'un est un homme, l'autre un enfant. Tous les deux s'y prendront exactement de la même manière. Et cependant l'enfant se fatiguera plus que l'homme et subira une plus grande altération. Or être homme ou enfant, par rapport à être potier, est une détermination contingente. Donc la mutation n'est qu'en relation accidentelle avec l'action.
On le voit, de quelque manière que l'on retourne la question, toujours on arrive au même résultat. Il est bien vrai que nous ne voyons fonctionner aucune cause efficiente, sans qu'il y ait mutation et altération dans le sujet agissant. Mais nous reconnaissons que cette altération, sans relation avec l'effet produit, ne dépend que des qualités de ragent accidentelles à l'action. L'ouvrier malhabile se fatigue plus que l'ouvrier adroit, l'enfant plus que l'homme. Ne faut-il pas conclure de là que la mutation dans l'a-
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gent est liée à rimperfection de la nature, et que, par suite, elle répugne à la perfection de la cause ? Donc, il n'est pas essentiel à la cause de changer : Noîi necesse est movens moveri. Donc enfin, la cause ne change pas d'état, par cela seul qu'elle agit : Qui facit, semper idem est. Et si Ion veut connaître l'ouvrier parfait qui modèle l'argile, sans subir la moindre altération, il suffit d'élever les regards vers Celui dont il est dit : Formavit Dominus Dcus hominem de limo terras (1). — Quasi lutum figuli in manu ipsius, plasmare illud et disponere (2).