‹ La métaphysique des causes d'après Saint Thomas et Albert le GrandChapitre 163 sur 581 · Cause « in fieri ». — Cause « in esse · texte numérisé non relu

Cause « in fieri ». — Cause « in esse

Opérons une nouvelle élimination.

Lorsqu'un sculpteur travaille à une statue de marbre, la forme du bloc change progressivement. Ce changement, ou, comme disaient les anciens, ce mouvement, motus, se poursuit tant que le statuaire agit, et, lorsque la cause cesse d'agir, le mouvement s'arrête. Ainsi, le sculpteur est cause de la mutation, de la modification, de la transformation; et ces mots par leur terminaison indiquent tous un chang"ement, un mouvement. Quant à la statue, elle est le terme de ce mouvement, et l'action du statuaire, peu à peu et par toutes ces mutations, pousse le marbre vers ce terme.

Le sculpteur est donc la cause qui fait passer la statue de l'état de possibilité à l'état d'existence. 11 est la cause du devenir de la statue ou, pour employer l'expression scolastique, il est cause infieri. Lorsqu'il agit et tant qu'il agit, l'effet est en voie de production, l'effet <c devient », /// effcctus. Lorsqu'il s'arrête, l'effet ne change plus, l'effet <i est devenu » ce qu'il est, factus est eff'ectus.

Voici que l'artiste a donné le dernier coup de marteau. Il n'agit plus, et cependant la statue persiste. Il meurt, et son œuvre lui survit. L'effet ne dépend plus de la cause qui l'a produit. — Mais alors quelle est la raison de sa permanence, de son existence hors de cette cause? Chacun vous répondra que la statue se maintient par la solidité du marbre, c'est-à-dire, par la cohésion intérieure qui s'oppose à la séparation de ses parties. Telle est la cause actuelle de la statue, la cause de son existence, et, suivant le langage scolastique, la cause in esse. Que cette cause persiste, l'effet persistera; que cette cause cesse d'agir, l'effet périra. — La statue est-elle en bois? le feu la réduit en cendre. — Est-elle en neige? le soleil la fond en eau.

En résumé, c'est par la cause in fieri que tout être

CHAPITRK m. — PRINCIPE d'uNIOX. 181

« devient », et par la cause in esse que tout être « existe ».

Or chacune de ces causes est insuffisante et requiert le concouts de l'autre. Jamais les forces physiques du marbre ne transformeront un bloc grossier en statue gracieuse. Jamais non plus, le sculpteur ne pourra tirer une statue d'une boue coulante ou d'un sable mouvant. Prises séparément, ni la cause in fieri, ni la cause in esse ne sont donc causes totales. Chacune d'elles est une cause imparfaite qu'il nous faut écarter pour concentrer notre attention sur la cause parfaite.

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