‹ La métaphysique des causes d'après Saint Thomas et Albert le GrandChapitre 18 sur 581 · De la liberté en philosophie · texte numérisé non relu

De la liberté en philosophie

Mais si la licence et l'indiscipline sont funestes, l'écueil contraire est également à craindre pour la grande philosophie. Il est plus facile de s'attacher servilement à un maître que de le comprendre, et le signe d'une époque de moindre intelligence est la dispute vétilleuse sur les textes.

N'oublions pas d'ailleurs que la philosophie, science profane par opposition aux sciences théologiques, s'appuie sur la raison, et que le critérium de la métaphysique est l'évidence. Si l'autorité divine, dit saint Thomas, est la plus efficace de toutes les démonstrations, l'autorité humaine est la plus débile des preuves (1). Même en théologie, le

(I) Licet locus ab aucloritate quœ fundatur super ratione huniana sit in-

principe d'autorité n'étouffe pas la légitime liberté, suivant cette parole de saint Augustin citée par saint Thomas au même endroit :

« Aux seuls livres canoniques, j'ai appris à rendre cet honneur, de croire fermement qu'aucun de leurs auteurs n'a commis aucune erreur. Quant aux autres, je les lis dans cette disposition, quelle que soit rexcellence de sainteté et de doctrine de leurs auteurs, de ne pas juger une chose vraie, uniquement parce qu'ils l'ont pensée (1. »

Que le disciple écoute donc le maître avec respect, que le maître enseigne le disciple ; mais que tous deux se le rappellent, la philosophie ne consiste pas à croire mais à voir la vérité. Le maître, dit saint Thomas, ne nous enseigne qu'extérieurement, en nous apprenant à résoudre les conclusions dans leurs principes ; mais Dieu nous parle intérieurement par cette raison qu'il nous a donnée, et qui nous fournit la certitude des principes (2).

L'autorité d'un grand maître est, certes, une puissante garantie. Son enseignement guide notre raison et dirige notre pensée, et cela suffit pour qu'on puisse dire que le maître cause la science dans le disciple. Mais, ajoute saint Thomas, chacun tient de Dieu seul la certitude de la science, puisque c'est lui qui nous a infusé cette lumière de la raison, par laquelle nous connaissons les principes d'où procède la certitude de la science (3).

lirmissimus, locus tamnn ex auctoritale quse fundalur super revelatione divina, est efficacissiinus (S. Tliom., Suvnit. Ilieol., 1, q. 1, art. 8.)

(1) S. ïhom., Summ. titeol., 1, q. 1, art. 8.

(2) Qiiod aliqiiid pcr cnrlitudinem scialur, est ex himine rationis divinifus indilo quo in nobis loquitur Dons, non aulem ab liomine exterius dorento, nisi quatenus conclusiones in princi|>ia rosolvil nos docens, ex quo lanien nos certiludiuem scientiœ non acciperemus, nisi incsset nobis certiludo principiorum, in qua) conclusiones resolvunlur. (S. Tliom., de Magistro, art. 1. ad 13.)

(3) Dicendurn, quod cerliludinem scientiœ, ut diclum est, liabel aliiiuis a solo Deo, qui nobis lumen rationis indidil, per quod principia cognoscinius ex quibus oritnr scienti<e ccrlitudo, et lainen scientia ab lioinine quodaminodo causalurin nobis, ul dictuni est. (S. Thom., de Magisiro, art. 1, ad 17.)

li INTRODUCTION.

Qui osera maintenant prétendre que la Scolastique est une école de servilité? Quelle raison est plus libre que la raison relevant de Dieu seul? Sans doute, les grands philosophes du moyen âg-e sont des phares qui doivent guider notre pensée sur l'océan des opinions agitées ; mais on ne jette pas l'ancre aux pieds des phares. Profiter de leur présence et avancer dans leur lumière, telle est la loi du progrès véritable auquel Léon XIII convie les philosophes catholiques : Vetera novis augere et perficere (1).

Les belles époques philosophiques ont toujours été caractérisées par l'alliance d'une grande autorité et d'une grande liberté, et, pour entendre encore une fois l'autorité consacrer la liberté, on n"a qu'à écouter Albert le Grand :

« Si quelqu'un est attaché à une fausse opinion par l'autorité ou l'amour de ceux qui l'ont formulée, pour le guérir, il faut lui faire remarquer que ces hommes d'antique autorité n'étaient pas des dieux mais des hommes, et qu'ils ont pu se tromper. Il ne faut pas tellement aimer quelqu'un, que pour lui on abandonne la vérité. Aimons et la vérité et nos amis, mais à tous nos amis préférons l'honneur de la vérité. Telle est la manière de guérir cette maladie. Quant à ceux qui prennent la parole d'un homme pour un oracle, comme l'ont fait plusieurs dans les écoles de Pythagore et de Platon, ils ressemblent à ces Hésiodistes qui se nourrissaient de révélations, et ils n'ont aucun commerce avec les philosophes. Leur erreur ne peut donc être traitée par des arguments, et par suite elle reste incurable '2). »

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