Actus tempore prior est potentia
« L'acte, dit Aristote, est antérieur à la puissance de celte manière : il faut, avant l'effet, un agent de même espèce, mais numériquement différent. Je dis cela, parce que, avant cet homme qui est en acte, avant ce Iroment, avant ce voyant, il a existé antérieurement une matière, un germe, une faculté de voir, qui en puissance étaient déjà un liomme, un froment, un organe voyant, mais qui ne l'étaient pas encore en aclc D'un autre côté, avant ces choses elles-mêmes, il existait d'autres
(1)S. Tliomas, I, II, q. 51, art. 2.
êtres en acte dont elles sont provenues. Car toujours l'être en puissance devient être en acte, par la vertu d'un être en acte : l'homme provient de l'homme, le musicien du musicien. Tout mouvement provient d'un moteur, et le moteur est déjà en acte (1). »
Pour bien comprendre la portée de ce passage, il faut se rappeler que souvent Aristote, avant de formuler quelque proposition générale, y prépare l'esprit du lecteur par des exemples simples et vulgaires.
Le grain précède l'épi dont il est la semence, mais luimême sort d'un épi antérieur; l'animal résulte d'un germe, mais ce germe provient d'un animal préexistant. Ce sont là des faits connus de tous : exemples qui nous montrent des êtres acquérant lentement leur perfection, par une série de mutations successives, par un mouvement progressif dont le point de départ est la puissaîice et dont le point d'arrivée est Vacle.
Or le Philosophe attire notre attention sur deux caractères communs à ces exemples, savoir : le caractère de similitude entre l'acte producteur et l'acte produit, c'est-à-dire entre la cause et l'effet, et le caractère d'antériorité c{ui place l'acte avant la puissance.
.Je m'arrêterai peu sur le premier caractère que nous avons déjà longuement expliqué. Toute sa raison se trouve résumée par ces mots de notre texte : « Toujours l'être en puissance de^dent être en acte, par la vertu d'un être en acte. » Car, remarquez-le encore une fois, cette phrase ne sigiiilie pas seulement que rien ne peut être appelé à l'existence, sinon par une cause existante. Ici, lacté doit s'entendre d'une existence déterminée par une essence, comme le prouvent les mots suivants « L'homme vient de l'homme, le musicien du musicien ». La proposition précédente .signifie donc qu'on doit trouver dans la cause existante toute la réalité de l'effet parvenu à sa plus complète ac-
;i) Aristole, MHaphijs., liv. IX, chap. viii.