CHAPITRE II. — ÉPURATION DES CONCEPTS
En effet, autre est la production, a»utre la conservation de la statue. Donc, autre est la propriété de recevoir facilement la forme, autre la propriété de la conserver solidement. Telle matière, comme l'albâtre, se laisse sculpter aisément, et par conséquent est éminemment apte à recevoir une forme ; mais elle se désagrège bientôt, et par conséquent elle n'est pas bonne pour conserver la forme reçue. Telle autre matière, comme le diamant, conserve indéfiniment la forme reçue, mais elle ne se prête que difficilement à la taille. Les deux caractères de la matière ne vont donc pas toujours de pair; ils sont indépendants l'un de Vautre.
Bien plus, je dis qu'ils sont séparablcs. Pour fabriquer une statue de bronze, on met d'abord la matière en fusion, on la rend la plus fluide qu'il est possible, afin que, versée dans le moule, elle se répande pour remplir tous les vides. La statue est faite, mais elle ne se tient pas encore par ellemême. On laisse donc le bronze se solidilier, puis on brise le moule, et la statue se soutient sans étais.
Remarquez, je vous prie, ce changement de matière. La matière qui a pris la forme n'est plus celle qui la soutient.
— Quoi! n'est-ce pas toujours du bronze? a-t-il changé de poids, de volume ou de composition chimique? Ce changement dont il s'agit, n'est-il pas un simple « changement d'état », comme parlent les physiciens, modification qui n'altère en rien la nature de la substance?
— Toutes vos remarques sont justes ; mais, si vous voulez recueillir des souvenirs encore récents, vous conviendrez avec moi, qu'au point de vue f[ui nous occupe exclusivement, il y a eu changement essentiel de matière.
En effet, ne sommes-nous pas convenus ensemble que, dans une matière de statue, le poids, le volume, la couleur, l'éclat, la sonorité, que sais-jo? toutes ces propriétés étaient accidentelles, et que deux propriétés seulement étaient essentielles : ra})titude à recevoir la forme et l'aptitude à la conserver? Or là où il y a changement de propriété essen-
tielle, il y a changement d'essence. Donc là où une des deux aptitudes en question vient à changer, il y a changement de matière.
Et voyez donc : lorsqu'on préparait le bronze pour le moulage, que cherchait-on à obtenir? Une nature lourde, jaune ou noire? Non, on ne visait qu'à un point, obtenir une matière tluide, c'est-à-dire, une nature dont l'aptitude actuelle à <( recevoir » une forme se confondit avec son inaptitude actuelle à « conserver » quelque forme que ce fût. Et lorsque le bronze est solidiOé, qu'a-t-on? une substance solide impropre dans cet état au moulage, c'est-à-dire, une nature dont l'aptitude actuelle à « conserver » la forme qu'elle possède, se confond avec son inaptitude actuelle à <( recevoir » une autre forme.
Je ne pense pas qu'on puisse concevoir un chang-ement plus radical de propriétés essentielles. J'ai donc le droit de dire : Autre est la matière qui reçoit la forme, autre la matière qui la conserve.