Remarque sur l'incorrection des termes
La théorie péripatéticienne touchant la matière et la forme est tombée dans un certain discrédit, et, pour quelques-uns même, elle n'est qu'une ridicule chimère. Et d'où vient que nos modernes raillent à leur aise une doctrine qui a satisfait les plus grands génies philosophiques? La raison en est simple. Ils insultent un enseignement qu'ils nont pas compris, parce qu'ils ne l'ont étudié que superficiellement, si même ils lont étudié.
Mais, il faut le reconnaître, d'un côté, la moindre erreur de jugement dans cette question peut entraîner à d'étranges aberrations; de l'autre, le langage que nous tenons habituellement incline souvent notre esprit vers des conceptions inexactes.
Nous disons souvent : « La matière et la forme sont causes du composé. — La matière fait que la statue est en marbre et la forme fait que le mai-bre est une statue. »
Or toutes ces manières de parler sont entachées d'inexactitude.
Le tenue causes a été choisi pour la cause la plus connue, savoir la cause efficiente; les autres causes ne portent ce nom que par analogie, et parce que Fêtre produit dépend d'elles d'une certaine manière. Or le terme faire est formellement corrélatif du terme cau^e efficiente. Ce n'est donc que par abus qu'on l'applique à désigner l'influence des autres causes. A parler exactement, la matière ne fait rien, la forme ne fait rien, puisqu'elles ne sont pas des causes efficientes. D'ailleurs, « faire » suppose « être », prius est esse quam agere; or la forme et la matière ne sont pas des êtres, mais les constitutifs des êtres (1).
Nous avons déjà dit que le mot « composé » est une dénomination bien défectueuse.
Il est donc important de distinguer dans ces expressions ce qui répond à la vérité et ce qui peut induire en erreur; et comme notre langage est lié à notre mode de concevoir, c'est dans nos concepts eux-mêmes qu'il faut aller chercher la source de nos inexactitudes de langage.