‹ La métaphysique des causes d'après Saint Thomas et Albert le GrandChapitre 259 sur 581 · Conclusion de ce livre · texte numérisé non relu

Conclusion de ce livre

Nous voici parvenus au terme de cette longue étude. Partis de bien bas, dune statue où tout est matière, sauf une surface extérieure, nous avons pu distinguer dans l'être deux éléments, la matière et la forme. Peu à peu, notre esprit, en opposant ces deux concepts, a reconnu que celui qui correspondait à la matière diminuait d'importance et de clarté, et que celui qui répondait à la forme allait toujours grandissant en lumière et absorbait la meilleure partie de l'être.

D'ailleurs, nous nous sommes assurés qu il n'y avait pas là un simple jeu d'esprit, mais que, partout où il y a cpielque changement dans un être, il y a réellement une matière qui demeure et une forme qui fait place à une autre forme.

Enfin, comparant les êtres à leurs formes et à leurs matières, nous avons reconnu que l'être est substance d'autant plus parfaite, qu'il tient moins de la matière et plus de la forme.

Nous devions en arriver là, car la matière est la puissance, potcntia, et la forme, conmie l'être, est l'acte, actii.s. Or, nous le savons, l'axiome fondamental de la philosophie traditionnelle, le principe premier du bon sens humain est que l'acte prime la puissance, actits prio?- est polentia: c'est-à-dire, que la réalité primo la possibilité et que l'être passe avant le non-être

Voici donc qu'à la fin de ce traité sur la cause formelle, nous nous trouvons aboutir au même point qu'à la fin du traité sur la cause efficiente. Mais voici aussi que nous nous retrouvons en face des mêmes contradicteurs. Les Hégéliens, en proclamant que le devenir prime Texistence, devaient aussi soutenir que la matière prime la forme, et que le phénomène prime la substance.

Écoutons la profession d'un Hégélien français :

« Substance, puissance, virtualité sont trois termes synonymes. Vous voyez maintenant ce que signifie la distinction de l'être et des phénomènes, du sujet et de ses propriétés, de la substance et de ses modes. Le phénomène, la propriété, le mode, c'est fêtre en acte. Le sujet, la substance, c'est l'être en puissance... Ainsi définie, la substance peut être distinguée de ses modes, sans que cette distinction aboutisse à une vaine abstraction. En faisant cela, on n'oppose pas une réalité à une réalité, mais une simple virtualité à une réalité 1). »

Si l'auteur entendait parler de « puissance « active, de « virtualité » existante, son langage, quoique incorrect, pourrait être entendu. La substance agit de diverses manières, elle se modifie et elle est la source de divers phénomènes, parce qu'elle possède en elle-même une activité, une énergie, une vie riche d'épanouissements. Rien de mieux, pourvu que l'on retienne que toute activité est l'activité d'un être actif, que toute vie est la vie d'un être vivant; en un mot, que la puissance réellement existante part de l'être réellement existant, et que cet être est substance.

Mais il semble que l'auteur n'entende ces expressions : « virtualité, puissance », que d'une simple possibilité passive, car il ne dit pas : la substance c'est « l'êtrepuissance », mais il dit : la substance, c'est « l'être en puissance ». Pour lui, la substance est donc une simple puissance passive, mera potenlia passiva, cjui reçoit des phénomènes l'actualité, actiis, la réalité.

(1) Vacherot, Science el Métaphysique, l. I, p. 375. Edition de 1858.

Il est vraiment curieux de voir cette philosophie, qui se (lit moderne et scientifique, aboutir après tant d'efforts au vieux concept de la « matière première », sujet de tant de railleries. Mais dans l'ancienne philosophie, si ce concept était obscur, du moins il n'était pas une révolte contre le bon sens, et Ton ne confondait pas l'activité de la substance avec la passivité de la « puissance pure » .

Pour nous, qui restons fidèles à la saine tradition, l'acte prime la puissance, la forme prime la matière, l'existence prime la possibilité, la substance prime les modes et les accidents, et la forme pure est tout ce qu'il y a de plus substance.

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