Remarque sur le chapitre précédent
Avant d'aller plus loin, il est important de faire un retour sur le chapitre précédent, car c'est au sujet de l'idée que s'opère la séparation entre les Réalistes et les Nominalistes.
Nous admettons, diront ces derniers et avec eux tous les positivistes modernes, nous admettons que, à certain point de vue, l'idée prime la matière. Sans doute, l'idée est universelle, indépendante de la matière, du temps et de l'espace, indéfiniment communicable à plusieurs ; mais pourquoi cela? Uniquement parce qu'elle est une abstraction de notre intelligence qui, groupant les êtres par voie de similitude, forme les espèces, les genres, en un mot, les universaux. Tout ce que vous avez dit de l'idée est vrai, mais dans le monde des abstractions. Otez l'esprit qui raisonne sur les êtres particuliers et matériels, et toutes vos belles abstractions sont annihilées du même coup. Pas d'idéal réel; ces deux mots se contredisent.
Que répondrons-nous?
Laissons d'abord de côté la question des universaux, des espèces, des genres, des classifications, car nous ne nous occupons pas ici des procédés par lesquels l'esprit humain opère ces abstractions, ni de la légitimité de telles opérations. Renfermons-nous strictement dans la question qui nous occupe uniquement et qui est do savoir les rapports entre l'œuvre et l'ouvrier.
Ici encore distinguons entre l'idée de l'artiste qui a pro-
duit la statue, et l'idée que la vue de cette statue fait naître dans l'esprit du spectateur.
Il est bien vrai que le spectateur voit dabord la statue et que, par ce composé matériel, il parvient à connaître l'idée de l'artiste. Il est bien vrai que c'est en voyant plusieurs statues et les comparant, qu'il reconnaît en elles des copies d'un même original caché, et qu'il réunit tous ces blocs dans une même espèce déterminée par la forme commune, Laocoon, Apollon, Minerve. Dans ces opérations intellectuelles, le spectateur part du composé matériel et individuel et remonte vers l'idée. Enfin il est bien vrai que tout ce travail existe dans l'esprit du spectateur, et dépend de l'existence et de la nature de cet esprit.
Maisnotre étude ne porte pas sur ce travail d'ascension. Elle analyse uniquement l'influence du sculpteur sur son œuvre. Je ne m'occupe pas de l'idée reçue par l'esprit du spectateur; je m'occupe uniquement de l'idée conçue par l'esprit de Fauteur. L'une provient de l'œuvre et lui est postérieure, l'autre détermine l'œuvre et lui est antérieure. L'une est le terme d'une abstraction partant de la statue matérielle, l'autre est le principe directeur d'une action qui aboutit à cette statue. L'une se recueille en montant, l'autre se disperse en descendant. Pour les distinguer nettement, deux mots suffisent : l'une est un effet, l'autre est une cause.
Supposez qu'un artiste ait produit une statue, dans le secret de son atelier. Personne ne l'a vue, personne ne peut s'en faire une idée, personne ne peut connaître la pensée du sculpteur; et cependant la statue existe, imitant et reproduisant sa cause exemplaire; la statue existe par Vidée. Voilà l'idée dont il est uniquement question dans ce traité.