Du déterminisme
Il y a donc une science (( positive », et c'est la science unique et véritable, science dont les principes ont été connus de tous les temps, et mieux appliqués dans les nôtres. Mais, bien qu'il y ait des savants qui se disent positivistes, il n'y a pas de science « positiviste «. Et la raison en est évidente; car, d'un côté, le principe po.sitiviste consiste à
eu. VI. — DES DÉTRACTEURS DE LA CAUSE EXEMPLAIRE. 035
nier la réalité de tout ce qui ne tombe pas sous les sens, et, de l'autre, la loi de causalité que cherche le savant n'est pas un phénomène sensible.
En vain, pour attirer des adeptes, le positivisme prétend faire cause commune avec l'école dite du « déterminisme », école sérieuse, vraiment scientifique et illustrée par de grands noms.
Ces savants, maîtres dans l'art d'interroger la nature et préoccupés de débarrasser la science de toutes les vaines entités qui y fourmillaient, se sont attachés à remettre en vigueur la loi fondamentale de la méthode expérimentale : « Ne jamais rien affirmer au delà de ce que fournit l'expérience ». D'ailleurs, ces logiciens sérieux ont compris la conséquence rigoureuse de cette formule. Puisque l'expérience ne fournit que le phénomène dans des circonstances particulières, la science expérimentale ne peut que constater les circonstances où se produit le phénomène, et tout son rôle est de savoir distinguer les circonstances sans influence, des conditions dont l'existence entraîne la production du phénomène. En d'autres termes, la seule conclusion qui soit légitime et vraiment scientifique est celle-ci : telles circonstances étant données, tel phénomène aura lieu; et si l'une de ces circonstances manque, le phénomène n'aura pas lieu. Toute la science se réduit donc à ce prol)lème : « déterminer » les conditions nécessaires et sufiisantes pour la production dim phénomène. De là le nom de « déterminisme ».
Certes, on ne peut qu'approuver et le principe, et l'argument, et la conclusion. Les brillantes découvertes opérées à l'aide de cette méthode en ont justifié la valeur. Mais il y aurait un paralogisme qui contrasterait avec la logique précédente, si, do cette vérité que l'observatiou ne peut fournir que l'ollet, on concluait qu'il n'existe pas de cause, ou que la science ne consiste pas à connaître les eftcts par les causes.
« Les sens ne nous fournissent que les ctl'ets. » — Soit;
336 LlVRi: V. — CAUSK kxkmplairk.
mais rintelligence nous dit qu'il n'y a pas d'effet sans cause, et du phénomène que montre le sens l'intelligence demande la cause. Lorsque le physiologiste fait périr un animal par le curare, il croit que ce poison « cause » la mort, tout comme le croit le sauvage frappant le tigre de sa flèche empoisonnée. — iMais cette première connaissance est aussi vague que la mort est un effet complexe. Le curare ne tue pas de toutes les manières, et le savant se demande sur quelle partie de l'organisme il agit. L'expérience répond : sur le système nerveux. Voici une première « détermination ». — Mais le système nerveux est lui-môme un assemblage. Quel point attaque le poison? L'extrémité périphérique. Voici une seconde « détermination ». C'est ainsi que l'art de l'expérience rend de plus en plus étroit le cercle qui renferme la causalité.
Approuvons l'expérimentateur fidèle à cette méthode d'analyse. Acceptons même que, désespérant d'atteindre jamais le centre du cercle, il ne parle jamais des causes, et ne prononce que le mot « conditions ». Mais repoussons le sophiste qui, abusant de la modestie du savant, argue de son silence pour nier l'existence des causes, et pour prétendre que la science ne tend pas à la connaissance des causes.