Réfutation de cette opinion
(( Quoi! diront avec raison les métaphysiciens sévères, un grain de sable peut-il tracer une spirale quelconque <lans le désert, sans qu'un ordre le fasse partir, sans qu'une intention le dirige,, sans qu'une volonté lui fixe d'avance le but qu'il doit atteindre?
35G LivRi: vi. — CAUSK finale.
« Vous admettez bien pourtant que ce mouvement est déterminé à chaque instant par des causes efficientes qui tracent son orbite, et l'arrêtent à son terme. Eh bien, si le grain de sable ne peut, pour petit qu'il soit, se dérober à la loi de la causahté efficiente, comment donc échapperait-il à la loi de la causalité finale, loi plus inflexible encore parce que, sous un certain rapport, elle est plus haute? »
Les métaphysiciens jaloux des droits de l'être ne peuvent donc accepter cette doctrine de transactions. D'autre part, quel accueil lui feront les partisans du non-être ?
(( La question, dira quelque positiviste, que je vous fais avant tout, est celle-ci : De la direction d'un mouvement peut-on conclure à une destination? Du repos dans le terme, à un but déterminé d'avance ?
« — Tantôt oui, tantôt non.
« — Et quand cette conclusion est-elle légitime ?
« — D'abord, toutes les fois que la cause agissante est une intellig-ence, car toute intelligence agit en se proposant un but.
« — Soit; mais vous avouez qu'il faut d'abord savoir qu'on a affaire à une cause intelligente, pour pouvoir ensuite juger que l'effet a une cause finale.
« — Cette connaissance antérieure de la cause n'est pas toujours nécessaire. Dans certains cas, la disposition des parties unies dans un tout, la combinaison systématique des organes, leur adaptation aux fonctions, tout cet ordre apparaît clairement, affirmant par lui-même qu'il y a là une ordonnance savante, et par conséquent acte d'intelligence, et par conséquent dessein, intention, but, cause finale.
« — C'est ici que je vous arrête, car vous êtes victime d'une illusion subjective. Les parties constituent le tout; quoi d'étonnant, si le tout répond à la disposition des parties? La fonction résulte de l'organe; quoi d'admirable, si la fonction et l'organe sont d'accord? Parce qu'une g-outte
CHAP. II. NÉCESSITÉ MÉTAPHYSIQUE DE l'iNTENTION. 357
de rosée disperse la lumière, faut-il admettre qu'elle a été faite ronde et limpide pour imiter dans l'herbe Tétoile qui scintille aux cieux? Dites, je vous le permets, que tout existe dans un organisme, comme si il y avait dessein prémédité. Dites encore qu'une cause intelligente, guidée par un but à obtenir, n'aurait pas mieux adapté les moyens à la fin. Mais n'allez pas plus loin.
« — Eh quoi! lorsque je contemple la disposition de l'œil, lorsque j'examine ses lentilles qui produisent une image sur la rétine, sa chambre noire qui éteint la lumière nuisible, ses paupières qui protègent l'organe, n'ai-je pas le droit de conclure que tout cet ensemble si bien adapté pour un but difficile à atteindre, que tout cet ordre est le produit d'une merveilleuse intelligence?
<' — Je suis de votre avis. Comme vous, je conclus à l'existence d'une merveilleuse intelligence. Mais cette intelligence que j'admire, c'est la vôtre I Vous voyez un nerf contracter un muscle, la contraction du muscle plier un bras, le bras soulever une pierre. Voilà un ordre de succession que je reconnais avec vous; c'est l'ordre « effectif » dans lequel chaque phénomène procède du précédent. Mais votre intelligence transforme le résultat fatal en but atteint; puis, remontant le courant, cette même intelligence transforme tous les résultats en moyens destinés à atteindre le but. Y a-t-il lieu de tant admirer si vous trouvez accord parfait entre l'ordre efl'octif et l'ordre final, puisque vous avez modelé celui-ci sur celui-là?
« Prétendez-vous que la finalité existe objectivement dans l'organisme? Alors il vous faut admettre qu'elle existe dans chaque nerf, et par suite dans chaque fragment de nerf, dans chaque molécule nerveuse, dans chaque atome, dans chaque grain de sable. Allez-vous jusque-là? »
Telle est l'argumentation des positivistes contre l'opinion juste-milieu.
358 LIVRi: V[. — CAUSK flnalk.