Il n'y a que deux solutions possibles
On ne m'accusera pas, je pense, d'avoir affaibli le raisonnement des matérialistes contemporains. Ce raisonnement, ils ne l'ont pas inventé, bien qu'ils le considèrent comme une découverte moderne ; et il est curieux de constater que les athées du siècle d'Aristote le développaient comme ceux de notre temps.
« Qui empêche que la nature agisse sans intention et sans tendre vers le mieux? C'est ainsi que Jupiter laisse tomber la pluie, non pour nourrir le froment, mais par nécessité; car la vapeur soulevée doit se refroidir, et la vapeur refroidie doit se convertir en eau et retomber. Que celte pluie nourrisse le froment, pur accident. De même, si le froment pourrit dans Taire, la pluie n'est pas lombée dans ce dessein ; c'est encore pur accideat.
« Qui empêche donc que les choses se passent ainsi dans la nature? Les dents poussent fatalement, celles de devant incisives et commodes pour diviser, les molaires plates et utiles pour broyer. Mais tout cela ne résulte pas d'une intention, c'est uniquement une bonne rencontre. — Et l'on peut dire la même chose de tous les organes où l'on croit reconnaître une cause finale. Partout où les choses sont advenues comme si il y avait une adaptation intentionnelle, elles se conservent, parce que le hasard les a disposées avantageusement. Partout ailleurs, les produits de ce même hasard ont péri et périssent, comme Empédocle le dit des monstres mi-partie hommes et mi-partie bêtes (1). »
Ne semble-t-il pas qu'à deux mille ans de distance on entende le langage de nos transformistes modernes : modifications utiles armant dans la « lutte pour l'existence », modifications nuisibles devant disparaître par défaut d' « adaptation aux milieux » : les unes et les autres, résultat aveugle des conditions antérieures?
Cet argument du matérialisme ne manque pas de logique. Quiconque s'obstine à n'accepter que les lueurs qui
(1) Aristote, Plnjsiq., liv. II, ch. yii.
CHAP. II. — NÉCESSITÉ MÉTAPHYSIQUE DE l'iNTENTIOX. 359
viennent d'en bas et à fermer les yeux à toute lumière venant d'en haut, pourra toujours nier l'idée et l'intention. Je l'ai déjà avoué, quiconque veut demeurer dans l'ordre matériel des faits est inexpugnable. On ne peut que le bloquer; mais que lui importe ? Poussé à l'extrême, le positiviste conviendra que la certitude d'une loi n'est qu'une probabilité mesurable par le calcul d'après le nombre des vérifications expérimentales. Pour lui, le monde est une immense loterie, où plusieurs boules portent, on ne sait pourquoi, le même numéro, mais où toujours il reste une chance au hasard.
Laissons là cette doctrine décevante. Aussi bien, nous l'avons assez longuement discutée dans le livre précédent, et nous n'y sommes revenus ici que pour montrer aux philosophes conciliants qu'il ne peut y avoir commerce entre les ténèbres et la lumière, ni accommodement quelconque entre la métaphysique de l'être et la métaphysique du non-être.
Pour nous, qui savons que Tôtre prime le non-être, nous affirmons sans restriction et nous démontrons que tout mouvement est formellement une tendance, toute direction une destination, tout terme un but.
Remarquez combien cette proposition semble conforme à l'intelligence humaine. Direction, dans son acception matérielle, veut dire sens du mouvement, et direction vient de diinger. Fin, dans son acception matérielle, veut dire cessation du mouvement, et fin est pris universellement dans le sens de but, dessein, intention. Le langage vulgaire emploie donc les mêmes mots pour exprimer des concepts différents. Et pourquoi cela, sinon parce que l'homme sait que ces concepts s'impliquent comme les concepts de matière et de forme? Oui, le bon sens nous enseigne qu'il n'y a jamais direction sans une intention qui dirige, ([ue tout ce qui se meut tend vers un but fixé d'avance, que toute action a une cause finale.
360 LIVRK M. CAUSE FINALE.