Autre façon de présenter le même argument
Cet argument est si important qu'il faut nous arrêter encore sur sa démonstration. Saint Thomas, dans un autre passage, l'a renfermé dans une phrase concise, mais féconde en développements :
Omne agens agit propter finem. Alioquin ex actione agentis non magis sequeretur lioc quam illud, nisi in casu (li.
Pour qu'un être existe, il faut que toute indétermination soit levée par ses causes. Étudions donc les causes de Têtre, et d'abord ses causes intrinsèques.
La matière est passive et par elle-même indéterminée. La forme, sans doute, est déterminée comme essence, mais au point de vue de l'existence, elle est encore totalement indéterminée. Donc les causes intrinsèques laissent une indétermination qui ne peut être levée que par les causes extrinsèques.
Or, si nous considérons la cause efficiente sous son concept formel de puissance active, elle nous apparaît comme indéterminée dans son action, et cela de deux faisons différentes. — Elle est indifférente à agir ou à n'agir pas, puisqu'elle reste la môme, soit qu'elle agisse, soit qu'elle n'agisse pas, son action ne lui ajoutant aucune détermination. Pour mieux dire, elle nous apparaît comme indéterminée à agir, précisément parce que, indépendamment de son action, elle est complètement déterminée, et incapable de recevoir aucune détermination nouvelle, — Elle est indifférente à produire tel ou tel effet. Car toute cause efficiente, contenant éminemment son effet, contient une infinité d'effets qui participent à l'éminence de leur cause
(1) s. Thomas, I, q. 4i, art. 4.
CHAP. II. — NÉCESSITÉ MÉTAPHYSIQUE DE l'iNTENTION, 363
suivant des degrés divers; donc cette cause n'est pas déterminée à produire celui-ci plutôt que celui-là.
Pour combler les indéterminations qui tiennent en suspens l'existence d'un être, serons-nous plus heureux, en nous adressant à sa cause exemplaire ? Pas davantage. — Ou bien on considère cette cause comme le prototype que les effets ne peuvent qu'imiter sans la réaliser identiquement; mais alors ce modèle contient éminemment toutes ses images et n'est pas plus déterminé à l'une qu'à l'autre. — Ou bien on considère dans la cause exemplaire toutes les imitations distinctes et connues sous leurs formalités distinctes; mais alors tous ces êtres particuliers sont dans l'idée à l'état idéal, et rien dans cet état n'appelle leur réalisation extérieure. L'agent peut connaître chacune de ces idées et rester encore indéterminé à agir.
De cette analyse ressort la conclusion suivante : Si l'on s'en tient uniquement aux concepts formels des deux causes extrinsèques efficiente et exemplaire, on constate que l'action reste suspendue par une double indétermination : indétermination entre tel ou tel effet particulier; et pour chaque efl'et particulier, indétermination entre exister ou n'exister pas.
Que faut-il donc de plus? Il faut une influence qui fasse passer un des effets particuliers de l'état idéal à l'état réel : un acte en relation avec l'efict idéal, et en relation avec l'effet réel; un acte qui procède de la réalité idéale sans en être le résultat, et qui ait pour terme la réaUté extérieure sans en dépendre. Il faut une voliffon, une inlention.
Donc, enfin, c'est l'intention qui lève la dernière indétermination et, par conséquent, l'intention est essentielle à la réalisation de tout effet.