CHAPITRE I. — NATURE DE LA SCIENCE MÉTAPHYSIQUE
D'ailleurs, mes seuls lecteurs seront de ceux qui dans la métaphysique admirent sa beauté même, suivant cette pensée du Philosophe que la première des sciences est celle qu'on aime pour elle-même.
Mais, pour tirer du fruit des développements dans lesquels nous sommes entrés au sujet de la science en général, il faut en conclure quels sont les caractères de la métaphysique et comment on doit l'étudier.
D'abord, l'objet de la métaphysique étant l'être en tant qu'être, cet objet est le plus universel qu'on puisse concevoir, puisque tout ce qui est quelque chose est « être ». Ce n'est pas que la métaphysique absorbe les autres sciences ; chacune est science, car elle a un objet universel, savoir, une espèce ou un genre d'être ; mais chacune est spécialisée parle caractère spécifique de son objet. L'arithmétique a pour objet l'être en tant qu'il est nombre ; la géométrie est particularisée par la notion abstraite de l'espace. Quant à la métaphysique, de nature transcendantale, elle monte chercher son objet au degré le plus haut de l'abstraction. Elle s'occupe des êtres en général pour les classer dans les diverses catégories de l'être, et pour déterminer les lois et les causes qui régissent universellement les réalités.
La métaphysique n'absorbe donc pas les autres sciences, mais elle les domine. On pourrait dire que si les autres sciences s'occupent des essences, pour elle, elle s'occupe de l'essence des essences Reine, elle dicte à ses servantes des lois salutaires; mais, reine libérale, elle respecte l'initiative de leur activité.
L'objet de la métaphysique étant absolument universel, il en résulte que ses principes, eux aussi, sont absolument universels et nécessaires. Au sommet de chaque science, dit Aristote (1), il y a une position, fii^i;, qui est une définition ou une hypot/u'sc. Ainsi, la géométrie part de défini-
(1) Derniers analytiq., liv. I, rhaii. u.
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lions, la mécanique moderne de certains « postulata ». Ce sont là autant de principes, car on ne les démontre pas, et l'on en part pour démontrer. Mais qui dit hypothèse dit, par là même, particularisation ; qui dit définition, dit, par là même, délimitation. Quant à la métaphysique, son objet est au-dessus de toute définition : comment définir l'être?
Ses principes sont au-dessus de toute hypothèse : peuton faire une hypothèse absolument universelle?
Par là nous parvenons à une grave leçon. Les conséquences n'étant que l'épanouissement des principes, on doit y voir briller les mêmes caractères d'universalité et de nécessité. Une proposition, vraie ici et fausse là, affirmée pour ce cas et niée pour cet autre, n'est pas une proposition véritablement métaphysique; car une proposition relative à l'être « en tant qu'être », s'applique à tout ce qui n'est pas le pur néant.
Sans doute, l'art de la dialectique a pour but d'éviter les fausses applications des principes ; de là ce précieux arsenal de distinctions et de termes scolastiques, dont on ne se raille que comme le lourdeau peut se railler des termes d'escrime. Sans doute, le plus grand labeur du philosophe est de discerner les véritables principes métaphysiques de ceux qui n'en ont que l'apparence. Mais une fois un principe dûment constaté, il n'est plus permis ensuite de le mettre en doute, sous prétexte qu'il fait difficulté dans quelque rencontre particulière. Rien n'alanguit la science, comme l'affublement des principes par les expressions « en quelque sorte » ou (( d'une certaine manière », ou « généralement > par opposition à « toujours ». Un cours de métaphysique est ferme, vigoureux, scientilique, à proportion de la foi qu'il professe dans des principes précis et absolus.