Ces deux causes n'ont qu'une seule existence
Quelque effort que Ion fasse pour s'expliquer clairement au sujet de la matière et de la forme, la parole trahit à chaque instant la pensée. Si Ion dit que la matière et la forme sont les parties constituantes du composé, on dit trop; car, de cette expression, il semble résulter que ces parties sont des substances préexistantes qu'on a ensuite accolées ou mélangées.
Si l'on dit que la matière et la forme sont les termes de deux concepts différents tirés dune même réalité, on dit trop peu ; car le marbre et la figure ne dérivent pas de la statue; ce sont deux principes qui la constituent.
Tout ce qu'on peut faire de mieux, c'est de répéter ce que nous avons dit si souvent : la matière et la forme sont le principe déterminé et le principe déterminant d'un môme être.
Et puisque « déterminé » et « déterminant » sont deux corrélatifs qui s'appellent mutuellement, on doit conclure à leur coexistence. Bien que la matière et la forme soient des causes réellement distinctes, leurs existences sont indistinctes dans une seule et même existence qui est l'existence du composé.
Il est vrai, le marbre préexiste à la statue; mais, comme je l'ai fait remarquer, le marbre dans la carrière n'est encore que matière « éloienée », materia reynota ; il n'est encore que matière « possible » de la statue. Il n'est pas matière « actuelle », matej'ia in actu. Cette masse, déjà déterminable, n'est pas encore déterminée, et elle ne le sera qu'au jour où existera la statue.
Pas de matière existante sans forme existante : soitl Mais la forme ne peut-elle pas exister sans la matière? N'y a-t-il pas des formes pures? Ne dit-on pas de Dieu lui-même qu'il est une forme inaccessible à toute matière?
396 LIVRK VII. CORRÉLATION DKS CAUSALITÉS.
Pour répondre à la première de ces questions, rappelons que, s'il y a convenance réciproque entre la matière et la forme, celle-ci conserve toujours sa prééminence ; car lorsque ces deux causes s'unissent, la forme donne et la matière reçoit; l'actualité, la perfection, Vétre se tiennent du côté de la forme (1). On doit donc s'attendre à rencontrer, et, de fait, on rencontre autant de formes que de deg^rés ontologiques. Les unes, à savoir les formes matérielles, exigent essentiellement d'être dans la matière; les autres, à savoir les âmes humaines, sulisistent par elles-mêmes, mais sont essentiellement destinées à s'unir à la matière pour constituer une nature composée; et ce sont encore des formes proprement dites, car leur union à la matière, bien qu'elle puisse être détruite sans altérer leur existence, leur demeure toujours naturelle.
Cette prééminence de la forme nous explique l'e.xpression de « formes pures ». La matière est puissance et la forme est acte; d'où est résultée par extension une nouvelle signification du mot « forme ». Plus un être est en acte, plus il est considéré comme une forme pure, à tel point que, pris dans cette acception, le mot « forme » n'est pas complètement indigne de Dieu (2). C'est l'explication de saint Bonaventure dans un passage où il prouve que la matière ne peut exister sans forme :
Forma illa, qua» cum materia facit compositum, nunquam sine materia reperitur. Cum enim Deus est pure forma, a?quivocatur nomen formœ, quia non dicitur ibi forma prout est perfectio naturse; sed forma nominat ibi essentiam, quœ habet esse in omni actualitate et completione, et nulle modo potest pervenire ad alterius compositionom ('1.
(1) Esse per se coiivenit forma', quœ est acliis. Unie rnaSeria secundum lioc acqiiiril esse in actu, quod acquirit formain. (S. Thomas, I, q. 7.5, art. 6.)
(2) Divina subslanlia sine materia forma est. (Boet., de Trinitale, cap. ii.) — Deus est iiiitur per essentiam siiain forma, et non compositus ex materia
et forma. (S. Thomas, I, q. 3, art. 2.)
(3) S. Bonavent., II, Sentent., dist. xii, art. I, q. 1, ad 5""'.
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