En quoi consiste le hasard
Malgré cette lacune, le génie d'analyse, qui est la force du Stagirite, l'a bien servi dans l'étude intime du hasard, et je vais résumer cette étude d'après la paraphrase d'Albert le Grand.
Tout effet, dit ce Docteur (3), est, à la vérité, produit pour une fin définie et par une intention déterminée, que la cause immédiate soit une intelligence libre et délibérante, ou quelle soit une force aveugle de la nature, car cette force provient d'un créateur intelligent. On a donc raison de dire qu'il n'y a pas d'effet sans cause, et que tout effet déterminé a une cause déterminée.
Cependant il peut arriver que deux effets viennent se rencontrer dans un événement complexe. Aller à la campagne est le résultat d'une intention déterminée, mais la rencontre d'an ami peut être un fait qui s'ajoute accidentellement à la présence dans la campagne. Il résulte de là que, d'une part, la cause qui a déterminé la présence à la
(1) Delà Foi orthocL, liv. II, cli. xxv.
(2) Ex ea sentenlia, (\ud Arislolelrs putavit Deuin agere ex necessitato naturœ, qua ille slaliicnda aul imlius signilicanda, multa turbavit in philosophia (non parva onini esl in liac re de ejus judicio conirovcrsia), orla est propos! la quaeslio (sciliccl de radicc conlingenliiTt... (Fonseca, MeUiphys., iib. VI, cap. II, q. 3, secl. 1.)
(3) Alb. Magn., P/iys., Iib. II, tract. '2, cap. xiv.
campagne n'est pas de soi la cause de la rencontre de l'ami, puisque l'intention fait défaut; mais que, d'autre part, elle en est la cause pai' accident, en tant qu'elle est cause réelle d'un séjour auquel s'ajoute accidentellement une rencontre. Or ce que j'ai dit de l'un des amis doit se dire de l'autre. Chacun d'eux est venu à la campagne pour une intention déterminée, mais aucun d'eux ne prétendait rencontrer l'autre.
Donc un cas fortuit n'est pas autre chose que la réunion non préméditée de deux effets dont chacun provient d'une intention déterminée (1).
Cette analyse est vraiment admirable. Qu'on l'applique à tel exemple que l'on voudra, toujours on constatera que le hasard consiste dans la coexistence de deux faits qui n'ont entre eux aucune liaison, sinon une contiguïté accidentelle. C'est ce que répète Albert le Grand dans un autre passage :
In casu et fortuna illud quod est per accidens non habet unam causam, sed duas quarum neutra est ordinata ad alteram, sed utraque est in eo quod accidit forte sive fortuite (2).
Et voyez comme cette analyse pénètre jusqu'aux entrailles de la question. Pour reconnaître si une circonstance d'un fait provient de telle ou telle cause, si elle est réellement l'effet de cette cause ou si elle advient accidentellement, il faut remonter jusqu'au principe même de la causalité, il faut rechercher l'intention. Là où l'intention médiate ou immédiate fait défaut, la causalité manque, il
(1) Inventio amici in villa, qui non inlentus est inveniri in ea, causata est ex eo : quia unus amicoium intendit aliqua de causa ire ad villam, et aller intendit ire ad eanidem, cum neuter intendeiet ibi inveniri ab altero. Sinniliter inventio tbesauri in sepulcliro causata est ex proponente facere sepulchruni, et alio qui jam diu intendit abscondere thesauruni, vel quia mineralis produxit illuni in loco sepulchri non ad hoc quod euin invenirel ille qui fodit sepulchrum. Et sic constat quod dictum est, quod fortuilum semper cauaatur ex duobus intentis. {Ibid.)
(2) Alb. Magn., Mctaphys., lib. V, tract. G, cap. xv.