Ces causes ont un double caractère instrumental
Poussons plus loin notre analyse, et pour mieux fixer notre pensée, prenons un exemple.
Un tigre se reposait couché dans un hallier. Soudain son regard s'allume, ses muscles se raidissent; il bondit sur une gazelle et Tégorge. Or je distingue ici deux choses, la cause et son action. La cause est un être vivant que le Créateur a organisé dans l'intention qu'il se nourrisse de chair, et cette intention réside dans la nature de cette bètc à l'état d'instinct carnassier. Lorsque le tigre obéit à cet instinct, il ne fait donc qu'exécuter une intention. C'est une cause finale qui le fait bondir sur sa proie; car l'axiome est toujours vrai : Causa finalis movet causam efficientem. iMais ce n'est pas de lui que procède cette fin, ce n'est pas lui qui formule cette intention; la fin est exprimée dans son organisation elle-même, l'intention est déposée dans sa nature comme un ressort qui le pousse au carnage.
C'est ce qu'exprime si élégamment saint .lean Damascène, ce docteur qu'on peut bien appeler le saint Thomas des Grecs : « Les êtres, dit-il, dépourvus de raison, sont poussés par leur nature, plutôt qu'ils ne la poussent (2). »
(1) S.Ihoma.s, 1' 11^ q. l, art. 2.
C?.) "A),OYa... àyovTa'. |xâ),),ov Otto tïï; çÛcew;, r,7tîp àyouai... 6 oï âvÛpwTio;, >0Yixô; w/, âyti |j.à>)ov -rriv ç-jffiv, r,7:£p àyeTat. (Daniasc, De la fol ortliod.. liv. II, ch. XXVII.)
496 LIVRK Mil. — CLASSrFICATION DES CAUSES.
Or être construit pour une intention qui procède d'ailleurs, c'est, on en conviendra, un caractère commun aux instruments.
Mais notre analyse n'est pas complète ; car, pour qu'il y ait efTusion de sang, il ne suffit pas d'un instinct sanguinaire. Cet instinct, par lui-même, menace toute proie, mais ne peut en déterminer aucune, et cependant il ne peut y avoir d'action à moins d'un terme totalement déterminé. Dans l'exemple proposé, il a fallu qu'une victime fût choisie entre plusieurs; il a fallu qu'elle fût amenée à la bête féroce. En d'autres termes, pour cet égorgement déterminé, il a fallu une détermination qui ne provint pas du tigre, il a fallu que son activité fût appliquée à un cas particulier déterminé par une intention étrangère.
Or être appliqué par autrui à agir est précisément la caractéristique de l'instrument. Donc, par ce côté encore, l'activité brutale, incapable de déterminer par soi-même le terme individuel de son action, laisse voir son caractère instrumental; et pour rendre^complète ment compte de cette action déterminée, il faut remonter jusqu'à la cause supérieure qui en a conçu le dessein et dirigé l'exécution.
Ainsi en est-il de toutes les causes dépourvues de raison; elles tiennent de l'instrument par deux points : leur forme propre est déterminée pour un but qu'elles ignorent, comme celle du marteau et celle de la hache; leur activité est appliquée à chaque opération par une intention étrangère, comme il en est de la hache et du marteau.
On peut bien, avec quelque raison, conserver à ces agents le nom de causes principales; mais on doit ajouter qu'elles agissent à la manière des instruments. Dans les pensées courantes, on peut leur attribuer leurs actions, mais, lorsqu'on pense en philosophe, on doit attribuer tous les effets de ces forces aveugles à Celui qui a créé ces natures et qui les applique au travail.
C'est ce qu'affirme le même saint Jean Damascène : si nous mettons de côté, dit-il, nos actions libres et leurs