‹ La métaphysique des causes d'après Saint Thomas et Albert le GrandChapitre 477 sur 581 · CHAPITRE V. CAUSES UMVOOUES. Ô'2ô · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. CAUSES UMVOOUES. Ô'2ô

à l'idée du charpentier (1). » Et nous parvenons à cette conséquence étrange, que les causes dites univoques ne sont pas univoques par elles-mêmes, mais par une influence supérieure. N'avions-nous donc pas bien raison de nous défier de ces causes aux apparences trompeuses?

Insistons encore sur l'analyse précédente.

Entre une cause univoque et son efl'et la similitude est réciproque. Le père, en tant qu'homme, est semJ)lable à son fils, de la même manière que le fils, en tant quhonmie, est semblable à son père; ils se ressemblent mutuellement, parce qu'ils sont tous les deux de la même espèce. Dans cette similitude rien n'est spécial à la cause et rien à Teflet, rien ne rappelle la dépendance de l'effet par rapport à la cause, et j'en conclus que la raison de cette similitude ne provient pas de la cause prochaine, et (ju'il faut aller chercher plus haut le principe de la ressemblance spécifique entre le père et le fils.

De quelque façon que nous envisagions cette question, nous parvenons donc toujours à la même conclusion : les causes dites univoques ne sont pas véritablement causes de l'identité spécifique qu'on rencontre entre elles et leurs elfets. Dire d'une cause qu'elle est univoque, c'est dire uniquement qu'elle coopère par son action à produire un effet qui lui est semblable, mais ce n'est pas dire qu'elle produise cet eflet en tant qu'il lui est semblable, car rien ne peut être identique dans la cause et l'cflet.

C'est ce qu'affirme l'incomparable saint Denys dans un passage qui contient tout ce cjue nous venons de dire :

« L'iiomme n'est pas semblable à son image. Car, dans les choses de même ordre, il est possible que les unes soient semblables aux autres par une siniililudo réciproque, el qu'elles puissent également se comparor les unes aux autres en vertu de Fidentité spécitlcjue qui est raison de la siniililude;

(1) ËtTeclus non assimilatur securi, scd arli qua' est in mente arlilicis. (S. Thomas, III, q. 62, arl. 1.)

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mais nous n'admettons pas qu'il y ait une telle réciprocité entre une cause et son effet (1). »

Résumons-nous donc en disant : Il peut y avoir des causes matériellement univoques, c'est-à-dire des causes qui soient de même nature que leurs eliets; mais il n'y a pas de causes formellement univoques, c'est-à-dire qui soient causes par elles-mêmes de cette identité de nature. La raison principale de cette identité doit aller se chercher plus haut que dans un instrument simplement cause in fieri; il faut remonter jusqu'à la cause « principalement principale », cause m fieri et in esse tant de l'instrument que de son effet.

Cette doctrine est tellement vraie, tellement au-dessus des systèmes, que toutes les écoles scolastiques l'ont professée. Écoutons l'explication de Scot :

Principalius agens communiter est fequivocum, et eminentius habet in se perfectionem effectus quam causa univoca. Et ideo non inar/is assimilatur sibi formaliter, quia hoc est imperfectionis in causa sic assimilari effectui ; sed ossimilat inagis, hoc est, dat magis formam effectui per quam sibi assimilatur tequivoce, quam det agens particulare; et ista assimilatio activa est in perfectione causse, licet non sit magis assimilatio formaliter.

Similiter causa perfectior magis assimilât effectum ei cui est assimilabilis, quam imperfectior. Magis enim causât effectum, qualis est causabilis et assimilabilis; assimilabilis autem est effectus causœ propinqua^; ideo ipsamet causa remotior magis assimilât effective ipsum effectum causée proximœ, quam ipsamet causa proxima sibi. Quod enim formaliter filius est similis patri, hoc magis est a causa remota assimilante filium patri effective, quam ab ista causa propinqua : quia quîe plus dat formam qua assimilatur, plus dat effective assimilationem (2).

Pénétrons notre intelligence de cette haute métaphysique, bien digne du « Docteur subtil ». Tout effet est à la

(1) s. Denys, Des noms divins, ch. ix, § r>.

(2) Scot, Sentent., lib. I, distinct. 3, q. 8, n° 4.

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fois, et de la même manière, causabilis et assimilabilis ; c'est-à-dire qu'il est aussi essentiel à un effet d'être semblable à sa cause efficiente qu'il lui est essentiel d'être produit par cette cause ; cela résulte de l'adage : Omne agens agit siniile sibi. Si donc l'effet provient de deux agents, dont l'un soit principalement ^vmcv^dl, principalius agens, et dont l'autre agisse instrumentalement, il y a à distinguer dans l'effet deux similitudes, savoir, la similitude par rapport à la cause supérieure, et la similitude par rapport à la cause inférieure. A la vérité, ces deux similitudes, tout en étant distinctes, ne sont pas séparables. Car, d'une part, elles s'appuient sur l'essence même de l'effet, et toute essence est indivisible ; d'autre part, elles résultent toutes les deux de l'opération unique à laquelle ont concouru les deux causes.

Mais il s'agit de savoir quel est le rôle de chacune des deux causes dans chacune de ces assimilations.

Je remarque d'abord que l'agent principal contient toute la réalité de l'effet, mais dans un degré supérieur et d'une manière éminente. Aussi, lorsqu'il produit l'effet, il ne se rend pas semblable à cet effet, non assimilatut', mais il se l'assimile, assimilât, et cette ressemblance, toujours éloignée et défaillante, laisse la copie bien au-dessous du modèle.

Quant à la ressemblance entre l'effet et sa cause prochaine, elle est complète et réciproque, si la cause est nnivoque. Le père, en engendrant un fils qui lui ressem- ])le, lui devient lui-même ressemblant : assimilât et assimilatur. Or, je dis que, encore ici, c'est à la cause supérieure qu'il faut attribuer la plus grande part dans cette assimilation si parfaite; c'est elle surtout, c'est elle « plus principalement » qui fait le fils semblable au père. Pour le prouver, il suffit de considérer que cette ressemblance récipro(jue a sa raison dans une communauté d'espèce; c'est par le fond d'une môme nature que le père et le fils se ressemblent. Donc la similitude provient d'où provient l'es-

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pècc; donc beaucoup plus de celui qui a fait la nature, que de celui qui l'a transmise. Causa, qiiae plus dat formam qua assimilatur, plus dat effective assi?nilationem. Lorsque le forgeron se sert d'un marteau pour façonner un marteau semblable, cette similitude provient de l'ouvrier et non de l'outil.

Tel est le bel enseignement de Scot, et l'on en déduit immédiatement la réciproque suivante qui nous ramène à notre sujet : Aucune cause n'est vraiment univoque par elle-même, et c'est par une influence supérieure qu'un agent peut produire un effet aussi parfait que soi.

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