‹ La métaphysique des causes d'après Saint Thomas et Albert le GrandChapitre 481 sur 581 · Retour sur la noblesse de la génération · texte numérisé non relu

Retour sur la noblesse de la génération

La cause prochaine de la génération présente des caractères incontestables d'infériorité au point de vue de la causalité. Je devais insister sur ce point; car, les causes univoques ayant souvent embarrassé notre étude des principes, il importait de réduire ces causes à leur exacte valeur, afin de faire évanouir les objections qu'on pouvait en tirer. Ce but étant obtenu, il convient dajouter quelques considérations ; car il semble que la doctrine précédente enlève à la génération toute la noblesse que nous lui avions d'abord attribuée.

Nous avions reconnu que la cause prochaine de la génération présente deux caractères de grandeur : elle agit par le fond même de sa nature ; elle pousse la ressemblance de l'eflet à sa cause jusqu'à l'identité spécifique. Et maiu tenant, nous disons que cette cause agit comme un instrument aveugle, et que la similitude entre l'effet et la cause doit être attribuée principalement à la Cause Première. N'est-ce pas là détruire d'une main ce que nous avions établi de l'autre? Qu'on se rassure, cette antilogie disparait, grâce à un bel enseignement d'Aristotc,

« Tout ce qu'il y a de plus naturel aux êtres vivants, à ceux (|ui ont la perfection de la vie, qui ne sont pas mutilés, et qui n'ont pas une naissance fortuite, est que chacun produise un autre tel ([ue soi-même, l'animal un animal, la plante une plante, afin de participer, autant que possible, au toujours et un divin, iva toî» àei xal toû ôstou lAeTé/coatv. Car, c'est le but vers lecjuel toutes les choses tendent, c'est pour cela qu'agit tout re qui agit par nature. A la vérité, il est impossible à aucune vie d'atteindre h' toujours et k divin par une permanence indi-

(1) S. Tliomas, De l^olenlia, q. .'(, ail.

532 LlVRi: Mil. CLASSIFICATION DES CAUSES.

viduelle; car aucune des natures corruptibles ne peut se conserver plus longtemps dans le même sujet, et chaque individu n'obtient qu une part plus ou moins grande de durée. Mais, si la vie s'éteint dans un individu , elle demeure dans un autre tel que lui, il y a permanence d'un être, non pas un par le nombre, mais un par l'espèce (1). »

Voilà, certes, une haute leçon, qui proclame la noblesse de la génération, en lui assignant pour cause finale une tendance vers le divin. Mais par là même, si je ne me trompe, cette leçon nous apprend aussi qu'il fautremonter jusqu'à une cause divine pour avoir la raison formelle de la génération.

C'est l'Auteur des natures qui a déposé au fond de chacune d'elles cette destination à la perpétuité. L'individu ignore cette intention divine; aussi a-t-il fallu qu'un instinct de satisfaction personnelle lui fût donné, qui le poussât et l'appliquât à un acte dont il ne conçoit ni la grandeur ni le résultat.

L'être vivant agit donc instrumentalement; et cependant on peut le considérer à quelque titre comme cause principale, on peut lui attribuer son eflet avec quelque raison. Car il nest pas appliqué à une opération étrangère, comme le ciseau employé à sculpter une statue. C'est pour une fin conforme à sa nature que cette vie est énuie; c'est pour un bien de nature que cette nature est appliquée à l'œuvre, comme si la Sagesse divine s'abaissait à remplacer un entendement qui fait défaut.

Mais, puisque aucun agent ne ])eut, par lui-méine et lui seul, produire son égal, il faut bien qu'après avoir caché dans les natures cette destination à la survivance, l'Auteur des natures s'emploie lui-même à en procurer la réalisation. Il faut que, tout en laissant à chaque nature une certaine initiative et une certaine part d'action. Lui-même opère et fasse le plus, comme un maître ou-

(1) Arislole, De l'âme, liv. II, cb. iv.

CHAPITRK V. — CAUSES UNIVOQUES. 533

vrier transforme en chef-d'œuvre l'ébauche de son apprenti.

Cette intervention divine bien comprise, on ne s'étonnera plus que tant de mystères enveloppent le berceau de la vie. Les savants pourront éclaircir les phénomènes antécédents et conséquents; jamais ils ne pourront atteindre la transmission même de la vie ; car jamais leurs instruments ne leur feront apercevoir le doigt divin.

L'opération divine ôte-elle sa noblesse au grand acte par lequel l'être vivant coopère à se reproduire lui-même dans un être semblable? Tout au contraire, ce secours d'en haut perfectionne la nature et ennoblit ses opérations suivant la maxime de saint Thomas :

In omnibus naturis ordinatis invenitur, quod ad perfectionem naturae inferioris duo concurrunt, ununi quidem quod est secundum proprium motum, aliud autem quod est secunduin motum superioris naturœ (1).

L'ordre essentiel des choses ne contient pas de place pour ce sot orgueil de l'individu qui prétend se suffire à soimême et ne dépendre d'aucun supérieur (2).

Je le sais, cette grande métaphysique n'est pas connue dans les écoles de la philosophie rationaliste ; mais la Sagesse lenseigne sans études aux moindres fidèles. C'est une simple femme, — il est vrai, c'était une iMachabée, — qui, pour exhorter ses fils au martyre, leur disait :

« J'ignore comment vous avez apparu dans mon sein. Ce n'est pas moi qui vous ai donné le souffle, l'Ame et la vie. Non, ce n'est pas moi-même qui ai joint les membres de chacun de vous.

« Jl.ùs c'est le Créateur du monde; c'est lui qui fait la naissance de l'homme ; c'est lui qui pi'ésidc à l'origine

(1) s. Thomas, 11- II», <|. v, arl. 3.

(2) Vastiuoz iiiotilic la ^ramlour île son génie, lorsque, soutonanl (iut\ HK^ine tians l'onln' natiirci, j'iioinrin' aurai! oti besoin il'un secours ilivin jwur faire le bien, il assigne pour raison fondamentale de cette imligoice, l'excellence même de la nature humaine, d, disputai. 189, eap. xxi.)

53V LIVRK Mil. — CLASSIFICATION DES CAUSES.

de toutes choses. Sa miséricorde vous rendra donc de nouveau le souffle et la vie, puisque vous savez aujourd'hui vous dédaigner vous-mêmes pour l'honneur de ses lois (1). »

ARTICLE III

DIGRESSION SUR LE TRANSf^ORMISME

En nous occupant des générations, nous passons trop près de certaines questions qui agitent actuellement les esprits, pour que nous puissions nous dispenser d'en parler. Deux théories ont produit grand tapage depuis quelques années, la théorie des générations spontanées et la théorie de la transformation des espèces. Nous n'avons pas à en faire l'histoire et la discussion scientifique. Une seule chose nous importe, c'est le côté métaphysique de ces questions, et je crois qu'il est aisé d'asseoir son jugement à l'aide de quelques réflexions préliminaires.

Page 1