Suite
Terminée sur le fond de la question, la lutte s'engage plus tard sur le mode de l'opération divine dans les créatures.
Les uns, considérant surtout l'indigence de la cause seconde, réclament une motion supérieure qui la complète et la mette en acte. Parmi les arguments de saint Thomas prouvant la coopération divine, ils choisissent donc ceux qui ont rapport à cette motion de la cause seconde. Ils ont, d'ailleurs, quehjue raison de considérer saint Thomas comme leur chef; car dans sa Somme il énonce la (juestion en ces termes : Utrum Deus operetiir in omni opérante? Il a donc en vue une opération tombant sur Vagent lui-même, c'est-à-dire une motion.
Les autres, considérant surtout ce que requiert un effet quelconque pour être produit totalement, exigent que la Cause Première concoure immédiatement à la production de cet effet. Saint Bonaventure et Scot s'attachent principalement à cette dernière considération, comme on en peut juger par les termes mêmes dans les({ucls ils posent la question : An Deus operetur in omni actionc? L'action, on s'en souvient, n'est pas dans l'agent, mais dans le patient. Il s'agit donc d'une opération tombant, non sur la cause seconde, mais immédiatement sur Icllet.
566 LIVRi; Mil. — CLASSIFICATION DKS CAUSES.
De cette double manière d'envisager la même question résulta dans la théorie un dédoublement inconnu des premiers Maîtres. Les deux courants d'enseignement, sortant de la même source, s'écartèrent sans cesse davantage, une école ne parlant que de motions et de prémotions, l'autre ne parlant que de concours simultané. Or il est arrivé ce fait curieux que chacune de ces voies est venue aboutir à une impasse. Les soutenants de la prémotion thomistique se heurtent contre une sorte de déterminisme cpii semble étouffer la liberté humaine. Les partisans du concours simultané s'arrêtent en face dune sorte de dualisme, sans réussir à y établir l'ordre de priorité qu'exige toute dualité. De chaque côté une difficulté tellement insoluble, que le système en périrait, s'il ne reprenait des forces dans ses attaques contre le système rival!
Et pourtant, chacune de ces théories a été soutenue par des penseurs de mérite; chacune forme un tout dont les conclusions sont liées aux principes par une rigoureuse logique. Chose plus étrange! chacune prétend autoriser ses principes par des textes des mêmes Maîtres.
Ce dernier paradoxe doit nécessairement inspirer un soupçon dans l'esprit de l'historien philosophe. L'interprétation des Maîtres est-elle exacte ? N'aurait-on pas perdu la science de leur langage, par suite de la dégénérescence de l'antique Réalisme en un Formalisme de plus en plus pointilleux? Et voici qu'à la question de métaphysique vient se joindre la question de haute logique. Pour étudier chaque docteur et chaque théologien au sujet du concours, il faudra déterminer quelles sont ses théories au sujet des universaux et des catégories.
Un tel cadre embrasse l'histoire tle toute la Scolastique. On comprend donc que je me dérobe à ce travail. Mais je veux donner au lecteur qui m'a suivi jusqu'ici une preuve de mon bon vouloir, en lui indiquant quelques points à étudier.
Le premier concerne le Réalisme des Maîtres de la Sco-