CHAPITRE VI — CAUSES SECONDES
La gloire de nos Maîtres est d'avoir su franchir ce passage, grâce à une méthode platonicienne sagement appliquée.
Platon distingue dans un même être des caractères auxquels 'ûparticipe avec plusieurs autres êtres. Ces caractères sont des participables qui précèdent logiquement leurs participants. Mais il faut repousser avec Aristote les existences supramondaines de ces formes universelles. Que reste-t-il, sinon que ces participables, n'existant pas en euxmêmes, préexistent dans les causes réelles de leurs participants ?
Toute la théorie scolastique est là. C'est ainsi que, dédoublant le concept d'un efïet sans en dédoubler la réalité, nos Maitres sont parvenus à dédoubler ses causes, et à distinguer le rôle de la Cause Première et le rôle de la cause seconde.
Parlons donc leur langage, en l'appliquant successivr'ment, soit à l'étude de la cause seconde, soit à l'étude de son effet.
5. — Influence immédiate de la Cause Première sur la cause seconde.
Nous avons vu qu'Albert le Grand démontre la nécessité d'une influence divine sur les causes secondes, par cette proposition i{\iagir est plus pnrfait ([n'exister, .le l'ai dit plus haut, cette proposition doit être admise, sans qu'il soit nécessaire pour cela de considérer l'activité d'une cause comme une réalité surajoutée à sa substance. Quelle que soit la connexion essentielle qu'on supposera entre l'jii-tivité et l'actualité d'une cause, on doit reconnaître qu'il existe une distinction au moins virtuelle entre 1' « exister » et r « agir », suivant l'adage : Prius estasse quamagere. Va\ effet, notre concept de substance existante est le même lorsque nous l'appliquons aux corps et aux esprits, aux êtres qui semblent inertes et à ceux qui nous apparaissent les plus actifs; d'où il faut conclure que « agir » dit « exister » et quelque chose de plus.
570 LIV1U-: VIII. CLASSIiiCAÏION DES (.AUSHS.
Or cette distinction virtuelle suffît pour que, dans les relations d'une substance active au Principe Premier de toute réalité, nous distinguions sa dépendance comme substance, et sa dépendance comme activité. Comme substance, elle nous apparaît comme créée et conservée dans l'existence, au même titre que les substances les plus inertes. Comme cause active, elle nous apparaît comme mise en acte, comme mue par le premier moteur. Si donc nous voulons distinguer dans la créature ses dépendances essentielles, comme nous distinguons ses divers degrés d'être, nous sommes contraints de nous rendre au raisonnement d'Albert le Grand :
Quia moderni viderunt quod perfeclius dst agcrr quam esse, viderunt quod id quod non est a se nec potest a se nianere in esse, multo minus potest agere a seipso (1).
Serez-vous contraints d'en conclure que Dieu prédétermine chaque action particulière, suivant le système formaliste du bas moyen âge? — Tout au contraire. Si vous voulez vous inspirer du Ptéalisme des grands Docteurs, après avoir distingué dans la cause seconde l'activité même et ses déterminations, vous ferez pénétrer l'influence de la Cause Universelle jusqu'au fond même de l'activité considérée dans son universalité.
La motion de la Cause Première, essentielle à tout « agir», a pour terme 1' « agir » lui-même dans tous les « agirs » particuliers. C'est une motion universelle restant la même dans tel « agir » et tel autre « agir ». — Mais, par la même que cette motion est universelle, elle est indéterminée par rapport aux « agirs » particuliers, et c'est à la cause seconde qu'il revient de particulariser son « agir », et de déterminer qu'il soit tel ou tel.
En d'autres termes, chaque action d'une cause seconde est complètement déterminée, puisque rien d'indéterminé
(1) Vide su]ira, i>. ôC'i.