‹ La métaphysique des causes d'après Saint Thomas et Albert le GrandChapitre 565 sur 581 · CHAPITRE IV. — DU CHOIX. G · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. — DU CHOIX. G

et s'il y a en cela répugnance, qui l'emporte en elle de la liberté ou de la nécessité?

Il semble à première vue que ce soit cette dernière. Car dans toute cause seconde, la passivité vis-à-vis de la Cause Première précède l'activité et la constitue. D'ailleurs, l'expérience constate qu'il faut toujours un motif pour mettre en acte l'activité de la volonté humaine, et cette nécessité d'être mue par le motif doit, semble-t-il, absorber dans la volonté toute liberté d'agir.

Telle est cette difficulté célèbre, qui a donné lieu à des débats passionnés. Mais je ne veux pas embrasser la question théologique, et je m'en tiens ici à l'objet de ce chapitre, qui est d'étudier lejchoix du moyen en vue d'une fin voulue librement ou nécessairement, peu importe.

Or je soutiens que la passivité de la volonté vis-à-vis du motif n'altère en rien la liberté du choix. Je soutiens que rien n'est à changer dans la théorie étabhe en faisant abstraction du motif, sauf que partout où l'on rencontre le terme « raison », il faut ajouterjle terme « motif ». Mais les arguments précédents ne sont pas modifiés par cette addition, et la conclusion reste identiquement la même.

Pour prouver cette thèse importante, il me suflira de rappeler la liaison qui unit la « raison » et le « motif».

Lorsque la volonté veut une fin dont l'acquisition dépend, d'un moyen, par là même elle est portée à vouloir le moyen, et si elle est mue physiquement vers la fin, la même motion la pousse vers lejmoyen. Mais la volonté est, pour ainsi parler, une faculté aveugle, et c'est l'intelligence qui voit les relations des choses, et en particulier la relation entre la fin et les moyens. Donc la volonté, qui veut une fin, ne peut se porter vers un moyen, que lorsque l'intelligence lui a montré dans ce moyen la raison de finalité. C'est dans ce sens qu'il faut entendre cette proposition que rintclligcnce meut la volonté (1). Car l'in-

(1) liilcllectus movel voluiilalein, sicul jujuscnlans ei objcclum suiiin. (S. Thomas, 1» II'^, q. 9, ail. 1.)

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telligcnce n'exerce pas sur la volonté une action proprement dite, comme celle d'un agent sur un patient; mais son rôle consiste à projeter sur l'objet une raison de bonté, et l'objet, vu dans cette raison, devient un terme vers lequel la volonté est poussée par la force motrice qui la meut vers le bien et tout ce qui participe du bien.

De là il faut conclure que la volonté, mue vers une fin, n'est mue vers un moyen, quen tant et qu'autant que l'intelligence lui montre dans ce moyen la raison d'être voulu, c'est-à-dire, la raison de finalité ; et voilà pourquoi motif et raison de vouloir, motivum et ratio motiva, sont des expressions presque synonymes, comme je l'ai déjà expliqué au livre précédent (1).

Ainsi se trouve démontré que, si l'on veut dans la théorie du choix tenir compte de cette motion physique subie par toute volonté créée, il suffit d'ajouter le mot <( motif » au mot <( raison » ; car le motif, motivum, en tant qu'il émeut la volonté, suit la raison perçue, ratio motiva, et participe à tous ses caractères.

Si la « raison » est suffisante, c'est-à-dire, si l'intelligence montre que le moyen suffit pour conduire à la fin, il y a « motif » suffisant, c'est-à-dire, il y a ce qui suffit pour que la force qui pousse la volonté vers la fin la pousse vers le moyen. Si la « raison » n'est pas nécessaire, c'està-dire, si l'intelligence ne montre pas le moyen comme nécessaire, il n'y aura pas « motif » nécessaire, c'est-àdire la volonté pourra être poussée vers la fin aussi éner-

(t) Cette synonymie, admise dans le langage habituel, peut engendrer quelque confusion dans le langage philosophique. A la question : Quel était le motif d'Alexandre dans ses guerres? l'historien répond indifleremment : « Son motif était la gloire », ou bien : « Son motif était l'excellence de la gloire ». ou bien : « Son motif était sa passion pour la gloire ». Mais le philosophe dislingue ces trois réponses, la première désignant la chose voulue, la seconde exprimant la raison de vouloir, et la troisième manifestant l'excitation même de la volonté.

C'est dans ce dernier sens que je prends ici l'expression motif, en tant qu'elle répond à une mise en acte de la volonté et à une modification de son état. C'est le sens que saint Thomas donne au mot latin motivum dans l'étude des motions que subit la volonté. {De motivo voluntatis, I« II'^, q. 9.)

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