XII PREFACE
son érudition théologique, dont il indique ingénument la source, au risque de s'amoindrir dans l'estime des gens superficiels (1). Il fait un accueil encourageant aux remarques : « Merci de votre bonne lettre », écrit-il à l'un de ses censeurs. « Je la dis bonne, moins pour les aimables compliments de la première page que pour les franches critiques qui suivent... Merci encore de votre franchise qui m'est si utile. » Des paroles il passait aux actes, changeant ou éclaircissant certains passages critiqués. L'amour pur de la vérité lui inspirait le courage des loyales rétraclatious : « Dans V Introduction de cet ouvrage... j'ai exagéré l'opposition entre saint Thomas et saint Bonaventure (2). » Il fait effort pour entrer dans l'idée des autres : « Comprendre... c'est concevoir la vérité comme l'auteur l'a conçue. D'où il suit que, pour profiter de la lecture d'un livre, il faut s'efforcer de le penser comme il a été pensé. Chose difficile (3)... » Un ancien élève, attaché mihlaire à l'ambassade des États-Unis, avait été frappé de cette faculté de « compréhension », très développée chez son cher maître : « Il comprenait les divers aspects des choses, même ceux qui étaient le plus étrangers à son caractère de prêtre. » Aussi savait-il rendre justice au talent des adversaires qu'il combattait, et, comme parle le même témoin, « découvrir un grain de vérité dans un tissu d'erreurs ».
A ceux qui, s'effrayant des tendances matérialistes d'une science toute récente, la Psi/cho-physiologie, étaient
(1) Cf. Études sur la Trlnilc, t. I, Arerlisseinenl. p. vi-vii.
(2) Cf. Études sur la Trinité, t. I, p. 285, n. 1.
(3) Cf. Études sur la Trinité, t. 1, p. 44. L'auteur revient sur ce point et y insiste. Cf. Ibidem, p. xi; 2.
PRKFACE. XIH
tentés de la proscrire, il opposait ces judicieuses observations : « Faut-il, à cause de cela, anatiiématiser en bloc la nouvelle science? Cet ana thème n'en détruira pas la vogue; et, d'ailleurs, pourquoi la repousser si elle apporte des vérités nouvelles? Bien au contraire, on devra l'encourager, en profiter, tant qu'elle reste fidèle à sa méthode expérimentale et se maintient dans son domaine propre; mais en même temps on lui rappellera qu'elle est à peine sortie du maillot et qu'elle doit se défier de cet âge où l'enfant se croit le droit de toucher à tout (1). » Qui pourrait s'étonner maintenant qu'un esprit si vigoureux et si compréhensif ait conquis d'emblée l'admiration de philosophes et de théologiens compétents? Voici quelques noms. Arrivé, dans son Cours de philosophie, au chapitre des causes, M. Georges Fonsegrive s'exprime ainsi : « Je tiens à dire combien, pour toute cette leçon, je suis redevable au savant et profond ouvrage du Père Théodore de Régnon, Métaphysique des causes {^). » Le très regretté OUé-Laprune, pendant qu'il enseignait à l'École normale supérieure, se plaisait à renvoyer ses élèves à la Métaphysique des causes comme à un chefd'œuvre. M*"' d'Hulst, dont on connaît la maîtrise en ces matières, n'a pas craint de renchérir encore sur les éloges précédents : « Un religieux de la Compagnie de Jésus, le Père Théodore de Régnon, a publié, sous ce titre. Bâties et Molina, un ouvrage de vulgarisation où se révèle avec le talent du narrateur, habile à faire revivre les luttes du passé et à en rajeunir l'iiistoire au contact des sources, la
(1) Th. de R('gnon, dans la Revue les Étuch's, 1891, I. LUI, p. 67G.
(2) G. Fonsegrive, Élémenfs de p/iUosophie, t. M. — Métai)Uysi(fuc, XU* leçon, p. 247, note 1. Première édition, Paris, l.S'.iI.
XIT PREFACE.
vigueur d'esprit d'un métaphysicien de premier ordre. L'auteur du savant traité de la Métaphysique des causes a montré, dans récrit dont nous parlons ici, qu'il savait rendre accessibles au vulgaire les plus hauts problèmes ,1). »
Le Père de Régnon était un intellectuel, si l'on prend ce mot dans sa signification large et humaine de tendance d'esprit dominante, mais non au sens perverti et injurieux de faculté exclusive, développée jusqu'à l'hypertrophie. Car il fut de ceux qui vont au vrai « avec toute leur âme (2) ». Il s'efforça constamment, pour maintenir l'équihbre ou le rétablir, de donner à son intellectualisme fougueux un nécessaire contrepoids. Plus que personne il eût souscrit à cet anathème lancé par Bossuet : « Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne point à aimer et se trahit elle-même (3) ! » Le Père de Régnon ne fut pas seulement une belle intelligence; ce fut encore un grand cœur.
On a pu dire, sans exagération, que la chanté, guidée par des motifs surnaturels, avait été l'âme de toutes ses actions et comme la source sans cesse jaillissante où il allait puiser les plus délicates inspirations. Il se montra toujours prêt à rendre service, de la meilleure grâce du monde, en dépit de ses travaux absorbants qui le réclamaient tout entier. Il avait un don exquis pour encourager les essais des débutants : une lettre, écrite quelques
(1) W d'Hulst. Conférences de Xotre-Datne, 1891, p. 370. Paris, Poussielgue.
(2) Platon, République, I. VU. Édition Didot, t. II, p. 126.
(3) Bossuet, De la connaissance de Dieu et de soi-viême, di. iv. § lo.