‹ La métaphysique des causes d'après Saint Thomas et Albert le GrandChapitre 84 sur 581 · Fondement du pi'incipe de contradiction · texte numérisé non relu

Fondement du pi'incipe de contradiction

S'il est vrai de tous les principes premiers qu'on ne les démontre point, à plus forte raison en est-il ainsi du premier de tous les principes. « Quelques-uns prétendent le prouver, mais c'est un effet de leur manque d'instruction. Car c'est un véritable manque d'instruction, que ne connaître pas ce qu'on doit et ce qu'on ne doit pas chercher à démontrer ('i.) ». Cependant, de même que le savant, sai-

(1) Voir dans le livre IV, les chap. m et suivants.

(2) Alb. ^dun.^yctap/iys., lib. IV, tract. M, cap. vu. 13) Deuxième édit. allemande, t. .Mil, p. 301.

ii) Arist., Mctapinjs., liv. IV, chap. iv, inilio.

D'i l.lVHi; l'RKMlKU. PUI.NCiPKS DK L()(;]nLK.

sissaiit mieux que lignorant la signification des termes, peut comprendre immédiatement un principe qui ne dit rien au vulgaire, de même, le philosophe peut pénétrer plus qu'un autre dans la lumière d'un principe assez clair pour s'imposer à toutes les intelligences. U y a donc lieu, même pour le principe de contradiction, de chercher à l'approfondir, et pour cela nous n'avons qu'à nous adresser à saint Thomas.

Le saint docteur explique ainsi pourquoi le principe de contradiction est naturellement connu :

Ad hujus evidentiam sciendum est quod, cum duplex sit operalio intellectus, una qua cognoscit quod quid est, quir vocatur indivisibihum inteUigentia, alla qua componit et dividit; in ulroque est aliquod primum. în prima qtiidem operatione est aHquod primum quod cadit in conceptione intellectus, scilicet hoc quod dico ens, nec aliquid hac operatione polest mente concipi nisi intelligatur ens. Et quia hoc principium : impossibile est esse et non esse simul, dependet ex intelleclu entis, sicut hoc principium : Omne toturii est majus swt parte, ex intehectu totius et partis ; ideo hoc etiam principium est naturaliter primum in secunda operatione intellectus, scihcet componentis et dividentis. Nec aliquis potest, secundum hanc operationeni intellectus, aliquid intelligere nisi hoc principio intellecto. Sicut enim totum et partes non intelliguntur nisi intellecto ente, ita nec hoc principium : Omne totum esf majus sua parte, nisi intellecto pra-dicto principio firmissimo 1;.

Arrêtons-nous à bien comprendre cette splendide analyse.

Lorsque l'on affirme une proposition, il y a deux opérations de l'esprit. La première, par antériorité logique, est l'appréhension du sujet et du prédicat, considérés séparément comme incomplexes. La seconde est l'appréhension de leur convenance ou de leur disconvenance, c'est-à-dire, la perception d'un jugement complexe ; et lorsqu'il s'agit

d; s. Thom., Mclophys., lib. IV, lect. G.

CIIAIMTRK V. DU PREMIKR PRINCIPK. 95

des premiers principes, cette seconde opération suit immédiatement et nécessairement de la première, sans qu'il soit besoin de démonstration.

Or, parmi les perceptions (V incomplexes, celle qui précède toutes les autres, celle qui les prime toutes, c'est l'appréhension de l'être ; car on ne peut rien connaître, si on ne connaît l'être. De même, parmi les jugements, celui qui précède toutes les affirmations et toutes les négations, celui qui les prime toutes, est la négation de la coexistence des contradictoires. Mais, si nous voulons suivre jusqu'au bout la pensée de saint Thomas, nous devons faire un pas de plus. On ne peut connaître ce qu'est un tout et ce qu'est une partie, sans affirmer que le tout est plus grand que la partie. De même l'appréhension de l'être entraîne nécessairement à affirmer le principe de contradiction; car ce principe est contenu dans le concept même de l'être : Hoc iwincipium « impossibile est esse l't non esse simul » dépende t ex intellectu entis.

Le principe de contradiction est donc le premier de tous les principes, parce que la première de toutes les notions est la notion de l'être.

Illud quod primo cadit in apprehensionc est e»s, cujus inlollcclus includiturin omnibus (jua'cumque quis apprehendit : et ideo primum principium indemonstrabile esl quod non est simul affirmare et negare, quod fundalur supra rationem entis et non entis : et super hoc principio omnia alla fundantur, ut dicilur in 4 Metaphys. (1).

A la vérité, dans ce dernier texte de saint Thomas, le principe de contradiction est fondé sur la raison de l'être et du non- être, tandis que, dans le précédent, il est dit seulement qu'il s'appuie sur le concept de l'être.

Existe-t-il une différence entre ces deux passages? Non certes. En effet, l'être et le non-être ne s'opposent pas l'un

(1) .s. Tliom., [, II, q. Oi, ar(. 2.

à l'autre comme deux termes positifs. L'être et le noiiètre ne sont pas deux rivaux qui se font la guerre à armes égales, comme le supposaient les Manichéens. L'être est; le non-être n'est pas. L'être affirme, sans que le non-être puisse donner un démenti. En définitive, le principe de contradiction n'est que Taffirmation de l'être par soimême, et cette affirmation souveraine s'étend jusqu'au non-être pour le repousser dans l'abime de l'absurde. La formule scientifique du principe de contradiction est donc celle-ci : Yêtre prime le non-être.

Car voyez d'où peut venir la contradiction :

L'être ne s'oppose pas à l'être. L'existence d'une étoile ne s'oppose pas à la coexistence d'une autre étoile, l'éclat du soleil ne s'oppose pas à sa chaleur. Et pourquoi des exemples particuliers? L'Être infini, l'Étie absolu aime les êtres; il se répand sur eux par ses libérales participations; il les appelle à coexister avec lui.

D'autre part, le non-être ne s'oppose pas à l'être. Gomment ce qui n'existe pas pourrait-il contrecarrer l'existence?

En troisième lieu, le non-être ne s'oppose pas au nonêtre ; car il ne peut y avoir opposition réelle entre deux termes qui ne sont pas réels. D'ailleurs, l'absurde ne suitil pas de l'absurde, suivant l'adage : Posito impossibili, sequitur quodlibet?

Que reste-il donc, sinon que l'être s'oppose au non-être? ce qui veut dire que l'être, en prenant possession de la réalité, s'y maintient par sa propre force et en bannit son contradicteur. Nous revenons toujours à la formule : l'être prime le non-être. La primauté de l'être est le fondement même du principe de contradiction.

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