SENSATION
La sensation, simplement prise, « est une manière d'être du moi et son caractère propre est de n'avoir point d'objet distinct d'elle-même, à moins de la confondre avec la perception qui la suit » *, mais « sentir est une chose, dit Reid, percevoir l'objet de sa sensation est une autre qui doit être rapportée à une autre faculté » ^.
Qu'est donc la sensation indépendamment de la
* V. le P. de Decker. Cours de phil., deuxième partie, ch. i, leç. V.
* Idem.
' Cité par Cousin. Cours de phil., t. IV, p. 367.
perception ? Une sorte d'apparence qui se présente à nous et à laquelle nous donnons des noms divers suivant la forme qu'elle revêt et l'organe où elle se manifeste : couleur dans la vue, son dans l'oreille, chaleur ou froid dans le tact. Il y a là un fait distinct de celui de la perception d'une réalité, bien que tous les deux soient intimement connexes. On peut donc le concevoir et l'étudier à part.
ISfous n'avons pas à définir les apparences sensibles elles-mêmes. Ce sont des choses simples que la simple vue fait connaître. Mais il est intéressant d'examiner comment elles se produisent.
Toute sensation reconnaît deux causes, une cause externe et une cause interne.
La cause externe est celle qui produit l'impression sur l'organe. La nécessité de cette cause a toujours été reconnue ; aussi est-elle de toute évidence. Il suffit de fermer les yeux pour faire cesser la sensation de lumière ; il suffit de s'éloigner pour ne plus sentir une odeur. Dans la plupart des cas nous pouvons nous soustraire à la sensation ; sa cause, du moins sa cause complète, n'est donc pas en nous. Au contraire, nous ne pouvons la produire à notre gré et par une simple action intérieure, comme nous faisons nos imaginations et nos souvenirs : « Quand j'aperçois un objet rond, dit
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M. Cousin, je ne puis expliquer ma perception par la simple activité de mon âme, car si cela était, pourquoi ne puis-je produire ma perception comme je fais ma volition '. » II y a bien aussi, comme nous l'avons indiqué, la (^use interne, mais cette cause ne produit que par son union avec l'autre, seule elle est sans détermination, sans impulsion et sans valeur. Je vois et je sais que c'est moi qui fais l'action de voir, mais je sais tout aussi bien que ce n'est pas moi, le moi dont j'ai conscience, qui me détermine à voir telle ou telle chose. Ceci est une autre action qui émane d'une autre sphère où la conscience n'atteint pas. C'est pourquoi Aristote définissait la sensation l'acte commun du senti et du sentant*, mettant ainsi en évidence le conflit des deux éléments dont elle jaillit.
Mais en quoi consiste l'impression causée ? Autrefois on n'avait sur ce sujet que des idées vagues. L'école péripatéticienne admettait que les objets agissent sur l'orgiine en y produisant la rsssemblancede quelques-unes de leurs propriétés^. Cette ressemblance était-elle effective ou simplement intentionnelle ? Les scolastiques paraissent avoir
* Cité par le P. de Decker. Log., sec. ii, leç. VIL
* Aristote. De Anima, 1. III, ch. n.
* Similitudo rei recepta in sensu représentât rem. {Corn ment, de saint Thom. sur le de Anima,!. II, leç. XII.)
pensé qu'elle n'était qu'intentionnelle en tant que forme produite dans nos organes, mais qu'elle avait pour résultat une ressemblance elTeclive de l'acte de sensation avec l'objet *.
Cette discussion n'a plus d'intérêt en présence de la lumière que la science moderne a répandue sur la question, il est démontré aujourd'hui, ce que les scolastiques ne savaientque pour le son seul, que toutes nos sensations sont occasionnées par des mouvements et sont proportionnelles à ces mouvements. De même que la sensation du son résulte d'un mouvement de l'air, de même les sensations de lumière et de chaleur ont pour origine des mouvements moléculaires de la matière. Les nerfs euxmêmes ne font pas autre chose que de vibrer à 1 unisson des mouvements extérieurs, ainsi que le démontrent les belles expériences d'Helmholtz. Toute sensation est arrêtée par une simple compression du nerf qui transmet le mouvement correspondant. La structure et la composition de tous les nerfs est d'ailleurs identique * et ils ne diffèrent que par l'organe où ils aboutissent et qui est cons-
' Species intentionales non représentant formaliter objecta 86(1 effective tantuni... cum sit soluni instrumentum quoddaiu ad ipsaiii dctitalem exprcssauique siiuilitudinem formaudaui. (Suarez, De Anima, t. III, ch. ii.)
* V. Claude Bernard. Rapiiort sur l'état de La physiolo/ic.
30 Là MÉTAPUYSIQDE
truit de manière à recevoir une certaine nature de mouvements.
L'impression sur l'organe est donc, d'après la physiologie moderne, un mouvement communiqué et rien autre chose. Ce mouvement est en effet expérimentalement la raison externe suffisante de toutes nos sensations. Leurs différences répondent à des différences de mouvements. Les couleurs varient comme les vitesses des ondes lumineuses '. Du moment où il y a mouvement excité, ce mouvement est accompagné de la sensation correspondante, quand même il aurait été provoqué par une toute autre cause que la cause ordinaire. Il y a des cas morbides où l'on voit et où Ton entend, sans objet à voir, sans son à entendre et sans cause autre que l'état même des organes.
Ces faits aujourd'hui vulgaires dans la science ont donné lieu à l'opinion que les sensations sont de purs effets subjectifs et n'ont aucune ressemblance avec les qualités des corps qui les occasionnent. Galilée le premier soutint qu'il n'y a à proprement parler ni couleurs ni odeurs etc., dans la nature * mais seulement dans l'être qui les sent. Sa manière de voir a été suivie par les meilleurs
' V. Cours de M. Janiin. Rev. scient., 1867, n" 31.
^ V. P. Secchi. De runilé des forces physiques, 1 . I, ch. vu.
EN PRÉSENCE DES SCIENCES. 3i
physiologistes : « tant que la lumière et la chaleur, dit M. Claude Bernard, n'ont pas rencontré un sujet qui les perçoive, elles ne sont rigoureusement qu'un mouvement et rien de plus; sans l'apparition d'un être doué de vision et de sensibilité tactile, il n'y aurait ni lumière ni chaleur *. »
Cette théorie, bien que contraire à nos croyances instinctives, a été également adoptée par beaucoup de philosophes. « Les sensations, dit Hutcheson, ne sont pas des peintures ou des représentations des qualités externes des objets, ni de l'impression ou changement qui a lieu dans nos organes. Ce sont des signes de nouveaux événements dont l'observation et l'expérience nous enseignent la cause ; ce sont des marques établies par l'auteur de la nature pour nous apprendre quelles choses sont salutaires, innocentes ou nuisibles; ce sont des indications de choses qui pourraient affecter notre état et qui sans cela ne seraient point saisissables. Mais ces marques et ces signes n'ont pas plus de ressemblance avec les objets extérieurs que le bruit du canon ou l'éclat de la foudre avec la détresse d'un navire*. »
Maine de Biran a dit de môme : « Nos sensations
» Rev. scient., 1871, n' 45.
» Trad. de Cousin. Cour$de phii, t. IV, p. 30,
32 LA MI^TAPUYSIOUK.
ne peuvent jamais nous faire connaître que ce que nOus sentons ; mais elles ne nous apprennent rien sur ce que sont leurs causes '. »
Plusieurs scolastiques modernes ont toutefois la prétention de maintenir l'ancienne théorie. Il est prouvé, disent-ils, que la sensation est la conséquence d'un mouvement, mais il n'est pas prouvé que ce mouvement n'occasionne pas précisément la sensation qui représente la qualité corporelle.
Assurément cela n'est pas absolument impossible, mais combien improbable ! Il est une chose prouvée, c'est que la sensation est exclusivement régie par l'état des organes. On peut concevoir à la rigueur que le monde périrait et que nos sensations resteraient les mêmes si une autre cause excitait en nous les mêmes mouvements. Assurément un tel état de choses n'aurait aucune raison sufGsante d'exister et vu le caractère et la signification que donne à nos sensations leur enchaînement, il serait un contre-sens inadmissible. Mais il n'est pas contraire aux conditions physiologiques.
Sur quoi dès lors fonder une ressemblance qu'aucun fait scientifique ne suppose, et qui ne serait, si elle est réelle, qu'une circonstance sans
1 T. II, p. 350.
lien nécessaire avec la sensation ? Notre certitude intime ne saurait être préférée ici aux recherches physiques qui ne montrent partout que des mouvements. Dans les choses des sens l'erreur est commune, et notre assurance intérieure n'est pas toujours une garantie.
J'en appellerai à Aristote lui-même qui dit expressément que le sens ne peut se tromper sur son objet propre, la vue par exemple sur la couleur, mais qu'il peut très-bien se tromper sur les circonstances accidentelles, comme celle de savoir quel est le sujet de la couleur ^ La persuasion intime pourra donc dire infailliblement que le phénomène existe, mais non s'il est interne ou externe, s'il est en nous seulement ou s'il est aussi dans les corps.
Au lieu de combattre une théorie qui devient chaque jour plus probable, j'aime mieux montrer le parti qu'en peut tirer la philosophie spiritualiste pour mieux établir l'activité de la sensation.
Nous avons dit que la sensation ne réclame pas seulement une cause externe, mais aussi une cause interne. Elle est donc vraiment active et si on la dit passive, c'est seulement parce que son action a
* Circa eensibilia per accidens vel communia decipiuntiir sensus, siciit decipitur visiis si vult judicare hominem per Ipsum quid est coloratum aut ubi sit. (Saint Thom., Comment, de anima, \. II, sec. xiii.)
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besoin d'ôtre déterminée par une cause étrangère *. D'ailleurs toute faculté même passive a une action propre, dit saint Thomas d'Aquin «. Aussi l'activité de la sensation a-t-elle été reconnue par les philosophes les plus éminents : «La matière, dit Leibniz, ne saurait produire du plaisir, de la douleur ou du sentiment en nous, c'est lame qui se les produit à elle-même '. » Reid dit pareillement : « L'esprit est un être vivant et actif de sa nature ; tout ce que nous en savons implique la vie et une énergie spontanée, et la raison qui fait appeler opérations toutes ses manières de penser, c'est que dans toutes ou dans presque toutes, il n'est point passif comme le corps, mais réellement et véritablement actif. »
« A toutes les époque, dans toutes les langues, les différents modes de la pensée ont été exprimés par des mots d'une signification active, tels que regarder, écouter, raisonner, vouloir et autres semblables. Il semble donc que c'est le sentiment naturel du genre humain '.» Et ailleurs a quand je
* Vocat autem sentire passionem, quia actio sensus in patiendo fit. {Comment, de sensu et sensato, 1. I, sec. ii.)
' Cujusiibet potentiae tam activas quam passivœ est operatio aliqua. ((?. disp. de vero, q. ^6.) ' Nouv. enais, 1. IV, ch. iii.
* Trad. de l'abbé Mabire, p. 18.
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dis : je vois, j'entends, je touche, je me souviens, cela implique que c'est un seul et même moi qui exécute toutes ces opérations *. »
Cette doctrine a cependant été attaquée. Maine de Biran la repousse formellement: « Si l'on m'assure, dit -il dans sa controverse contre Laromiguière, que l'âme agit dans la sensation pour se modifier elle-môme, ou qu'il y a dans quelque partie du cerveau quelque ressort qui se débande et réagit sur les impressions sensibles, je répondrai que tout cela est possible, mais qu'en ce cas ni ces ressorts organiques ni l'âme dont on parle comme agissant à mon insu ne sont moi ». • Maine de Biran nous paraît avoir confondu ici le sens vulgaire du mot action qui désigne un mouvement, un effort, une volonté, avec l'acceptation métaphysique qui implique toute production de fait.
Mais la physiologie, en montrant que la cause externe n'apporte dans les organes qu'un mouvement, a rendu tout à fait manifeste l'activité et la fécondité de la faculté seniitive elle-même. Si la forme qui caractérise la sensation n'a rien de commun avec le mouvement introduit du dehors, d'où vient-elle ? Jamais mouvement n'a causé par
* Trad. de l'abbé Mabire, p. 75.
* T. IV. p. ?5?.
36 LA mi!:tapqysioue
lui-même autre chose qu'un mouvement, c'esl-àdire un changement de situation ou de figure. Si, dans l'être sensible, il provoque un phénomène d'un autre ordre, c'est qu'il y a dans cet être une faculté spéciale dont il détermine l'explosion.
Cette disparité absolue du mouvement et de la sensation qu'il occasionne a été très-nettement signalée parl'illuslre physicien Tyndall : « Si notre intelligence, disait-il, et nos sens étaient assez perfectionnés, assez vigoureux, assez illuminés pour permettre de voir et de sentir les molécules mêmes du cerveau, si nous pouvions suivre tous les mouvements, tous les groupements, toutes les décharges électriques de ces molécules si elles existent , si nous connaissions parfaitement tous les états moléculaires répondant à tel état de pensée ou de sentiment, nous serions encore aussi loin que jamais de la solution de ce problème, quel est le lien entre cet état physique et les faits de la conscience ? L'abîme qui existe entre ces deux classes de phénomènes serait toujours intellectuellement infranchissable. Admettons que le sentiment amour par exemple corresponde à un mouvement en spirale dextre des molécules du cerveau, et le sentiment haine à un mouvement en spirale sénestre. Nous saurions donc que quanJ
nous aimons le mouvement se produit dans une direction, et que, quand nous haïssons il se produit dans une autre ; mais le pourquoi resterait toujours sans réponse ^ »
Ecoutons aussi Gavarret : « Entre ce travail intérieur et l'effet psychique, dit-il, il y a coïncidence constante ; le premier est évidemment une condition du second; mais quel rapport y a-t-il entre une combustion et une maniFeslation psychique, quelle commune mesure trouver entre une quantité de chaleur disparue et une pensée émise ou simplement conçue. Tant que cette commune mesure ne sera pas trouvée, nettement démontrée, nous ne nous sentirons pas autorisés à affirmer que le travail cérébral et la manifestation psychique diffèrent seulement par la forme *. »
La science n'a-t-elle pas bien mérité du spiritualisme en mettant ainsi dans une pleine évidence la différence de nature de l'impression physiologique et de l'acte de sensation? Si l'impression n'est qu'un mouvement, comme il est bien certain que la sensation n'est pas un mouvement ni rien qui y ressemble, n'y a-t-il pas là une première indication
• Hev. scient.. 1869, n" t.
* l'hénom. ji/ii/x. ,1e la nV. pi-tifat'H.
33 LA MKTAi'llYSIOUK
de l'existence d'une activité essentiellement iliili' rente des forces du monde matériel ?
M. Taine s'en lire assez lestement en soutenant qu'il n'y a entre limpression et la sensation qu'une différence de point de vue ' ; mais comment une différence de point de vue amènerai i-elle une diversité essentielle, si les deux faces du phénomène total n'étaient réellement très dissemblables ou si l'esprit qui le regarde n'y mettait lui-même un phénomène complètement nouveau ?
On peut sans doute constater des lois fixes dans les rapports du mouvement avec la sensation. Ici, comme partout dans la nature, les faits se suivent dans un ordre régulier. Il y a une proportion entre l'acuité des sensations et la force ou la rapidité des mouvements. Les conséquences favorables ou dangereuses du mouvement imprimé dans les organes se traduisent dans le sentiment par du plaisir ou de la douleur. On a môme essayé d'indiquer la circonstance précise qui donne naissance à la sensation. C'est, suivant M. Delbœuf, la rupture de l'équilibre dans les organes « ; et en effet, quand le mouvement devient uniformément permanent, il cesse d'être senti. Mais qui donnera la raison do
1 De l'Inlellig., t. I, n" 366.
« Rev. scient., 1873, a* 3,
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celte correspondance de phénomènes disparates? qui expliquera le rapport entre tel mouvenaent et le caractère spéciflque de telle sensation ? Pourquoi telles vibrations produisent- elles l'impression que nous appelons chaleur, et telles autres celle que nous appelons son ? Pourquoi telle rapidité d'ondulations réveille-t-elle la sensation verte plutôt que la sensation rouge ? Il n'y a pas d'apparence que le mystère puisse être jamais percé. On ne conçoit pas en effet qu'une de ces séries de phénomènes puissent agir par elle-même sur l'autre ou la produire directement ; il ne reste donc qu'à admettre qu'elles sont en relation par la nature du sujet qui subit les premiers et émet les seconds. Or le sujet dans sa nature propre est inaccessible à notre expérience.