PERCEPTION PROPREMENT DITE
A toute sensation se joint dans l'homme la connaissance d'une réalité. C'est ce fait que nous avons appelé idée ou perception proprement dite. Toutes les fois que nos sens sont émus surgit dans
notre esprit le sentiment d'un objet, d'une réalité présente, qui a pour caractère distinctif l'apparence fournie par notre sensation.
La perception est à la fois appréhension et conviction : appréhension en tant qu'elle saisit la notion d'une certaine nature de choses, conviction en tant qu'elle considère cette nature comme réellement subsistante.
Il n'y a pas de perception complète sans conviction, sans cette espèce de jugement implicite qui déclare la réalité de la chose perçue : « Ce qui est certain, dit Reid, c'est que chacune de ces opérations (perception, mémoire, conscience) est accompagnée d'une détermination de l'esprit sur la vérité ou la fausseté d'une telle chose et d'une croyance subséquente. Si cette détermination n'est pas un jugement, c'est une opération de l'esprit qui n'a pas de nom *. » Suarez constate aussi cette détermination primitive et il remarque qu'elle forme avec l'appréhension un seul et même acte ^. En fait l'esprit ne compare pas, ne raisonne pas pour
1 Trad. de l'abbé Mabire. Essai, VI, ch. i.
* Judicium primo modo non est actus distinctus ab appreliensione; dicitur apprehensio in quantum est quaedam tractio rei cognitœ ad potentiam, judicium vero in quantum potentia cognoscendo judicat exercite rem talem esse qualem cognoscit. (Suar. De Anivi., t, III, ch. vi.)
prononcer ce premier jugement; il voit, cela suffit : « quand la perception commande notre conviction, son autorité est en elle-même *. »
C'est en revenant ensuite sur ses actes que l'esprit distingue les simples appréhensions conservées dans la mémoire, de la conviction qui y était jointe lorsqu'il les a primitivement perçues. Erreur donc de dire « que la croyance et la connaissance dérivent du rapprochement et de la comparaison de simples appréhensions, il faut dire plutôt que les simples appréhensions dérivent de l'analyse de nos jugements naturels et primitifs » '. Nos perceptions impliquent par elles-mêmes un jugement, c'est une considération qu'il ne faut jamais oublier si l'on veut établir solidement la distinction entre les connaissances concrètes et les simples abstractions.
L'étude de l'objet de notre perception fait mieux comprendre encore la valeur de cette remarque.
Que perçoit l'âme en effet en s'appliquant aux faits sensibles ? sont-ce seulement les apparences que lui fournit la sensation? Elle perçoit bien d'autres choses encore, suivant saint Thomas d'Aquin';
1 Reid. Trad. de l'abbé Mabire, p. 91.
* Reid. Recherches iur l'entendement humain, ch. ii, sec. IV.
' In re apprehensa per sensum iutfllfctus multa cognoscit qiiœ sensus percipere non potest sicut ratioaem mentis et unius, etc. {Somme ihéol., I*, 78, 4.)
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et la conscience, d'accord avec ce grand docteur, nous dit que l'objet ne se manifeste pas à nous seulement sous ces apparences, mais encore sous beaucoup d'autres conditions, savoir l'être, et les rapports qui en dérivent '. Nous sommes très-certains de percevoir non-seulement que l'objet a telle ou telle forme, mais aussi et surtout qu'il subsiste. Ainsi l'appréhension est double, nous saisissons dans l'objet et sa forme et son existence, et nous percevons ces deux choses par un seul et môme acte et dans un rapport étroit l'une avec l'autre. Il y a donc bien dans ce fait l'équivalent d'un jugement ; le jugement réfléchi et explicite ne fera que reproduire cette synthèse primitive, et son affirmation ne nous paraîtra irréfragable, que parce que nous aurons le sentiment qu'il n'est que l'explication et la décalque du fait même de perception. Souvent l'on distingue en théorie les deux appréhensions de la forme et de l'existence, et dans ce cas c'est à la première seulement que l'on donne le nom de perception sensible. Nous les réunissons ici toutefois parce que l'une ne va jamais sans l'autre, au moins dans l'âme humaine. On ne pourrait citer un acte de perception complet qui ne fût
* Oportet quod omnes aliae conceptiones iatellectus accipiantur ex ordiue ad eas. (S. Th., de verilate, a. 1.)
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en même temps l'appréhension de quelque chose de réel en tant que réel. Nous les réunissons aussi pour mieux marquer notre adhésion à la doctrine ancienne d'après laquelle l'être n'est pas une conception existant préalablement dans notre esprit et que nous appliquons ensuite à l'objet sensible, mais une véritable perception, l'appréhension de l'objet même en tant qu'il a ce caractère d'être réalisé.
Cette objectivité de la plus fondamentale des notions est très-fortement marquée par les scolastiques de toutes les époques : « L'intelligence forme ses concepts, dit le P. Kleutgen, en saisissant dans les objets les caractères dont la connaissance lui appartient * », et le premier de ces caractères c'est l'être *, l'être non point vu à part et dans je ne sais quel acte d'intuition idéale, mais dans les choses matérielles elles-mêmes ', dans la quiddité sensible où il est engagé *; et c'est parce que tout objet se présente d'abord à nous comme un quel-
* Phil. scol. exv. et défnnd., t. I, p. 130.
* Intellectus per prius apprehendit ipsum ens. (S. Th. Somme ihéol , I», 10, 4.)
' Primum objectum intellectus nostri secnndum coinraunem statum est ens et vernni oonsideratum in rébus niatcrialibus. (S. Th. Somme (hioi, !•, 87, 3 ad 1.)
* Ens concretuui quidditati sensibili fCajetan. Commen'. de ente et e.\seniia, ch. 1.)